par Wajdi Mouawad
Le 3 février dernier, la ministre de la culture, madame Agnès Maltais, prononçait un discours devant la Chambre de commerce de Montréal. Cette conférence, intitulée "la créativité, force motrice des économies", avait pour but de sensibiliser les gens d'affaires à la nécessité de s'associer au travail des artistes, et de les convaincre que l'investissement dans les organismes culturels en est un qui peut rapporter gros, en prestige et en rayonnement.
"Nos artistes sont des images gagnantes" a déclaré Madame la ministre, avant d'ajouter que "tout le monde veut travailler avec des gagnants". Conclusion : "Puisque les artistes sont des gagnants, et puisque vous voulez être associés aux gagnants, associez vous aux artistes".
Je ne sais pas si Madame la ministre était consciente du fait que le mot "image"était une tricherie dans son discours, une tricherie qui camouflait un autre mot. Au lieu d'image, elle voulait sans doute parler d' "apparence", car si l'on traduit son discours, elle semblait dire aux gens d'affaires : "Associez-vous aux artistes, et vous aurez l'air plus cultivés; alors, vos produits, vous allez pouvoir les vendre, en trichant à votre tour, puisque ceux qui les achèteront auront eux aussi l'air plus cultivés..."
Cette confusion entre image et apparence est troublante, car l'image est à l'opposé de l'apparence. L'image est un symbole, un raccourci poétique qui nous conduit au sens de ce qui nous ébranle le plus profondément, et cela de manière personnelle et collective à la fois. Le Greco parvient à faire surgir un tel événement, Mozart de même. Tchekov aussi, par ses images, réussit à changer le monde. On est loin de l'apparence, cette tricherie de l'esprit sur laquelle s'appuie la bêtise, ainsi que la dictature de l'argent.
Pour la ministre, l'apparence se confond avec la culture, ce qui lui donne l'impression d'être noble. C'est là le principe de la fausseté qui s'affiche là où l'art tente de prendre la parole. Et c'est cette apparence que Madame la ministre a défendue, au détriment de la création. Pourtant, en matière d'art, il ne peut y avoir de compromis : les entreprises qui désirent s'associer à la création doivent savoir qu'il n'existe aucune formule qui leur permettra de générer des revenus provenant de leur commandite. L'art peut être appuyé, humblement, mais ne supporte aucune forme de convoitise ou de profits : il n'y a pas d'argent à faire avec lui.
Aux gens d'affaires convaincus du contraire, Madame la ministre a pourtant donné raison dans son discours. Ce n'est peut-être pas ce qu'elle a voulu faire, mais en leur parlant de rentabilité et d'efficacité, elle a choisi le langage de l'argent plutôt que celui de l'art, et c'est là un grand dommage, car lorsqu'un ministre parle, c'est aussi un symbole qui parle. Ce choix indique le malaise profond qui existe entre l'art et le pouvoir au Québec, un malaise terrible, aux conséquences inimaginables.
L'art et le pouvoir
L'art tente de créer des objets qui n'existent pas dans la nature, afin que tous puissent, grâce à un accord mutuel devant l'œuvre, devant cette fantaisie de l'esprit, ce mensonge vrai se transformant en sens, faire vérité sur leur propre existence.
Mais lorsque nous nous enchaînons à la Loi de l'argent, l'art est écarté au profit d'une idée plus vague, celle de la culture, une culture qui devient, peu à peu, la "voix" et la "voie" de la mondialisation. Cette culture, qui fait de l'économie son centre et son pivot, est dangereuse. Bientôt, une bonne partie de la planète pourrait fort bien se retrouver à vivre pour assurer la survie de cette culture, au profit des entreprises, celles-là mêmes dont le nom se retrouve en haut des affiches de nos grands théâtres. En ce sens, je crois que c'est un signe de grande décadence de voir le nom d'une entreprise, dont le but est de gagner le plus d'argent possible, se retrouver en haut d'une affiche présentant un événement artistique.
Il ne s'agit même plus ici de la culture du plus fort, mais de celle du plus riche, ce qui est pire. L'intelligence de David n'y peut rien : Goliath n'est plus là, il est à la bourse et spécule. David à l'air d'un imbécile, tout seul avec sa fronde. Il ne peut que résister. Obstinément. Surtout quand le gouvernement préfère parler de culture plutôt que d'art, en mettant dans le même chaudron tout ce qui, de près ou de loin, a l'air d'une forme de création, de l'activité touristique des zoos au Théâtre expérimental, en passant par les montagnes russes de La Ronde. Le discours de Madame la ministre montre sans le savoir la nécessité de séparer l'idée de l'art de celle du divertissement : c'est la condition pour que l'art puisse avoir sa place, et peut-être aussi pour que le Québec puisse penser sa distinction à l'égard du Canada.
L'art constitue une façon de résister. En préférant parler de "culture", le gouvernement peut ainsi échapper à l'engagement qu'exige l'art, qui n'accepte aucune compromission. Avec l'art, il faut réfléchir, faire état de ses pensées, publiquement : mais faire état de ses pensées est un geste intellectuel, ce qui est vu ici comme une tare, une prétention élitiste. L'art est pourtant un événement élitiste auquel tous sont invités, même si c'est une chose exigeante, qui demande du spectateur un engagement. C'est pourquoi prétendre à l'art, que ce soit comme artiste ou comme spectateur, c'est aussi marquer une résistance. Comme me le disait Denis Marleau, qui tenait lui-même ces propos de quelqu'un d'autre, "l'art est à la culture ce que la résistance est au pouvoir".
La culture est le meilleur moyen non pas de s'ouvrir au monde mais de l'envahir. En cela, elle participe aux agissements du pouvoir, contrairement à l'art, qui ne peut pas prendre part au mensonge, auquel il oppose plutôt une résistance bornée. L'appropriation de l'idée de la culture par le pouvoir fait de la culture une arme d'attaque plutôt qu'un espace de rencontre, ce que dissimule mal cette phrase de la ministre : "Nos artistes portent l'image de notre culture aux quatre coins du monde, ils portent les valeurs de notre société, donc de nos entreprises, et de vos employés". Comme si Madame la ministre disait : "Nos artistes vous aideront à vendre vos produits. L'art de Robert Lepage vous aidera à vendre vos bidets". Ou je me trompe fort, ou bien c'est là une entreprise qui ressemble à une incitation à la prostitution de l'art.
Le courage de résister
En août 1968, quand il vit les chars soviétiques envahirent les rues de Prague pour décimer la rébellion populaire qui tentait d'établir l'expérience du "socialisme à visage humain", le philosophe Jan Patocka pressentit avec force la situation historique et la position charnière dans laquelle non seulement son pays mais la notion même d'humanité était précipitée. Il tenta alors de lire la situation, tâche difficile puisque, comme il le dit lui-même, "la situation implique aussi ce qui ne peut-être l'objet d'une constatation : l'avenir. La situation est situation précisément parce qu'elle demeure ouverte".
Comment fait-on alors pour lire la situation ? Comment peut-on réfléchir sur la situation qui est la nôtre ? De quelle manière regarder pour que des gestes puissent êtres posés, qui nous aident à sortir de la "faiblesse générale et de l'acquiescement" ? La pensée est-elle véritablement notre issue, ou bien est-elle simplement un exercice, un jeu de l'esprit ? Si tel est le cas, alors oui, nous avons le droit de tout faire, et il n'y a aucune importance à associer l'acte de création aux lois de la mondialisation. Mais si tel n'est pas le cas, il y a des choses que l'on ne peut pas faire, une limite à respecter, même si cela n'est plus de notre époque : à défaut de quoi quelqu'un doit payer pour le geste posé.
Bien sûr, la situation au Québec, aujourd'hui, n'est pas celle de Patocka et de ses amis au milieu des envahisseurs soviétiques. Mais nous pouvons, nous aussi, nous interroger, nous interroger sur notre monde, pour tenter de voir où nous en sommes dans cette étrange et magnifique détresse de l'aventure humaine, qui cherche encore sur quelles bases s'appuyer pour dissiper autant que possible l'angoisse qui est en quelque sorte notre lot à tous.
Quelle est notre situation au Québec ? Que peut-on observer en elle ? Nous pouvons du moins, je crois, affirmer que le plus grand nombre d'entre nous, dont je suis, vit sans avoir le sentiment de contrôler la situation générale, sans même être en mesure d'y comprendre quoi que ce soit. Nous vivons en apnée : nous avons le sentiment que notre mode de vie est en train d'être bouleversé par des événements décisifs sans très bien comprendre de quoi il en retourne. Malgré notre liberté de dire, de faire, de penser, nous sommes de plus en plus convaincus que cette liberté nous échappe, puisqu'il n'y a pas d'idées, qu'il n'y a pas de sens, qu'il n'y a qu'une seule loi, celle du plus riche.
L'art peut-il nous aider à échapper à cette angoisse ? Peut-il être une issue à l'enlisement ? Je ne sais pas. Mais avoir des idées, les vouloir défendre, les soumettre au monde malgré la peur de se tromper, demeurent un acte de résistance au Québec, un acte de courage.
Quand je nous regarde avoir si peur de nous parler, de nous confronter, je me demande à quel point nous ne sommes pas devenus prisonniers de notre propre liberté.
Référence : Mouawad, Wajdi, "La résistance de David", Relations, septembre 2000 (663), p. 36-37.
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20 mars 2003