par Marc Chabot
L’humanisme, quoi qu’on en dise, ne va pas disparaître. On peut, si on le veut, annoncer partout que nous entrons désormais dans une période de post-humanisme. L’affirmation vaut ce qu’elle vaut. Elle est une pose. Elle est une mise en situation, mais elle ne fait rien disparaître.
On nous annonce du nouveau puisque c’est là que se joue le monde, puisque l’on doit, pour être lu ou entendu, préparer le lecteur, lui offrir de l’inédit. Mais je le répète, il s’agit d’une pose.
L’humanisme ne va pas disparaître. Il est là pour rester, encore longtemps, encore et encore. Dire " voici la fin de l’humanisme ", c’est tenter maladroitement de se déprendre de quelque chose qui semble ne plus avoir d’écho dans le monde. Comme certains intellectuels souhaitent se faire entendre, tenir un discours qui porte, ils préfèrent se tenir loin de l’humanisme. Ils préfèrent ne plus utiliser le concept au nom d’une mode. Ils créent l’illusion d’être ailleurs. Ils ont peut-être raison. Ils ont peut-être compris aussi que le plus difficile aujourd’hui est de tenter, dans un texte ou dans la théorie, de faire tenir le monde ensemble. L’universalisme de l’humanisme semble constamment nié par le réel. L’universalisme de l’humanisme est battu en brèche par l’individualisme. On ne sait plus parler de tous les hommes, on ne sait plus dire tous les hommes, on ne sait plus comment oser parler au nom de tous. Un discours, un texte, un écrit n’est que l’opinion d’un individu. Dire, c’est se dire. Dire, c’est témoigner. Dire, c’est offrir un regard particulier sur le monde.
La lenteur d’une naissance
Mutation des écritures. Mutation des regards. Mutation de l’humanisme. Mutation de la théorie. Mais aussi élargissement des solitudes, des incertitudes et des questionnements. L’humanisme a fabriqué l’individu. Il l’a fait au prix d’une longue bataille pour la liberté d’être et la liberté de parole. Cette naissance de l’individu n’a pas été une chose simple. Il a fallu des siècles de philosophie, mais surtout des siècles de réflexions et de lectures. L’apparition du " je " n’est pas une chose terminée, achevée ou complètement réalisée. Le " je " est encore et toujours d’une très grande fragilité.
Philosophiquement, on pourrait faire commencer l’humanisme en 1486. Un texte de Pic de la Mirandole, De la dignité de l’homme. Un jeune homme de 24 ans, qui n’a ni l’âge, ni le rang pour écrire un tel livre, le fait quand même. Envers et contre son temps, envers et contre son siècle et ceux qui précèdent. Un jeune homme de 24 ans, qu’est-ce que ça peut savoir du monde et de l’homme? Rien ou juste assez pour l’inventer. Comme Rimbaud et quelques autres.
" …l’homme est un être de nature variable, multiforme et voltigeante.
Mais à quoi tend tout cela? À nous faire comprendre qu’il nous appartient, puisque notre condition native nous permet d’être ce que nous voulons, de veiller par-dessus tout à ce qu’on ne nous accuse pas d’avoir ignoré notre haute charge, pour devenir semblable aux bêtes de somme et aux animaux privés de raison ".
L’humanisme commence lorsque l’humain comprend que sa nature est " variable, multiforme et voltigeante ". Cette idée qui peut nous sembler aujourd’hui si simple et si évidente, cette idée donc, va s’imposer lentement d’un siècle à l’autre, d’un philosophe à l’autre d’abord, puis elle va devenir un fait pour l’ensemble des Occidentaux. Descartes n’est pas encore là. Mais la philosophie s’éloigne déjà de l’immuable, de la terreur de la fixité.
Multiformes, nous le sommes désormais plus que jamais, nous donnant la permission d’être " ce que nous voulons ", c’est-à-dire le pire et le meilleur, avec ou sans la raison, avec ou contre la raison faudrait-il écrire.
Il y a encore bien des humains qui ne sont pas ce qu’ils veulent être, il y a encore bien des êtres qui souffrent de ne pas pouvoir être. Des hommes à qui on refuse cette permission ou à qui on n’a pas encore expliqué qu’à cette liberté possible vient se greffer cette " haute charge " de la raison.
Il est toujours plus simple de fabriquer des bêtes de somme. Il est toujours plus simple de fabriquer sans cesse des êtres dociles, obéissants, peu enclins à réfléchir, peu aptes à vivre dans la liberté. Le pouvoir n’aime pas la liberté. Le pouvoir s’en méfie toujours. Cette nature " variable, multiforme et voltigeante " ne peut rien sans la loi, sans des lois pour protéger chaque être. C’est pourquoi les pouvoirs doivent parfois suivre le mouvement de cette nature humaine. Des droits pour les hommes, les femmes et les enfants. Des droits pour l’accès à la liberté, des droits pour les langues, les peuples et les cultures.
L’humanisme est là pour se répandre. L’humanisme est là pour rester, malgré les obstacles, malgré les négations politiques, malgré les démocraties fragiles.
Une liberté à cultiver
Est-ce vraiment d’une nature dont il s’agit? Ne serait-ce pas d’une culture du variable et du multiforme? Chose certaine, cette nature a besoin d’une culture pour exister. Le problème de la nature et de la culture humaine n’est toujours pas résolu entièrement. Peu importe.
Mais la culture a besoin aussi d’une histoire. L’humain a besoin, tout autant que du pain, d’une histoire de la liberté. Il a besoin de s’affirmer et de réaffirmer à chaque génération son désir d’être ce qu’il veut. Il a besoin d’une discussion collective et d’un dialogue intérieur. Chaque homme et chaque femme doivent accrocher leurs rêves quelque part dans un monde qui existe ou qui n’existe pas encore. Ils doivent pouvoir les voir dans les autres. L’humain doit rêver d’une liberté pour lui et pour ceux et celles qui vont vivre avec lui.
L’humanisme est l’indépassable de l’être, ce qui fait l’homme et ce qui fait le monde libre et, parce qu’il est un indépassable, la tentation est grande de le déclarer fini ou inutile. L’individu est la plus belle création de l’humanisme. L’individualisme est sa limite et sa mort annoncée.
L’écrire ainsi, ce n’est pas vouloir en finir avec l’individualisme, c’est désirer en dégager les limites. L’individualisme n’est pas l’erreur de l’humanisme, l’individualisme n’est pas le défaut de l’humanisme, c’est ce qui fait exister l’être dans sa force, ce qui fait vivre les rêves de liberté.
Peut-être qu’il y a toujours eu une post-humanité, c’est-à-dire un projet plus ou moins précis de fabriquer autre chose que de l’humain, autre chose qu’une liberté en chacun de nous. Peut-être qu’il y a toujours eu une post-humanité, que l’esclavage en était la première manifestation. Il est évident qu’il y avait dans l’esclavagisme une idée précise de fabriquer autre chose que de l’humain. Faire de l’autre un objet. Un enfant qu’on achète ou qu’on vend. La commercialisation des sexes et le corps objet. L’esclave n’étant qu’un vivant nous ressemblant mais n’ayant pas droit à être, n’ayant pas droit à la liberté. Peut-être que le travailleur en usine au XIXe siècle était, aux yeux des propriétaires, autre chose qu’un humain. Il y a toujours en l’être des chemins qui éloignent l’être de lui-même.
L’affirmation apparemment nouvelle d’une post-humanité ne transforme pas radicalement notre situation. Les modifications génétiques, les enfants fabriqués en dehors des mères, les clones à venir, est-ce vraiment de la post-humanité? Sommes-nous en dehors d’un rêve humanitaire? Sommes-nous sérieusement au-delà de l’humanisme?
L’humanisme est d’abord et avant tout une culture de la liberté en chaque être. Le plus difficile pour l’humanisme, c’est d’instaurer cette culture de la liberté en chaque être. Les dépendances et les fatigues culturelles menacent chaque individu, chaque peuple, chaque société. Nous confondons fatigue et repos, nous confondons liberté et dépendance. Nous confondons bien-être et confort crasse. Le plus difficile pour l’humanisme est de conserver vivante la culture de la liberté en chacun de nous, de déposer en chacun la part de responsabilité nécessaire à la mémoire de cette culture de la liberté.
Chaque être est une fraction de seconde de cette culture de la liberté. Il y a l’homme, il y a le père, il y a la mère, il y a le professeur, il y a le travailleur, il y a le rêveur, il y a le poète, il y a le créateur, il y a l’amoureux, il y a les sexes, il y a le chômeur, il y a le malade, il y a l’intellectuel. Chaque être aura ses blessures, ses mécontentements, ses ratés, ses victoires, ses tristesses et ses bonheurs.
Une volonté blessée
Au pays de l’humanisme, l’individu n’est pas une fin. Sa victoire ne peut jamais être annoncée comme définitive. Au pays de l’humanisme, l’individu est le passage obligé de l’être, celui qui se sait fabricant d’un rêve qui le dépasse, fabricant d’une métaphysique en construction permanente. Et chaque être offre, aux êtres qui viennent après lui, un monde accompli et un monde à finir.
Quand la fatigue et les dépendances sont lourdes, il y a toujours un relâchement de la métaphysique, c’est-à-dire du plus loin que soi, du rêve d’un autre monde. Alors l’homme semble ne plus vouloir. C’est dans sa volonté même qu’il est blessé. Il resterait là, en arrêt sur le sentier. Il marche depuis des siècles. Il peut regarder en arrière, il peut voir ce qu’il a fallu de souffrances pour en arriver là. Il regarde en avant, il y a toujours l’horizon, l’incertain de l’avenir. Il regarde en avant et il se demande s’il doit encore faire un pas. Mais pendant qu’il est en arrêt, il est bien obligé de constater que d’autres hommes le dépassent, passent sans le regarder, sans s'occuper de cette fatigue dans tout son être.
Il s’arrête pour vivre un peu, pour reprendre son souffle, pour écrire, pour penser. Il se demande même si ce désir d’aller toujours de l’avant ne le rend pas aveugle au monde et aux autres. La culture de la liberté dans l’humanisme admet qu’il est possible de s’arrêter. Que la marche aveugle vers l’avant est aussi un piège. Qu’on peut résister à la poussée des masses. La foule n’a pas toujours raison. La foule se ment par ignorance, elle a besoin de peu pour s’emporter. Elle ne sait pas ce qu’elle veut, elle n’a pas la volonté claire. Elle ne sait pas qu’elle est blessée, manipulée, aliénée dans sa volonté même. Il y a toujours eu des post-humanités. Il y a toujours eu des chemins qui ne mènent nulle part. Il y a toujours eu de la fatigue et de la dépendance. L’humanisme le sait, il craint ces moments de fatigue.
Pas une seule année en ce siècle désormais derrière nous où les humanismes ne nous ont pas dit : attention, la décadence vient, elle est là, nous venons d’y entrer. Pas une seule année sans ces avertissements de la chute de la civilisation.
Mais l’humanisme ne peut pas vivre en dehors de l’inquiétude, du doute, de la peur tragique de la disparition. L’humanisme est l’inventeur de l’interrogation critique pour tous. L’humanisme est à la fois chantre de l’espoir et chantre du mécontentement. L’irrationalisme de nos principes inquiète l’humanisme. Une véritable culture de la liberté suppose l’interrogation critique de la culture, des hommes, des femmes, du pouvoir, de la politique, du droit et de nos ignorances.
" …l’homme est un être de nature variable, multiforme et voltigeante ", pour reprendre encore une fois l’affirmation de Pic de la Mirandole. C’est là que tout se joue. C’est là que s’invente le prochain monde.
Imaginez qu’on écrive : l’homme est un être de nature invariable, uniforme et rampante. Imaginez le monde qu’on nous offre alors. Imaginez la détresse du rêveur, le cauchemar que serait le réel. S’il est un post-humanisme, il n’est rien d’autre qu’un aspect de la multiforme de l’être. S’il est un post-humanisme, il est surveillé par l’homme. Ce qui ne signifie pas que tout va bien, ce qui ne signifie pas que l’homme ne désire plus.
Quand l’humain semble ne plus vouloir, c’est qu’il ne sait pas encore comment sa liberté pourrait avoir des ailes. Alors, les temps de l’apprentissage reviennent.
Référence : Chabot, Marc, "La disparition de l'humanisme?", Relations, septembre 2002 (679), p. 33-35.
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24 mars 2003