par Daniel
LeBlond
L’auteur est directeur du Centre de créativité
de Les salles du Gesù
Depuis mon enfance, je suis fasciné par l’image. Je suis né avec l’avènement de la télévision et très tôt j’ai été initié à la photographie, découvrant et explorant les capacités de mon regard, scrutant mon environnement à la recherche de je ne sais trop quoi. Par la suite, l’image s’est faite mouvement, le cinéma et la vidéo sont devenus mes moyens privilégiés d’expression. Il y a dix ans, ce goût de l’image en mouvement a soudainement disparu. J’ai découvert alors le plaisir intense et silencieux du dessin et de la peinture. Depuis lors, je peins…
Avec cette découverte, mon regard et ma réflexion sur l’art ont changé. Par le cinéma, j’étais au cœur de l’industrie et du divertissement; par la peinture, je me sens plus près de la création.
Fidèle à l’intensité du combat avec la matière, l’artiste se libère de ses conditionnements pour communiquer avec son être profond et développer une vision singulière de l’univers, de l’existence, de l’humain. La création est avant tout course à la liberté, forage intérieur, loin du discours tout fait et du jugement : un art au service d’aucune cause, un art en quête, en recherche. Tel est l’enjeu remis entre les mains qui refaçonnent la matière, qui réinventent les sons, qui remodèlent le corps en mouvement.
D’œuvre en œuvre, l’artiste creuse sa singularité. Il apprivoise son mystère. Au cœur de sa recherche souvent souffrante, teintée d’angoisse et de peur, jaillit l’émerveillement. Une ouverture le propulse hors de lui, sur le chemin de la rencontre de l’univers, des autres, de l’Autre. Par cette relation, l’artiste découvre sa véritable singularité qui l’ouvre sur l’universel et rencontre tous les humains au-delà des différences. Debout, il se sent actif, en parfaite harmonie avec l’élan vers la vie qui l’habite.
Loin de l’industrie de l’art et du divertissement, dans des ateliers de solitude et souvent de misère, mais peuplés de lumière, j’ai rencontré des créateurs et créatrices fidèles, cherchant au risque de leur vie, de leur équilibre, à être, cherchant l’Être. Un art qui donne à être.
La matière a ses contingences, ses limites, sa singularité. Elle aspire, elle aussi, à les transcender et à être. Seul l’humain par son regard, son geste habile et habité, la remet au monde et lui donne une véritable existence. L’artiste la transforme, lui infuse son expérience intérieure et incarne en elle ce qu’il a d’unique.
Un art qui donne à être, voilà selon moi la véritable nature de l’art, voilà l’art " sacré ". Celui-ci prend place dans notre société et ses défis majeurs. Nous vivons dans le faire, dans le contrôle, sous le joug de plus en plus lourd des règlements, morale sournoise de notre temps. Nous sommes asservis par des conditionnements, des blessures, des plaies ouvertes. L’art peut nous redonner le goût d’être, le goût de l’Autre et de notre dignité.
Nous devons effectivement travailler sans répit à éliminer la faim et la misère matérielle qui nient les droits essentiels à toute dignité. Mais cette dignité est désormais mise en péril par l’absence d’intériorisation, d’intégration, de créativité, de singularité, de générosité. L’art participe en profondeur à l’ouverture de l’être, au don de soi.
La liberté fondamentale de l’art est provocante, dérangeante. Elle se pose toujours en terme de marginalité et souvent d’exclusion. L’artiste met toujours les idées reçues, les certitudes de chaque époque sur l’humain et son destin, au banc des accusés. Pourtant l’art s’est souvent travesti pour servir d’autres causes : religieuses, idéologiques, économiques. Or l’art n’est esclave de personne ni de rien. Il erre, cherche et découvre le droit à l’erreur, se libère des modes et des morales, des esthétiques et des regards pour reconquérir sans cesse l’être toujours en mouvance.
Cet art existe et vit dans notre monde qui parfois voudrait l’asservir à la théorie ou l’anéantir dans le divertissement et l’engourdissement. Nombreux sont ceux et celles qui interrogent par leurs pratiques artistiques et qui remettent en question les évidences de notre société d’aujourd’hui. Ils cherchent désespérément à se réapproprier leur dignité, à s’ouvrir généreusement à la vie et à dépasser les conditionnements de tous ordres.
Voilà l’effet humanisant et divinisant des chefs-d’œuvre qui ont traversé le temps, voilà aussi le cri et le prophétisme d’œuvres actuelles souvent occultées par nos regards asservis par l’apparence et la matière.
Référence : LeBlond, Daniel, "À l'ombre du divertissement", Relations, janvier-février 2002 (674), p. 9.
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24 mars 2003