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Un nouveau messianismepar Anne-Marie Aitken |
Noublions pas que ces élections se sont déroulées sur fond de guerre : une guerre mondiale de lutte entre le Bien et le Mal, qui simpose désormais comme un mode de vie, une nouvelle manière de penser et de se comporter. Bush sest, en effet, forgé une vision du monde en « noir et blanc », proche de celle quen ont les fondamentalistes chrétiens, notamment ceux de la Bible Belt des États du Sud; même si, de fait, il fréquente des Églises modérées qui se sont désolidarisées de la guerre en Irak.
Le retour du religieux ne date pas de George W. Bush. Lensemble des présidents américains, tout au long du XXe siècle, ont été filmés ou photographiés en train de prier. Dans les années 1970, Jimmy Carter se présentait aussi comme un born again christian. Il mettait en avant sa foi et ses convictions évangéliques. Là où George W. Bush innove, cest dans sa volonté dintroduire la religion au cur même de sa politique, niant lautonomie de la sphère politique, et la séparation de lÉglise et de lÉtat inscrite dans la Constitution américaine. Cette instrumentalisation du religieux au service du politique se veut une réponse aux agressions terroristes commises au nom dAllah. Comme si la revendication laïque se transformait en appui silencieux de ce terrorisme islamique. En dautres termes, loffensive islamiste ne pourrait être contrée que par une affirmation religieuse forte, même si le paysage religieux américain aujourdhui est très contrasté, avec la présence, en plus du christianisme, dun islam militant, dun judaïsme actif et dun bouddhisme en croissance.
Ceci été rendu possible parce quautour du président sest réalisée une étonnante alchimie entre la coalition chrétienne ultraconservatrice et les « néoconservateurs » parfois issus dune extrême gauche qui a déjà rêvé, dans une « vie antérieure », de changer le monde : les uns et les autres se référant à une vision messianique de lAmérique.
Dans son dernier ouvrage, Que Dieu bénisse lAmérique, La religion de la Maison-Blanche, paru aux éditions du Seuil en 2004, le sociologue français, Sébastien Fath, tient des propos forts éclairants. Il fait lhypothèse que ce messianisme subit aujourdhui une radicale mutation. Jadis porté par les Églises protestantes pluralistes, puis par le protestantisme évangélique, il glisserait de plus en plus vers une religion civile plus sécularisée, dans laquelle Dieu ne serait plus transcendant. La seule transcendance étant lEmpire lui-même. Les États-Unis deviendraient ainsi une nation investie des attributs de la divinité. Seuls, sur lhorizon des nations, avec pour grand prêtre George W. Bush qui nhésite pas à se déclarer sauveur de la nation. « De bras armé du Messie, lOncle Sam devient lui-même le Messie. » À la figure de Jésus Christ, sauveur, se substitue la figure dune Amérique triomphante qui, par ses vertus, son modèle de société et sa technologie instaure le Royaume de Dieu sur terre, se substituant à la légitimité internationale. Désormais, cest la puissance militaire qui apporte le salut et impose une pseudo-démocratie à lensemble du monde.
Au lieu de se laisser ainsi kidnapper au nom de la morale et de la défense de la religion, les Églises nont dautre tâche que de dénoncer lidolâtrie, de rappeler que les États-Unis ne sont pas Dieu et quils ont besoin des autres pour construire lavenir de la planète. En ce temps des fêtes de Noël, ne nous trompons pas de Messie : celui de lÉvangile vient nu et sans éclat, avec pour seul message une promesse de bonheur et de paix dans la nuit du monde. Il renverse les puissants et relève les faibles.
Référence : Aitken, Anne-Marie, « Un nouveau messianisme », Relations, décembre 2004 (697), p. 3.
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3 décembre
2004