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La beauté de vieillir par
Marc Chabot |
La vieillesse est beaucoup plus qu’une donnée démographique ou un coût social, c’est surtout un parcours qui varie selon les regards, le sien et celui des autres.?
Nous sommes une dizaine dans la salle du conseil municipal de Petite-Vallée. Nous sommes dans les ateliers d’écriture de chansons. Début juillet. L’été gaspésien bat son plein. Nous commençons chaque atelier de la même manière : nous écoutons quelques chansons avant de partir écrire.
Ce matin, une jeune fille m’a demandé s’il était possible d’écouter la chanson Le temps qui reste de Jean-Loup Dabadie et Alain Goraguer. Chanson que l’on retrouve sur l’album Autour de Serge Reggiani (2002). Elle ne sait pas qu’il s’agit probablement de la dernière chanson enregistrée par Reggiani. Dans Le temps qui reste, on retrouve un Reggiani à la voix rauque, brisée. Il récite plus qu’il ne chante. Une voix brûlée, la voix de la fin, la voix de celui qui ne peut plus chanter :
Je veux jouer encore
Je veux rire des montagnes de rires
Je veux pleurer des torrents de larmes
Je veux boire des bateaux entiers de vin de Bordeaux et d’Italie
Et danser, crier, voler, nager dans tous les océans
J’ai pas fini, j’ai pas fini.
Je regarde les visages. Des larmes. Du sérieux. Un silence lourd. La beauté de la tristesse. Une chanson n’est pas seulement une émotion, mais l’émotion fait son travail dans les êtres. L’homme qui chante est mort quelques mois plus tard. Il raconte ici le temps qui reste. Il rêve le temps qui reste.
Vient un jour où la chose est claire : le temps nous manque. C’est une certitude. Tout ce qui reste à faire ne sera pas fait. Ce qui importe doit être entrepris sans délai. Même en réduisant ce qui reste à faire, rien ne prouve que nous y arriverons.
C’est la vieillesse qui commence. Le dernier salut à l’humanité. Sartre qui dit à Simone de Beauvoir : « Si je comprends bien c’est la cérémonie des adieux qui commence… »
C’est cela le début de la vieillesse. Apprendre à choisir, apprendre à sélectionner, apprendre à boire, à manger, à courir, à travailler, à se reposer. Ménager son temps pour l’essentiel. Se donner avec autant d’ardeur, mais sans s’éparpiller.
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La vieillesse est un système de signes. En soi et hors de soi. Un système de signes sur le corps et dans l’âme de l’être. Dans la culture, le vieillissement se manifeste surtout par la nostalgie. Elvis Story peut en être une manifestation permanente. Une manière de revivre sa jeunesse, de retrouver le bon temps. L’âge des séductions au Pepsi et aux Jos Louis. Les machines à boules, les banquettes arrière des voitures. Ce pourrait être les Beatles. All my loving ou With a little help from my friends. L’amour des groupes, l’amour en groupe et la mort tragique de John Lennon.
Il y a un réel plaisir à raconter. Or, pour raconter, il faut un public. Il faut des plus jeunes que soi pour écouter. Alors, on fabrique sa légende. On invente encore, mais il s’agit avant tout de revivre parce que revivre, c’est encore vivre.
Oui, la vieillesse est un système de signes. Déjà ceux qui sont jeunes fabriquent des signes. Il faut les voir. Il faut les entendre. Ils n’ont pas vingt ans et déjà ils commencent à inventer leur histoire d’écoles secondaires.
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Il vient un temps où l’on se sent vieillir. Ce n’est pas toujours un drame. Pas encore. Mais quelque chose se produit dans le corps et dans l’être, quelque chose d’un peu confus. On ne peut pas encore parler d’une certitude. On a beau le dire, il n’est pas évident que la chose soit entendue par les autres. Tout est négation de l’âge en ce monde. On appelle l’éternité toujours et on croit la croiser partout. On veut la croiser partout. Tout est négation de la vieillesse en ce monde. L’apologie de la jeunesse est une forme terrible de terrorisme.
Partout autour de vous on nie. Mais non, vous êtes encore jeune. Cela ne se voit pas que le temps passe. Mais non, vous avez encore du temps pour vous. Il faut en profiter, il faut jouir, il faut jouer le jeu du faire semblant qui est justement le jeu de la jeunesse. Ce terrorisme est quotidien. Il n’a même plus besoin des autres pour exister. On peut l’avoir intégré complètement.
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Il y a un réel plaisir à se souvenir. Il suffit d’observer les personnes âgées retrouvant soudainement le bonheur d’avoir été, dévoilant même des secrets sur la vie qu’on n’osait pas imaginer. Comme s’il devenait moins important de protéger les autres ou même de se protéger.
Le vieillissement est une affaire quotidienne qui ne se vit pas au quotidien. L’être vit, puis il ramasse ce vécu en histoire. Il peint le tableau de sa vie. Il s’installe dans l’histoire, la sienne d’abord, puis celle de sa famille, de sa société. Il narre tout autant son bonheur que son malheur, ses inclusions et ses exclusions. Il trouve et retrouve. Il signe son livre des souvenirs.
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Vieillir, c’est faire l’apprentissage des valeurs. Se familiariser non seulement avec son âge, le temps qui passe, mais avec l’âge des autres, des plus jeunes et des plus vieux. Découvrir qu’il y a des valeurs qu’on ne peut pas imposer à un jeune et d’autres qui ne sont plus pensables pour nous. Oui, le temps passe et avec lui notre regard sur le monde et les autres.
Il y a des éloges de la vieillesse qui pourraient s’écrire, mais aussi des manifestes contre cette supposée supériorité du regard sur le passé. Les confusions sont énormes actuellement. Tout est à construire, tout est à repenser, tout est à relativiser. Cette situation n’est pas sans semer une immense confusion en nous. Il y a des excitations que nous ne pouvons plus avoir. Il est un stoïcisme qui cache la peur de penser. Nous nageons entre deux questions fondamentales. Est-ce que la vérité existe? Et qu’est-ce que la vérité?
Puis, on voudrait bien que l’on se souvienne. On voudrait bien que l’on reconnaisse que nous avons été. Il suffit de voir toutes ces manifestations de nostalgie actuellement. Des chanteurs, des comédiens, des chefs d’entreprise, tout le monde se félicite d’avoir été, d’avoir construit, d’avoir existé, d’avoir participé à la fabrication du monde. Nous entrons, et pour plusieurs années, dans l’ère du mérite. Nous entrons dans cette phase où une génération nombreuse va se congratuler, se dire les mots qu’il faut, se donner les trophées qu’elle n’a pas encore reçus. Je serais jeune que je serais un peu découragé de voir ce monde se dire des bons mots pour cacher les maux du monde.
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Peut-être qu’il nous faudrait maintenant des états généraux de la vieillesse, pas seulement pour parler de l’état de santé d’une génération. Il faudrait réapprendre la « fragilité » de l’esprit des hommes et des femmes. Il faudrait repenser le monde dans lequel nous sommes. Il faudrait entrer plus profondément dans nos humanités pour en comprendre l’importance et le sens.
La poésie et la littérature peuvent encore guérir l’âme de l’être. Toute notre culture aurait besoin d’un immense chantier de valorisation. Les milliers de personnes qui prendront prochainement leur retraite pourraient s’y mettre, pourraient offrir au monde le meilleur de leur humanité.
Vieillir, ce n’est pas simplement entrer dans le monde des dépenses, c’est ouvrir encore davantage son regard et oser affronter ce qui reste à faire pour que le monde soit un lieu d’humanité. Nous en sommes très loin pour le moment.
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Vieillir, c’est se donner le droit de regarder ailleurs. Ouvrir les yeux. S’offrir le temps d’entrer en humanité encore plus radicalement qu’avant. C’est un combat qu’il faudra mener si nous avons aimé ce monde et si nous voulons voir le meilleur de lui exister encore. Vieillir, c’est s’offrir le luxe de penser encore plus que jamais la beauté dans la simplicité des choses et des êtres. Prendre le chemin de l’humanisme. Approfondir tout ce qui ne pouvait pas être approfondi pendant toutes ces années perdues au service de ce qui n’était pas tout à fait nous.
« L’homme d’aujourd’hui se promène muselé et manchot dans un palais de mirage. Parfois, tout de même, un pavé vole dans une vitrine et un jeune corps se rue sur les fruits défendus.1 »
Tout autour de « ce jeune corps », j’imagine quelques vieux qui sourient ou qui applaudissent, parce qu’ils savent que nous avons tous été floués par les mirages et qu’on continue de nous en fabriquer encore et encore. Des vieux qui se seront mis au service de l’humanité – enfin!
Devenir vieux. Rester jeune. Cessons de parler de ce que nous ne sommes pas et tentons de nous approcher de ce que nous sommes. Devenir vieux, c’est courir la chance de parler de soi autrement. Devenir autre. Devenir tout en s’éloignant d’une fausse nostalgie de la jeunesse. Le regard des jeunes sur les vieux ne peut pas changer si le regard des vieux sur les jeunes ne change pas. Il est bon d’abolir l’âge qui nous enferme toujours dans une catégorie. Il est bon de penser autrement la vieillesse. Il est bon de penser la jeunesse, même pour un mourant qui sait qu’il peut aider encore les autres à vivre.
Vieillir, c’est découvrir qu’il y a quelques questions qui demeurent et en jouir, des questions. Toutes celles qui n’ont pas de réponses, toutes celles qui continuent de nous habiter et que nous n’avons pas pris le temps de penser autrement qu’avec les clichés de ce monde. Des questions qui touchent l’être dans sa qualité d’être. Des questions qui font grandir les autres. Des questions que l’on peut poser devant les autres, avec les autres, contre les autres parfois.
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Tout ce que l’on peut dire de la vieillesse, c’est qu’on ne l’a pas vue venir. Soudain, elle est dans le regard des autres. D’une certaine manière, c’est l’autre qui fixe notre âge et nous le lui rendons bien.
Cet autre qui me fait sentir ma cinquantaine alors que nous étions à jouir de vivre, cet autre qui me vouvoie pour signifier l’éloignement, cet autre qui me fait voir que ma vie se conjugue maintenant davantage au passé.
Allez dire aux vieux qu’il est encore temps pour eux d’entrer en humanité. Plusieurs l’ont très bien compris. Ils embellissent le monde de leurs mots, de leur histoire. Ils donnent au temps tout son sens. Ils vivent mieux, plus libres même dans la souffrance. Ils nous font voir que tout cela en valait la peine. De cela, il faudrait les remercier.
1. Michel Tournier, Des clés et des serrures, images et proses, Éditions du chêne, 1979, p. 26.
Référence : Chabot, Marc, « La beauté de vieillir », Relations, janvier-février 2007 (714), p.23-26.
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décembre 2007