" HANDS UP! "

par Wajdi Mouawad
L’auteur est directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous


La conquête du monde est une action naturelle aux civilisations. L’Amérique n’échappe pas à la règle, même si les règles ordonnant et structurant sa propre conquête du monde sont différentes de toutes celles qui ont structuré et ordonné les conquêtes précédentes. La conquête par la paix, par le nom de la démocratie, a ouvert une fenêtre qui s’est avérée extrêmement efficace en transformant le monde en un marché économique puissant.

L’Amérique. Pourquoi ce nom, qui désigne une région géographique s’étendant du pôle Nord au pôle Sud, se résume-t-il essentiellement, dans l’esprit du monde, à l’Amérique du Nord, et plus précisément aux États-Unis? Probablement parce que la force symbolique et fantasmagorique réside davantage dans le mot " Amérique " que dans celui d’" États-Unis ". Cela s’explique par le fait que le mot " Amérique ", peu importe les langues, se prononce partout dans les mêmes sonorités : en arabe, " Amérca "; en allemand, " Amerika "; en français, " Amérique "; en anglais, " America "; et en cantonais, " Mékwa ". Je ne crois pas que le mot " États-Unis " se dise de la même manière dans différentes langues. L’Amérique devient ainsi une religion puisqu’elle relie les peuples entre eux par un simple nom. Il suffit de prononcer ce nom pour se retrouver réunis autour du même symbole.

Ainsi, bien que le nom d’Amérique représente trois espaces différents, ceux du Nord, du Centre et du Sud, linguistiquement, il s’est opéré un raccourci symbolique qui a fait des États-Unis les conquérants du nom, parce que conquérants du monde. Mais étrangement, cette victoire a quelque chose de terrible, car parfois, lorsqu’on est enfant, on peut même avoir l’impression que seuls les Américains sont des êtres humains. Les autres font des efforts pour le devenir. C’est peut-être pour cette raison que la douane américaine est la plus humiliante du monde : elle a les moyens des humiliations qu’elle inflige. Ainsi, en conquérant le titre d’Américains, les habitants des États-Unis se sont aussi approprié celui d’humanité, de manière inconsciente et sans le vouloir. La teneur et le ton des élections présidentielles nous l’ont d’ailleurs rappelé, en filigrane de chaque discours.

Mais c’est justement cette appropriation de la notion d’humanité qui assujettit les réflexes des grands conquérants. Ce sentiment d’humanité déshéritée, je le trouve d’ailleurs dans le recoin de ma mémoire de jeunesse.

Souvenirs d’enfants

Je me souviens. Lorsque je jouais au creux des montagnes de mon enfance libanaise, j’avais la tête pleine d’une imagerie qui était faite de l’ailleurs. Je crois qu’il était impossible, pour mes amis et moi, de jouer dans le lieu où nous étions véritablement. Il nous fallait obligatoirement transformer l’espace, lui donner un sens nouveau, à tout le moins une identité nouvelle, pour nous prendre à notre jeu. Or de quoi était faite notre fantasmagorie? En quoi métamorphosions-nous notre montagne? Et pourquoi nous fallait-il absolument le faire?

Je sais que notre langue de jeu était l’arabe. Elle nous rattachait à notre monde. Mais ce monde nous semblait être un monde de vaincus. Nous étions certains qu’en aucun cas un héros ne pouvait être libanais. Nous n’avions jamais l’idée d’incarner, dans nos jeux, un personnage de notre identité. Il nous fallait absolument être un étranger pour être en mesure de nous croire. Il nous fallait absolument sombrer dans le lointain. Et le lointain, pour nous, signifiait avant tout le glorieux. Et le glorieux, dans le meilleur des cas, c’était l’Amérique, parce que l’Amérique était un symbole. Or les symboles sont une terre fertile pour l’imagination dans le monde de l’enfance.

Nous savions que " Haut les mains " se disait : " Hands up ". C’était là que se terminait notre connaissance de la langue américaine, et je me souviens que nous éprouvions une frustration profonde – mais surtout une tristesse – de ne pas pouvoir faire en sorte que la langue puisse donner une crédibilité à nos jeux. Dénués de mots, nous préférions encore faire semblant de parler américain plutôt que de briser la convention et de proférer un seul mot en arabe, geste qui nous aurait trop impitoyablement ramenés à une réalité nous semblant trop perdante, pas suffisamment prestigieuse. Alors nous jouions en proférant des sons ressemblant à ce que nous croyions être la langue de ces personnages plus grands que nature que nous contemplions avec ferveur sur l’écran blanc du cinéma du village, un lieu qui devenait pour nous la fenêtre par laquelle nous déversions tous nos désirs de grandeur. Il est important de comprendre aussi que ces films étaient, pour la plupart, chargés d’une violence rare, une violence qui devenait pour nous la définition du monde héroïque que nous voulions atteindre.

Un fantasme dévastateur

Cet état des choses, c’est certain, a contribué à développer l’imaginaire de nos jeux montagneux. Je l’observe encore en moi aujourd’hui : l’imagination qui m’habite est faite à la ressemblance de ces jeux chaotiques, elle n’a rien de construit. Elle est au contraire débridée et pleine d’une cohue prenant sa source dans la frénésie de cette enfance où nous tenions des Kalachnikovs en jouant en américain à des jeux de guerre dans les montagnes du Chouf, au Liban. Cette richesse (car je veux la voir comme telle), je la dois en grande partie à cette période du fantasme, où le monde se résumait d’un côté à l’Amérique merveilleuse et de l’autre au reste du monde, les " méchants ", dans une configuration franchement manichéenne.

Mais quelle tragédie de savoir, au fond de nous, au fond de notre esprit enfantin, que nous faisions partie des méchants, des Arabes, de ceux qu’il fallait abattre à tout prix! Nous faisions partie de ceux qui n’étaient pas assez blancs, pas suffisamment blonds, dénués de la noblesse de langue " cow-boyenne ", et surtout, trop poilus, trop bruns, les yeux trop noirs, les mains trop sales… Or noussavons tous à quel point il importe pour l’enfance d’être quelquefois du côté des symboles magnifiques.

Nous étions alors pris à notre propre piège : nous savions que pour être totalement en accord avec les héros que nous incarnions, il nous aurait fallu retourner nos armes contre nous et nous tirer une balle dans la tête, puisque notre réalité était " l’ennemi " de notre fiction. Pour ne pas arriver à une telle extrémité, nous trafiquions avec la réalité, avec les conventions.

Ces jeux se passaient la plupart du temps dans des vallées entourant le village de Baabdaat. Des vallées en terrasse où poussaient les poiriers, les figuiers, les néfliers et les oliviers; et parmi tout cela, des pins parasol à perte de vue. Nous fabriquions des barricades puis nous jouions à la guerre en balançant des pommes de pin. Plus tard, je me suis souvent posé la question suivante : pourquoi personne ne nous a appris à observer cette beauté qui nous entourait? Je crois que la raison tient dans le fait que personne, et encore moins nos parents, n’était habilité à le faire, car tous – je l’ai découvert plus tard – étaient hantés par le fantasme de l’Amérique.

Entre nous, entre les enfants je veux dire, cela a provoqué un rapport au monde assez significatif. Nous savions pertinemment qu’aucun d’entre nous ne pourrait jamais devenir un héros, tout simplement parce que nous étions libanais. Cela signifiait que pour chacun d’entre nous, l’horizon était bouché. Condamné par avance, par les lois inaliénables de la naissance. Nous n’étions pas nés héros, et donc nous ne pourrions jamais le devenir, ni nos parents. Cela, on peut le deviner, a eu, pour nous, à l’aube de la guerre civile, une répercussion profonde de honte et de culpabilité. Je peux dire que très jeune, j’avais le sentiment profond qu’à jamais je ferais partie des perdants…

Le fantasme de l’Amérique a ceci de dévastateur qu’il travaille le désir et finit par créer une brèche à l’intérieur même non pas de l’identité, mais du sentiment de l’existence. Ainsi, si tant de gens espèrent le Nouveau Monde, quittent tout pour espérer gagner tout, c’est avant tout pour retrouve – où tenter de retrouver - une dignité nouvelle, faite de toute l’imagination provoquée par la fantasmagorie d’un symbole qui fait croire qu’en cette terre, enfin, les désirs de l’enfance seront à portée de main.

Référence : Mouawad, Wajdi, "Hands up!", Relations, décembre 2000 (665), p. 36-37.

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24 mars 2003