L’ÉCRAN SPORTIF

par Jean-Claude Ravet


En juin, le ballon rond a uni la planète dans la grande kermesse télévisuelle du Mundial. On a assisté, à cette occasion, à des mouvements festifs de foule, à des rituels empreints de superstitions, si ce n’est à des passions violentes. L’imaginaire et le sacré ont occupé la place publique, forçant les gonds des contreforts de la raison et rappelant, tout au moins à l’Occident, qu’on ne les écarte pas si facilement.

Le sport est une dimension essentielle de la vie, comme le repos et la nourriture. Comme l’exubérance et la fête. Comme le rêve et la fiction. Il embrasse l’existence humaine, autant dans son besoin d’hygiène que dans sa dimension symbolique et désirante. Dénigrer le sport sous prétexte qu’il serait puéril ou digne d’individus incultes, c’est faire montre d’une conception erronée de la culture, comme le souligne Jean-François Doré, car le sport s’inscrit au cœur de la culture au même titre que l’art. Nier cela serait participer à un dualisme corps/esprit éculé et réducteur.

Et pourtant, en même temps, on ne peut méconnaître que la formule satirique " du pain et des jeux " – panem et circenses – du poète latin Juvénal à l’adresse de la Rome décadente, s’applique à merveille à la société de spectacle qui est la nôtre, quoique de moins en moins en ce qui a trait au pain.

Comment ne pas voir dans la place qu’occupe le sport dans la société et ses médias, le signe d’une intériorisation d’une inégalité et d’une injustice sociales scandaleuses. Le sport est une entreprise massivement happée par une logique marchande, sans considérations éthiques ou de justice sociale. L’accord entre les propriétaires du Canadien et RDS pour la télédiffusion des matchs de hockey en est un bel exemple; la synergie entre les grands de l’Entertainment, de la télécommunication et du sport professionnel en est un autre, sans parler des milliards de dollars qui circulent en pub et en commandites ni des conditions de travail infectes des enfants, en Haïti et en Inde, qui confectionnent les balles de baseball et les ballons de foot. Il n’est pas étonnant que l’activité sportive fasse place de plus en plus au spectacle sportif et que l’achalandage croissant au marché du sport soit accompagné d’une dégradation de la condition physique chez les jeunes. S’il génère l’enthousiasme, il nourrit aussi la passivité.

Le sport est une marchandise très prisée, elle ne se vend pas seulement, mais fait vendre. C’est un instrument de choix dans la production déchaînée de marchandises et la boulimique consommation qui caractérisent la société. C’est que le sport, comme le remarque Suzanne Laberge dans l’entrevue qu’elle nous a accordée, possède une formidable capacité de mettre en spectacle les valeurs dominantes telles que la performance, la concurrence, la réussite à tout prix, le rendement… Le sportTM est une merveilleuse métaphore de la voracité de la société capitaliste. Si le dopage fait scandale, il n’en est pas moins un sous-produit inévitable d’une logique cannibale qui fait de l’athlète, du corps comme tel, un super produit.

Miroir grossissant de notre société inégalitaire qui méprise les travailleurs réduits à n’être que les pourvoyeurs de richesse dont ils ne jouiront que par procuration au sein du star system, le sport est également et paradoxalement l’image de notre condition humaine éprise de liberté. Notre monde est pétri de mépris et de beauté. L’aliénation et la liberté y sont enchevêtrées inextricablement. Ces sportifs grotesques, hommes-sandwichs qui vendent des marques et une image désolante de la société – quoi de plus caricatural que le boxeur dont on a peint une pub sur le dos! – et hommes d’affaire millionnaires élevés au rang d’idoles, sont en même temps des " héros " nécessaires à l’existence. Ils l’arrachent à la banalité du quotidien, font rêver et rendent possible de croire qu’un monde autre, plus humain, est possible, malgré les apparences, malgré leurs chaînes en or que certains exhibent avec fierté.

À nous de ne pas être dupes de cette fiction, d’entrer dans le miroir, de déchiffrer ses signes et d’apprendre son langage. La fête que provoque le sport, ramène l’espérance à l’ordre du jour. La violence que le sport déchaîne souligne cependant que beaucoup restent prisonniers de cette fiction. Aliénés plus que libres. Joués plus que joueurs.

Au fond, le monde humain est un jeu dont il faut se rappeler les règles, et le sport sa métaphore. La prouesse sportive ne représente-t-elle pas l’art d’apprivoiser l’impossible, de rendre familier l’étrangeté, d’humaniser la nature? La violence destructrice n’y est-elle pas convertie en énergie vitale? L’arbitrage ne renvoie-t-il à la sanction du droit dans la gestion des conflits, et le terrain de jeu à l’espace politique dont le contour est tracé par les normes que nous instituons pour jouir de l’existence et mettre en jeu la liberté?

Référence : Ravet, Jean-Claude, "L'écran sportif", Relations, juillet-août 2002 (678), p. 12-13.

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24 mars 2003