Un nouveau messianisme

par Anne-Marie Aitken


Les États-Unis ont choisi de réélire George W. Bush comme président. Les 100 000 civils tués en Irak, le mépris des institutions et du droit international dont ce pays a fait preuve dans son unilatéralisme, la baisse d’emplois notoire dans certains États et l’appauvrissement d’une part non négligeable de la population depuis les quatre dernières années, n’ont pas pesé lourd dans le vote de la majorité des électeurs. Poussés par une peur largement exploitée et entretenue, ceux-ci ont donné priorité à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme. Les idées simples, qui évacuent tout doute possible, l’ont emporté.

N’oublions pas que ces élections se sont déroulées sur fond de guerre : une guerre mondiale de lutte entre le Bien et le Mal, qui s’impose désormais comme un mode de vie, une nouvelle manière de penser et de se comporter. Bush s’est, en effet, forgé une vision du monde en « noir et blanc », proche de celle qu’en ont les fondamentalistes chrétiens, notamment ceux de la Bible Belt des États du Sud; même si, de fait, il fréquente des Églises modérées qui se sont désolidarisées de la guerre en Irak.

Le retour du religieux ne date pas de George W. Bush. L’ensemble des présidents américains, tout au long du XXe siècle, ont été filmés ou photographiés en train de prier. Dans les années 1970, Jimmy Carter se présentait aussi comme un born again christian. Il mettait en avant sa foi et ses convictions évangéliques. Là où George W. Bush innove, c’est dans sa volonté d’introduire la religion au cœur même de sa politique, niant l’autonomie de la sphère politique, et la séparation de l’Église et de l’État inscrite dans la Constitution américaine. Cette instrumentalisation du religieux au service du politique se veut une réponse aux agressions terroristes commises au nom d’Allah. Comme si la revendication laïque se transformait en appui silencieux de ce terrorisme islamique. En d’autres termes, l’offensive islamiste ne pourrait être contrée que par une affirmation religieuse forte, même si le paysage religieux américain aujourd’hui est très contrasté, avec la présence, en plus du christianisme, d’un islam militant, d’un judaïsme actif et d’un bouddhisme en croissance.

Ceci été rendu possible parce qu’autour du président s’est réalisée une étonnante alchimie entre la coalition chrétienne ultraconservatrice et les « néoconservateurs » parfois issus d’une extrême gauche qui a déjà rêvé, dans une « vie antérieure », de changer le monde : les uns et les autres se référant à une vision messianique de l’Amérique.

Dans son dernier ouvrage, Que Dieu bénisse l’Amérique, La religion de la Maison-Blanche, paru aux éditions du Seuil en 2004, le sociologue français, Sébastien Fath, tient des propos forts éclairants. Il fait l’hypothèse que ce messianisme subit aujourd’hui une radicale mutation. Jadis porté par les Églises protestantes pluralistes, puis par le protestantisme évangélique, il glisserait de plus en plus vers une religion civile plus sécularisée, dans laquelle Dieu ne serait plus transcendant. La seule transcendance étant l’Empire lui-même. Les États-Unis deviendraient ainsi une nation investie des attributs de la divinité. Seuls, sur l’horizon des nations, avec pour grand prêtre George W. Bush qui n’hésite pas à se déclarer sauveur de la nation. « De bras armé du Messie, l’Oncle Sam devient lui-même le Messie. » À la figure de Jésus Christ, sauveur, se substitue la figure d’une Amérique triomphante qui, par ses vertus, son modèle de société et sa technologie instaure le Royaume de Dieu sur terre, se substituant à la légitimité internationale. Désormais, c’est la puissance militaire qui apporte le salut et impose une pseudo-démocratie à l’ensemble du monde.

Au lieu de se laisser ainsi kidnapper au nom de la morale et de la défense de la religion, les Églises n’ont d’autre tâche que de dénoncer l’idolâtrie, de rappeler que les États-Unis ne sont pas Dieu et qu’ils ont besoin des autres pour construire l’avenir de la planète. En ce temps des fêtes de Noël, ne nous trompons pas de Messie : celui de l’Évangile vient nu et sans éclat, avec pour seul message une promesse de bonheur et de paix dans la nuit du monde. Il renverse les puissants et relève les faibles.

 

Référence : Aitken, Anne-Marie, « Un nouveau messianisme », Relations, décembre 2004 (697), p. 3.

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3 décembre 2004