Communication solitaire

par Philippe Breton
L’auteur est chercheur au CNRS. Il a publié notamment Le culte de l’Internet (La Découverte, 2000) et Éloge de la parole (La Découverte, 2003)

Depuis qu’Internet est devenu un média de masse, une question se pose avec acuité : ce nouvel outil de communication engendre-t-il de nouvelles formes de solitude ou bien, au contraire, permet-il de faire reculer ce phénomène?


Constatons, par honnêteté, qu’il est bien difficile de répondre de façon informée à cette interrogation. Nous manquons trop d’études rigoureuses et objectives sur ce sujet. Et puis la notion de solitude n’est pas si facile à appréhender pour les sciences humaines.

L’existence de cette question est le signe d’une double inquiétude. La possibilité même de la solitude suscite de l’angoisse. Elle renvoie à une éventuelle rupture du lien social qui fait de nous des humains. La solitude est souvent associée à la déshumanisation de l’être. L’autre inquiétude porte sur l’outil lui-même, suspecté, derrière son apparente fonction de communication, d’amplifier, voire de créer cet abîme qui nous séparerait des autres. À cette vision des choses s’oppose un optimisme rustique. Internet permet d’échanger, de créer du lien, avec ceux que l’on connaît comme avec de parfaits inconnus, donc il permettrait de communiquer. Et, quand on communique, on n’est jamais seul. Internet serait donc l’antidote parfait de la solitude. Pour certains, il aurait même une fonction de resocialisation.

Le réseau, voilà l’espoir

Selon l’utopie technicienne de la communicationqui animait les créateurs d’Internet, l’homme serait enfermé en lui-même, l’outil lui donnerait l’allonge qui en ferait un être réellement social. Les progrès de la communication transformeraient ainsi la « brute solitaire préhistorique » en un homo communicans moderne. La technique, notamment dans le domaine de la communication, serait civilisatrice par essence, créatrice de lien social par nature. Nous ne sommes pas loin d’une nouvelle religiosité, qui voit dans la nouvelle « noosphère » une nouvelle et positive collectivisation des consciences. Ces militants d’Internet partent d’une formidable bonne intention : recréer du lien social sur la base du principe de communication mais aussi de l’exigence de « transparence sociale ».

Mais à la racine de cette utopie technicienne, on trouve une aversion pour la violence, celle des corps, celle de la mort, celle de la solitude, de ce qui serait archaïque chez l’humain. L’axe des valeurs est ici, curieusement un axe du bien et du mal. D’un côté l’obscurité, la solitude, la pulsion, la corporéïté; de l’autre la lumière, la transparence, la communication, la virtualité. Nous ne sommes pas loin d’un certain idéal radical des Lumières, mais revisité par une technologie d’origine militaire.La modernité est forcément communicante. L’univers des machines qui se déploient autour de nous suppose ce que l’on pourrait appeler une « continuité communicationnelle ». Si l’on met bout à bout tous les outils dont chacun peut disposer aujourd’hui, radio, télévision, baladeur numérique, Internet, téléphone; il est possible de ne pas cesser de communiquer, du matin au réveil, jusqu’au soir au coucher. Certains ne s’en privent pas, comme gagnés par une angoisse de se retrouver seul avec eux-mêmes. Le fantasme technique ultime du moment est l’objet unique, qui tient dans la main et qui regroupe toutes ces fonctions. Sa finalité serait la transparence généralisée, une sorte de société de verre utopique. Les webcams de demain permettront sans doute, sur le plan technique, de vivre et de travailler en permanence sous le regard des autres. Pourquoi aurions-nous, disent les militants d’Internet, quelque chose à cacher? Le secret, la discrétion, l’intimité, sont ainsi recadrés sous l’angle de l’obscurité malfaisante.

Derrière cette utopie, on trouve évidemment un formidable désir de maîtrise de soi-même et du réel tout entier. « Plus jamais seul! » car nous contrôlerons, grâce aux nouvelles technologies de communication, notre socialité. Nous pourrons enfin construire une socialité performante et maîtrisée.

Les émissions de télé-réalité à la télévision (à l’instar de Loft Story, produite par une maison de production appelée Big Brother – cela ne s’invente pas) et leurs équivalents pornographiques sur Internet, illustrent parfaitement ce double fantasme de maîtrise et de transparence. On nous promet que nous pourrons tout voir et accéder à la compréhension de l’irréductible part de mystère que comporte le lien social. Les technologies de communication sont ainsi porteuses d’une véritable promesse d’un nouveau lien social, à condition bien sûr d’accepter cette généralisation du regard d’autrui sur soi.

À ce prix, nous construirions une société sans violence, comme dans le roman d’Isaac Asimov, Face aux feux du soleil. La société que l’auteur nous décrit est enfin pacifiée. Elle ne comporte plus de lois, plus de règles, plus d’État. Chacun peut s’y épanouir à sa guise. On y communique tout le temps et tout se fait à distance grâce au réseau, les soins médicaux, l’éducation, les relations humaines, la sexualité. Le seul tabou de ce monde nouveau est la rencontre physique, qui est strictement interdite. Dans un tel monde, plus personne n’est jamais seul. La question reste de savoir si quelqu’un existe encore, en tant que personne.

Condamnés à communiquer

Face à cette offre bouleversante, trois questions se posent. La première consiste à se demander si nous n’avons pas affaire là à un nouveau collectivisme, au sens le plus péjoratif que l’on puisse donner à ce terme. Certes, nos sociétés se présentent comme individualistes. Elles réservent à l’individu une place qu’aucune autre société ne lui a jamais conférée. Les techniques de communication permettent apparemment à chacun de connecter sa bulle individuelle, en toute liberté, avec celle des autres.

Pourtant, chacun sent bien que tout cela est pris dans une sorte de conformisme général. Il faut en être, sans quoi on est immédiatement disqualifié. Notre époque ne serait-elle pas plutôt celle des comportements standardisés, des modes universelles? La liberté ne serait-elle souvent que celle d’être comme les autres?

Une deuxième question se pose, celle de savoir si nous n’avons pas rompu le délicat équilibre qui s’était installé entre la communication de personne à personne, en présence de l’autre, et la communication indirecte, en son absence. Qui niera que les nouveaux outils comme Internet sont l’idéal pour transporter de l’information? Par contre, on sait qu’il est très difficile d’argumenter à distance.

La troisième question concerne l’intériorité. Ne confondons-nous pas solitude et le fait d’être seul? Cette confusion est sans doute un des effets majeurs de l’irruption de la communication, comme nouvelle compétence. On peut être solitaire en communiquant tout le temps. On peut ne pas éprouver de solitude en étant seul. Le vrai conformisme est là. Notre société nous défend d’être seul. Elle nous condamne à communiquer. Elle tente de nous faire croire que l’absence de communication provoque une « solitude » insupportable.

La parole intérieure, ce dialogue vivant au sein duquel nous nous éprouvons est pourtant le lieu où nous formons notre identité profonde. Elle est le repli de notre être. Cette parole est la base de notre échange avec autrui, en dehors de toute interactivité. La parole intérieure est l’espace indispensable à notre liberté de parole. Il est aussi le lieu de résistance à tous les collectivismes. Il n’est pas sûr que l’utopie technicienne n’ait pas la culture de l’intériorité comme cible principale. L’idéal d’Internet, comme de la société de communication qui lui donne son sens, est que nous « réagissions à des réactions » – l’expression est de Gregory Bateson qui, à l’instar des cybernéticiens à l’origine de ces conceptions, voyait l’être humain comme un être entièrement social, sans reste individuel.

Le modèle de l’échange interactif a aujourd’hui beaucoup de succès, surtout dans la jeunesse et dans les médias. Se répondre sans s’écouter, purger le silence de l’interaction, remplir tous les interstices de la communication, voilà la nouvelle norme. Le silence, l’intériorité, la possibilité du détour par soi avant de répondre aux autres, voilà le supposé archaïsme. Ce trop-plein de communication cacherait-il un vide de la parole? Cette socialité n’existerait-elle qu’au prix d’une immense « solitude communicante », la où la parole ne se forme que dans le moment où la communication s’arrête?

Référence : Breton, Philippe, « Communication solitaire », Relations, juillet août 2006 (711), p.12-13.

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janvier 2008