Le vieillissement : un spectre?

par Louise Dionne

Au Canada, une personne sur sept a plus de 65 ans et on estime qu’en 2050, les gens âgés de plus de 60 ans seront plus nombreux que les enfants de moins de 15 ans. Ces prévisions suscitent beaucoup de débats. Certains alarmistes annoncent déjà une faillite sociale. Les services publics seront débordés, les coûts de santé vont exploser. Qui paiera pour ces personnes âgées? À ce catastrophisme économique s’ajoute la peur de l’émergence d’une gérontocratie qui ne favorisera que les intérêts de sa génération – bien entendu au détriment des plus jeunes. Or, s’il faut prendre le vieillissement démographique au sérieux, rien ne justifie un aussi sombre portrait de l’avenir, ni la mise au rancart systématique des personnes dès l’âge de 65 ans.

Bien sûr, les personnes âgées sont plus vulnérables et plus fragiles. Avec l’âge, le corps manifeste ses limites de façon récurrente, les maladies sont plus fréquentes et les guérisons plus longues. Certains souffrent d’isolement et vivent une grande pauvreté. Toutes les personnes âgées ne bénéficient pas d’un régime de retraite et plusieurs dépendent des programmes publics qui ne sont pas toujours adéquats. Ces aspects sont utilisés pour alimenter la crainte d’une société de vieillards, d’un fardeau pour les générations futures et d’un gouffre pour les fonds publics. L’épouvantail du vieillissement permet aux tenants de la pensée néolibérale d’imposer une privatisation des services publics tout en occultant de larges pans du phénomène du vieillissement.

Déjà, certaines industries tirent profit de cette économie « grise » grandissante. Elles ont pris pour cibles ces consommateurs à la retraite. C’est le cas de l’industrie pharmaceutique qui s’adresse directement aux personnes âgées par l’entremise de publicités télévisées telles que celles portant sur les médicaments contre l’arthrite, la dysfonction érectile, les pertes de mémoire, etc. Le tourisme et les loisirs connaissent une forte croissance grâce aux retraités. La construction de résidences pour personnes âgées compte pour la moitié des logements construits au Québec depuis 2002. Pourtant non négligeables, ces aspects économiques du vieillissement sont souvent évacués; de même, l’apport des personnes âgées à la société, à travers le travail et le bénévolat. En effet, plus de la moitié d’entre elles font quotidiennement des activités bénévoles au sein d’organismes communautaires et une personne âgée sur treize occupait un emploi en 2001.

Quant à la guerre entre les jeunes et les aînés, prédite par les tenants de la thèse du pouvoir gris, elle n’est pas si certaine. Rien ne permet de croire que l’altruisme, l’intérêt pour d’autres enjeux politiques que ceux liés à leur génération ou leur engagement passionné lors d’une campagne électorale ou en faveur d’un candidat, disparaissent avec la retraite. Les gens âgés sont aussi des citoyens. Les retraités ne vivent pas en vase clos : ils ont des familles, ils demeurent dans des quartiers, ils ont une vie sociale.

Une solidarité intergénérationnelle existe déjà. Des complicités se développent. Les personnes âgées sont aussi insatisfaites que les jeunes de l’économisme ambiant et du néolibéralisme, sans doute, pour les mêmes raisons. Des projets visent à créer des liens entre les jeunes et les retraités : le mentorat, mais aussi le soutien offert par des jeunes. Des retraités sont engagés au sein d’organismes communautaires. Ils partagent leurs expertises, offrent leurs coups de mains et élaborent des projets. Des groupes tels les Grey Panthers et les Raging Grannies, aux États-Unis, se sont déjà engagés dans la défense des intérêts des jeunes ou des pauvres ou pour combattre la guerre en Irak. Ici, en plus du pendant québécois des Raging Grannies (les Mémées déchaînées), le Mouvement des aînés du Québec et l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées travaillent, en collaboration avec d’autres associations, à des enjeux sociaux tels que la pauvreté, l’environnement, la santé, etc. Ils revendiquent la reconnaissance de leurs contributions et refusent d’être éjectés de la société.

Aborder le thème du vieillissement engage un questionnement sur les valeurs dominantes de notre société. Le rendement, la performance, le dynamisme, la vitesse, l’instantanéité sont l’expression d’une jeunesse commercialisée qu’un certain discours prônant l’émergence d’un conflit intergénérationnel utilise pour disqualifier la génération vieillissante. Ce clivage est loin de correspondre à la réalité. Il nous en éloigne même, nous empêchant de discerner les enjeux véritables que pose le vieillissement.

Ce n’est pas lorsque plus de la moitié de la population sera exclue de la société parce que déclarée trop « vieille » qu’il faudra le faire. C’est maintenant, en faisant disparaître les distinctions rigides entre les divers stades de la vie – l’éducation, le travail, la retraite – et surtout en faisant preuve de plus d’imagination dans notre façon de vivre ensemble.

« Mes enfants ne me croient pas. Quand je leur dis que le matin, à la première seconde de conscience, je suis au fond la même fille qu’à 15 ans, ils s’étonnent. » Françoise Guénette, La vie en rose, 2005.

Référence : Dionne, Louise, « Le vieillissement : un spectre? », Relations, janvier 2007 (714), p. 10-11.

Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations


Qui sommes-nous? / nouveau numéro / Archives / Soirée Relations / liens / abonnement / Centre justice et foi

www.revuerelations.qc.ca
22 décembre 2006