Les 25 ans du Centre justice et foi

par Jean-Marc Biron
L’auteur, jésuite, a été directeur du Centre justice et foi de 1994 à 1997 et de 2001 à 2007

La célébration de cet anniversaire offre l’occasion d’un retour sur l’histoire et les accomplissements du centre, à l’heure où d’importants changements modifient son lien avec la Compagnie de Jésus.


Le Centre justice et foi (CJF) célèbre cette année 25 ans d’existence. Fruit de l’héritage de la pensée sociale chrétienne et s’appuyant sur les acquis de la Révolution tranquille, le CJF est, depuis sa fondation, partie prenante des défis que doit relever la société québécoise en apportant son analyse et en posant un regard critique sur divers enjeux sociaux, politiques, culturels et religieux. L’une de ses originalités est de puiser son inspiration sociale au ferment de l’Évangile, parole à la fois incarnée et actuelle, capable de rejoindre les aspirations humaines à un monde de justice, d’égalité et de paix.

À une époque où le conservatisme fait surface autant dans les domaines social et économique qu’au plan religieux, on peut en effet être surpris qu’une réflexion progressiste puisse s’appuyer sur la conviction que l’Évangile peut être entendu comme un appel au changement social et s’élaborer en ayant pour objet la fracture sociale et ceux qui la subissent.

Pour bien comprendre ce qu’est aujourd’hui le CJF et ce qui l’anime, il nous faut mieux saisir son enracinement dans la société et l’Église québécoises. Trois éléments historiques sont particulièrement importants à nommer : l’émergence, durant la première moitié du XXe siècle, du christianisme social dans l’Église du Québec, le concile Vatican II dans les années 1960 et la redéfinition de la mission de la Compagnie de Jésus, au milieu des années 1970.

Ses racines historiques

Incarné dans l’engagement de chrétiens et de chrétiennes, le christianisme social avait trouvé son inspiration dans la pensée sociale de l’Église qui tentait de repenser le christianisme dans sa relation avec la modernité et particulièrement dans une vision de justice sociale. Cette réflexion était devenue urgente à la suite de l’industrialisation et, particulièrement, de ses conséquences sur les conditions de travail souvent iniques imposées aux travailleurs. Dès les années 1940, au Québec, cette réflexion était portée, entre autres, par des membres du clergé et de communautés religieuses dont des dominicains et des jésuites. L’un d’eux, Joseph-Papin Archambault, jésuite, avait été le premier directeur de l’École sociale populaire fondée en 1911. Bien qu’animé par une pensée réformatrice, il avait le souci de maintenir les liens de l’Église catholique avec la classe ouvrière. L’un des outils qu’il avait choisi était la publication et la diffusion, dans les paroisses, de tracts vulgarisant la pensée sociale de la hiérarchie sur la condition des travailleurs, le bien commun et la dignité des personnes.

En 1939, il accueillait dans son institut deux jeunes jésuites qui venaient de terminer des études sociales en Europe, Jean d’Auteuil Richard et Jacques Cousineau. Ceux-ci arrivaient avec des idées nouvelles et un projet de revue qui a vu le jour en 1941 sous le titre de Relations. Dès son origine, Relations a marqué la société québécoise, alors fortement catholique, en proposant des analyses qui allaient contribuer à l’avènement de la Révolution tranquille. La revue se prononçait sur la condition des travailleurs et l’importance de la syndicalisation, dénonçait les trusts et faisait la promotion de la nationalisation de l’électricité comme moyen d’accès au développement. Elle s’était également engagée dans la dénonciation des maladies industrielles. Son dossier sur les ravages de la silicose dans le village minier de Saint-Rémi d’Amherst (n o 87, mars 1948) fit scandale et, sous la pression des propriétaires de la mine, conduisit au renvoi de son premier directeur, Jean d’Auteuil Richard1.

Au moment de sa fondation, le CJF s’inscrivait également dans la mouvance du concile Vatican II, qui avait cherché à ouvrir l’Église catholique à un monde marqué par la modernité et la sécularisation. Dans le document conciliaire L’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et spes), les évêques en concile avaient reconnu que l’Église se devait d’être au service du monde. « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur », proclamait Gaudium et spes. Cette affirmation d’une Église au service des hommes et des femmes de ce temps se fondait sur une autre vision du monde, particulièrement face à la situation des pauvres. En plaçant ceux-ci au cœur de ses préoccupations, l’Église catholique n’en faisait pas seulement les objets de la charité et des aumônes des plus nantis. Elle voyait en eux les indicateurs d’une quête de justice, fruit de la foi en un Christ libérateur, comme le comprenaient certaines Églises locales, particulièrement en Amérique latine. C’est dans cette foulée que la Compagnie de Jésus, ordre religieux présent sur tous les continents, redéfinissait sa mission, en 1975, comme la promotion de la foi dont le combat pour la justice constitue un élément essentiel.

De cette orientation de la mission de la Compagnie de Jésus émergea un certain déplacement dans le travail des jésuites. En plus d’un engagement direct auprès des personnes marginalisées, on vit se développer un réseau de centres de recherche et d’analyse sociale ayant pour objectif de travailler à transformer les structures d’injustice. Les personnes appauvries se situaient au cœur de leur réflexion. C’est avec cette préoccupation que les jésuites du Québec créèrent, en 1983, le CJF.

Carrefour de réflexions

Bien que Relations ait sa propre histoire, beaucoup plus ancienne que ne l’est celle du CJF, il était normal que cette revue soit incorporée au nouveau centre comme l’une de ses composantes essentielles. On y regroupait également le secteur des programmes de contact direct avec le public, fondé par le jésuite d’origine haïtienne Karl Lévêque, qui organisait les Soirées Relations, une bibliothèque de recherche sociale et les Éditions Bellarmin – qui furent quelques années plus tard vendues aux Éditions Fides. En 1984, s’ajoutait également le secteur des communautés culturelles, devenu depuis quelques années le secteur Vivre ensemble. Julien Harvey, jésuite, l’un des fondateurs du CJF et son premier directeur, jugeait incontournable la réflexion sur les défis de l’immigration et des rapports interculturels dans un Québec francophone noyé dans une Amérique du Nord entièrement anglophone. Pour lui, les immigrants et particulièrement les réfugiés étaient souvent marginalisés et le Québec se devait de développer son projet de société en tenant compte de leur présence.

S’inscrivant dans la tradition intellectuelle de la Compagnie de Jésus, le CJF s’est voulu, dès son origine, un lieu de réflexion et de débats, convoquant des partenaires sociaux, universitaires et gens « du terrain », à mener une réflexion commune sur divers enjeux politiques, économiques et religieux. Même si les membres de l’équipe du CJF sont tous engagés dans une tâche qui leur est propre – la production de la revue Relations, le travail du secteur Vivre ensemble et de son bulletin de liaison, l’organisation des Soirées Relations – ils mènent une réflexion collective sur les situations et les événements qui marquent notre société et notre monde. Cette réflexion trouve ses fondements dans un discernement partagé et se prolonge dans l’analyse sociale des causes et des conséquences des problèmes sociaux et la proposition de pistes et d’actions à entreprendre. Une telle démarche, pour qu’elle puisse être menée à terme, nécessite un leadership partagé où chaque membre de l’équipe est appelé, selon ses compétences et ses connaissances, à mettre à profit ses capacités.

Le travail d’une équipe relativement petite conduit à faire des choix. Dès le commencement, divers champs d’analyse furent identifiés et, même si certains déplacements se sont produits au fil des ans, ces champs demeurent des lignes de fond qui alimentent la réflexion de l’équipe du CJF.

Champs d’analyse

Au cours des années, l’équipe du centre a identifié quatre pistes de réflexion. D’abord, un projet de société qui fait la promotion d’une citoyenneté active et qui travaille à la construction d’une société accueillante pour les nouveaux arrivants. Le pluralisme culturel et religieux fait l’objet d’une attention particulière puisqu’il fait partie intégrante de la définition de la société québécoise d’aujourd’hui.

Ensuite, la lutte au néolibéralisme, qui accroît l’écart entre les riches et les pauvres et banalise le politique au profit d’une économie sauvage, constitue un deuxième axe de réflexion. Cette question traverse l’ensemble des interventions du CJF autant dans les analyses faites par Relations que dans les débats publics que constituent les Soirées Relations.

Puis, la condition des femmes dans la société et dans les traditions religieuses fait l’objet d’une autre piste de réflexion que l’équipe du CJF a toujours menée depuis ses origines. Était-ce parce que la première équipe était surtout constituée de jésuites parmi lesquels la voix des femmes ne pouvait se faire entendre que marginalement? L’une des préoccupations de cette première équipe a donc été d’y favoriser la présence de femmes pour que leur voix puisse s’exprimer dans un souci d’égalité et de solidarité.

Enfin, fidèle à son inspiration chrétienne, l’équipe du CJF, tout en développant un christianisme critique, arrimé aux grands enjeux de société, porte une attention particulière aux défis que pose le monde contemporain au christianisme et, plus généralement, aux autres traditions religieuses. Depuis quelques années, l’équipe a senti le besoin de faire appel à des personnes venues d’autres traditions, particulièrement du judaïsme et de l’islam, afin de se mettre ensemble au service du bien commun dans la construction d’un monde fondé sur la justice.

La priorité accordée à ces champs d’analyse explique pourquoi l’équipe du CJF a privilégié certains dossiers dans lesquels elle s’est investie plus particulièrement. Nous pouvons en rappeler quelques-uns.

Le projet d’un Québec souverain a marqué les origines du CJF. C’est dans cette perspective que l’intégration des immigrants a été perçue davantage suivant la vision québécoise de l’interculturalisme que selon le modèle canadien du multiculturalisme. Dès le milieu des années 1980, Julien Harvey et Gary Caldwell élaboraient la notion de culture publique commune, comme étant le noyau dur d’une manière de vivre, de penser et d’agir en société s’articulant autour de certaines valeurs telles que la démocratie, le parlementarisme à la britannique, la Charte québécoise des droits et libertés, la langue française comme langue commune, l’ouverture au pluralisme et à la tolérance et une vision de l’histoire commune intégrant la rencontre des Autochtones et des Français, la venue des Anglais et les vagues successives d’immigrants.

Parallèlement à cette réflexion, se menait celle sur la laïcité ouverte du système scolaire public, une laïcité donnant accès à une éducation commune mais où une ouverture au phénomène religieux et à la connaissance culturelle des religions, particulièrement du catholicisme ayant marqué la culture québécoise, favorisait le vivre-ensemble et le dialogue. Cette position fut défendue par le CJF et, bien que marginale à l’époque au sein de l’Église catholique, elle s’imposa au fil du temps, inspirant le nouveau Programme d’éthique et de culture religieuse proposé par le ministère de l’Éducation.

Depuis quelques années, l’équipe du CJF réfléchit sur la place des religions dans l’espace public de sorte que sa pensée a pu trouver un écho à l’intérieur du grand chantier que constitue la Commission Bouchard-Taylor. Dans son mémoire à cette dernière, le CJF rappelle l’importance de la reconnaissance de la diversité religieuse et de la nécessité de réactualiser les modes d’intégration à la société québécoise. Il affirme la conviction que les croyants et croyantes des diverses traditions religieuses peuvent contribuer de façon positive à la vie sociale et démocratique.

Sur la question de la place des femmes dans la société et dans l’Église, le CJF a participé avec d’autres organismes chrétiens, en octobre 2006, à l’organisation d’un colloque sur l’accès des femmes aux ministères ordonnés. Cette délicate question peut difficilement être débattue actuellement au sein de l’Église catholique. De par sa situation comme organisme œuvrant à l’intérieur de l’Église catholique mais dans une perspective critique, le CJF était à même de favoriser une telle réflexion en donnant la parole à des femmes engagées en Église pour poser les éléments de cette question. Il faut dire que depuis une dizaine d’années, le dossier de la condition féminine a perdu beaucoup d’importance dans les diocèses catholiques du Québec. Les femmes demeurent souvent celles sur qui l’on compte pour animer, organiser et structurer des actions sans qu’elles puissent toujours avoir part aux décisions et aux instances de décision. Or, cette déconsidération du travail pastoral des femmes est liée, entre autres, au fait qu’il ne soit plus possible d’aborder la question de l’accès des femmes aux ministères ordonnés.

Dans sa réflexion et ses débats, le CJF vit la tension d’être partie prenante à la fois d’une société en quête de cohérence et de sens où les inégalités sociales deviennent réalités quotidiennes et d’une Église qui a perdu la confiance des gens dans sa mission de proposer au monde un message toujours neuf, celui de l’Évangile. Comme pour les prophètes d’autrefois, qui avaient la dure mission « d’arracher et de détruire, de planter et de bâtir » (Jérémie, 1, 10), le CJF, avec l’humilité que lui confèrent ses moyens, cherche à dénoncer les injustices et à proposer des solutions d’avenir participant ainsi à la construction d’un monde commun enraciné dans la justice.

Face à l’avenir

Après un quart de siècle d’engagement au sein de la société et de l’Église, quels sont les défis qui se présentent à l’équipe du CJF? Il y a d’abord celui de la transmission d’un héritage et de la continuité dans le changement. L’équipe du CJF, de par le type d’engagement qu’elle vit, est souvent appelée à se renouveler, ce qui est en soi une richesse. Mais la priorité demeure de garder claires l’orientation et la manière de procéder. Un autre événement marque aussi cet anniversaire : pour la première fois de son histoire, le Centre justice et foi a une direction non jésuite qui est assumée par une femme. Avec une équipe constituée entièrement de collaboratrices et de collaborateurs laïcs, il lui faudra assurer différemment le maintien des liens avec la Compagnie de Jésus qui, pendant 25 ans, a reconnu sa mission de travailler à rendre crédible une foi qui cherche la justice à travers, entre autres, l’œuvre du CJF. Les membres de l’équipe actuelle, rassemblés autour d’Élisabeth Garant, trouveront certainement les voies qui leur permettront de répondre adéquatement à ce défi pour aujourd’hui.

1. Voir Suzanne Clavette (dir.), L’affaire silicose par les deux fondateurs de Relations, Québec, PUL, 2006 et Jean-Claude Ravet, « Des fantômes enfin rédimés », Relations no 697, décembre 2004.


Référence : Biron, Jean-Marc, « Les 25 ans du Centre justice et foi », Relations, mars 2008 (723), p. 32-35.

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mars 2008