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Au temps du démariageEntrevue avec Irène Théry |
Le mariage est une institution qui n’a jamais cessé de se redéfinir. Longtemps conçu comme une alliance entre deux familles, puis comme un consentement entre deux personnes, il est devenu aujourd’hui une affaire de conscience personnelle. Irène Théry, sociologue du droit, directrice de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Marseille, a beaucoup travaillé les liens entre couple, filiation et parenté, ainsi que les questions relatives au divorce. Nous la remercions vivement d’avoir accepté cette entrevue.
Relations : Dans votre livre Le démariage. Justice et vie privée, vous opposez le temps du mariage au temps du démariage. Que recouvre, selon vous, cette réalité du démariage?
Irène Théry : Dans toutes les sociétés occidentales aujourd’hui, on constate que le mariage n’est plus le socle unique d’institution des rapports affectifs et sexuels. La multiplication des unions libres et la fréquence plus grande des divorces ne sont pas séparables d’un changement majeur survenu dans le mariage même. Le fait de se marier ou de ne pas se marier est devenu une question de conscience personnelle. On peut désormais s’autoriser à avoir une vie affective et sexuelle en dehors d’une vie de couple. Et pour ceux qui vivent en couple, le mariage est une des façons de vivre en couple, mais non la seule : l’union libre est reconnue socialement, même si les droits des personnes en union libre sont encore bien trop limités. C’est ce changement majeur que j’ai appelé le « démariage ».
Dans les sociétés démocratiques, quand la religion a cessé d’être une religion d’État pour devenir une question de conscience personnelle, elle n’a pas disparu pour autant. Mais, d’une certaine façon, tout était changé et le système social était à rebâtir. Ce fut le cas en France, après la Révolution de 1789. Il en est de même aujourd’hui pour le mariage. Le fait qu’il soit devenu une question de conscience personnelle ne signifie pas pour autant qu’il ait cessé d’être une institution. Nous ne sommes pas confrontés à une défaite du mariage, mais à un changement du rôle social de l’institution du mariage.
Aujourd’hui, on considère que c’est aux mariés eux-mêmes de décider si le mariage se perpétue ou s’il n’est plus qu’une coquille vide. C’est un grand changement par rapport au passé où le divorce n’était pas possible, sauf dans le cas où la société, à travers ses juges, pouvait constater une faute conjugale. Le mariage ne s’est donc pas seulement accompagné de formes nouvelles, il s’est profondément transformé.
Rel. : Avant de préciser ce qui a changé, pouvons-nous faire un bref détour historique pour comprendre comment l’institution du mariage a évolué et sur quoi elle s’est fondée?
I. T. : D’un point de vue historique, nous sommes les héritiers de sociétés qui considéraient le mariage comme l’institution d’une alliance entre deux groupes, et non comme une union entre deux individus. Cette alliance était le plus souvent sous l’égide des chefs de famille. Dans la majorité des cas, elle n’était pas décidée par les époux eux-mêmes, puisqu’elle engageait les rapports d’affinité entre deux groupes.
Puis, les alliances entre deux familles, sans disparaître, ont été vues surtout comme la conséquence de l’alliance entre deux personnes. Ce changement de conception du mariage est dû en grande partie à l’héritage chrétien. Selon la théologie chrétienne, dès le XII e siècle, le mariage est d’abord l’union entre un homme et une femme, pour le salut de leurs âmes. Il est la seule institution dans laquelle la perpétuation de l’espèce est considérée compatible avec la valeur supérieure de chasteté. Ce qui n’a pas été sans conflit entre l’Église et les autorités séculières. Les autorités politiques laïques considéraient que le mariage n’était pas simplement une institution religieuse pour le salut des âmes, mais une institution politique, désignée par Richelieu de « pépinière de la société civile » : l’enjeu était l’ordre aristocratique, la hiérarchie des lignages. l ne paraissait pas pensable qu’une institution de nature politique soit soumise au libre arbitre des individus. Derrière cela, se profilait le problème des mésalliances. Cela a conduit à une alliance entre l’Église et l’État pour instituer un « mariage pacte de famille » sous l’autorité du pater familias, pour protéger une certaine idée de l’ordre social des risques de « désordre » liées au désir et à l’amour. La revendication du mariage d’amour ne cesse de monter dès le XVI e siècle : elle annonce un changement majeur du mariage.
Au moment des révolutions démocratiques, au XVIII e siècle, le mariage civil a été redéfini comme un mariage qui devait de nouveau être fondé sur le consentement des époux. Toutefois, ce consentement n’a plus été rapporté à sa dimension théologique, mais essentiellement à sa dimension politique. Il manifestait une sorte de majorité civile : moment où l’homme et la femme s’émancipaient de leur famille d’origine pour fonder eux-mêmes une famille. À la logique du lignage qui prédominait dans la société aristocratique sous l’Ancien régime avant la Révolution française, s’est substituée l’idée d’une société qui a mis la « valeur individu » au-dessus de toutes les autres, au sens de l’individu des droits de l’Homme, individu qui contient toute l’humanité en lui-même. Dans cette perspective, la famille conjugale n’est plus une des formes que prend le lignage à un moment donné, elle en devient l’origine toujours recommencée. On la promeut « cellule de base de la société ». Socle de cette famille conjugale, le mariage devient l’institution qui fait la différence entre la « famille » assimilée à la famille légitime, et la non-famille (les bâtards n’ont pas de famille).
Mais ce mariage, qui s’est élaboré avec l’entrée dans la modernité politique, est un mariage fondamentalement hiérarchique. Comme socle de la famille conjugale, il doit d’abord assurer sa permanence. Aussi le cœur du mariage est-il d’abord la filiation : c’est l’institution par laquelle un homme se déclare père des enfants qu’une femme mariée mettra au monde. Ce lien consubstantiel entre alliance et filiation dans le mariage du XIX e siècle n’est plus tellement compris aujourd’hui.
Rel. : Qu’est-ce que l’avènement de l’égalité des sexes a provoqué dans le mariage vu sous l’angle de l’institution?
I. T. : L’explication qui est généralement donnée du changement dans la vie conjugale est l’individualisme, au sens du chacun pour soi dans une version négative ou du souci de soi dans une version positive. Cette explication à courte vue oppose l’individu au social : il y aura d’autant plus d’« individu » qu’il y aura moins de « société ». Pour moi, le facteur structurel du changement évoqué est la dynamique d’égalité des sexes. Il n’est pas évident de faire le lien entre les deux, mais c’est très important. Le mariage moderne, celui qui a été le socle de la famille conjugale légitime, était certes fondé sur le consentement de la femme et de l’homme également consentants. Mais, à peine conclu, il instaurait des statuts matrimoniaux hiérarchiques entre les sexes à travers la puissance maritale, la puissance paternelle et l’incapacité de la femme mariée. La vision traditionnelle du couple était l’unicité : « Ce qui avec deux ne fait qu’un », héritage laïcisé du « ils ne seront qu’une seule chair » de la Bible. Cette unité fusionnelle était assurée institutionnellement et symboliquement par la prééminence hiérarchique du masculin sur le féminin. Cette conception matrimoniale n’était pas accidentellement hiérarchique, elle l’était de manière constitutive. Tout conflit qui pouvait surgir dans le couple était réglé d’avance par la primauté du mari, même s’il y avait des obligations et une dépendance mutuelles des deux époux.
Qu’est-ce qui a changé? Plus la femme est devenue un individu à part entière, plus elle est devenue une égale et une interlocutrice de l’homme dans la société en général et dans la vie privée. Le mariage a pris une dimension fondamentalement contractuelle. Le contrat n’est plus seulement la condition du mariage, mais l’essence même du mariage et de la nature institutionnelle du mariage. La façon dont nous concevons un couple aujourd’hui n’est plus « ce qui avec deux ne fait qu’un », mais « ce qui avec un et un fait deux ». C’est donc l’image du duo qui a traduit sur le plan institutionnel la valeur d’égalité des sexes : suppression de la puissance maritale, autorité parentale exercée en commun (il y a bien deux chefs de famille), possibilité de rompre l’engagement. D’un point de vue social, il y un rapport étroit entre le caractère fondamentalement dissoluble de l’union et sa dimension égalitaire.
S’il y a aujourd’hui un développement des unions libres, ce n’est pas parce que les personnes qui sont en union libre ont des idéaux conjugaux fondamentalement différents des personnes mariées. C’est parce qu’ils pensent que ce modèle du couple duo contractuel ne nécessite pas forcément d’être institué dans un mariage. Selon le philosophe américain Stanley Cavell, notre modèle matrimonial actuel est celui d’un éternel « remariage » : se marier aujourd’hui ne se fait pas une fois pour toutes, il faut en permanence faire vivre l’union dans ses finalités que sont la vie commune, la recherche du bonheur, la conversation des sexes, etc. Cette dynamique matrimoniale qui met en examen régulier la réalité de l’union au regard de ses finalités implique qu’on puisse éventuellement en sortir. Certains disent que c’est l’union libre qui correspond le mieux à cet idéal. Le mariage rendrait, d’une certaine façon, plus difficile cette dynamique d’éternel recommencement de l’union, qui n’est pas la même chose que l’idée d’éterniser l’amour initial. Les personnes qui aujourd’hui vivent en couple veulent du temps, de la durée, du changement. Ceux et celles qui, en 2004, choisissent le mariage ont exactement le même idéal que ceux et celles qui choisissent de rester en union libre. Les uns et les autres souhaitent vivre une union contractuelle, égalitaire et dissoluble.
Rel. : On dissocie de plus en plus mariage et filiation alors que ces deux réalités ont longtemps été liées. Peut-on les dissocier totalement?
I. T. : Le mariage n’est plus le socle unique qui attache un enfant à deux lignes de filiation. Dans le passé, il y avait la famille légitime avec le père et la mère et, en dehors de la famille légitime, ce qu’on appelait significativement « des filles-mères ». Aujourd’hui le principe est partout celui d’une égalité des filiations, qu’elles soient dans le mariage ou hors mariage. Avec le développement de l’union libre, les enfants qui naissent hors mariage naissent en général de couples et sont reconnus par leur père à chaque naissance (il y a cependant des enfants non reconnus, surtout dans les milieux les plus précarisés).
Plus les formes de la vie en couple se sont diversifiées (couple non cohabitant, couple cohabitant en union libre, couple cohabitant marié, couple décohabitant et se séparant), plus le statut des enfants s’est unifié dans les législations. La société impose que les liens de filiation soient les mêmes, dans toutes les situations, pour tous les enfants. L’axe commun d’un droit de la famille est désormais l’axe de la filiation. Il y a donc bien une forme de désarticulation du mariage et de la filiation.
Cette dissociation de l’alliance et de la filiation n’est pourtant jamais totale. On s’aperçoit qu’un homme et une femme qui vivent en union libre font procéder leurs liens de couple de leur double lien de filiation. Ils n’ont pas de lien institué entre eux, mais ils se constituent en couple via leurs enfants. À l’inverse, ceux et celles qui se marient tiennent à dire que ce qui les lie à leurs enfants procède de la volonté qu’ils ont d’abord eue de vivre en couple. Une question se pose. Peut-on jeter aux orties, au moins pour le mariage, le sens accordé par les gens au fait de faire procéder le lien de filiation du couple qui l’a voulu? Pour un couple de sexe différent, que pourrait signifier s’engager par une union monogamique exclusive de toute autre, avec un engagement de fidélité, de vie commune à long terme, et prétendre que cet engagement n’aurait aucune conséquence sur le statut des enfants qui naîtraient de la femme? Ce serait imposer peut-être inutilement une absurdité. Il est vrai que le droit y pousse quelquefois à travers des expertises génétiques, par exemple, pour vérifier si l’époux est bien le géniteur. Mais peut-on réduire la filiation à l’engendrement biologique? Dans le droit civil, ce qui l’emporte est la fiction juridique, c’est-à-dire la parole donnée. Le père est celui que les noces désignent.
Cela nous amène au cœur des questions soulevées par les mariages de même sexe. Notre représentation du couple comme « ce qui est un et un fait deux » a permis de détacher la notion de couple de celle de la procréation et donc d’apercevoir la possibilité de transférer l’idée du couple à la relation affective et sexuelle de deux hommes, ou de deux femmes, perçus comme deux personnes voulant avoir une vie commune à long terme, ayant des rapports affectifs, une conversation conjugale, une vie sexuelle, etc. En France, derrière la revendication d’un mariage gai, il y a en réalité trois hypothèses. La première est que le mariage gai soit un mariage sans la présomption de paternité, donc un lien de conjugalité sans filiation. Il y aurait alors coexistence en quelque sorte de deux sortes de mariage : le mariage classique homme-femme avec articulation alliance/filiation et le mariage de même sexe uniquement alliance. La seconde hypothèse serait une redéfinition générale du mariage pour tous : le mariage ne serait qu’un lien de conjugalité sans présomption de paternité, le mari devant reconnaître chacun des enfants un par un. La troisième hypothèse est l’articulation de l’alliance et de la filiation pour tout le monde avec une présomption de maternité ou de paternité dans les couples de même sexe mariés. Mais la question n’est pas toujours clairement posée.
Rel. : Est-il possible aujourd’hui de refonder autrement l’ordre symbolique de la famille et de la parenté? Comment repenser dans ce nouveau contexte d’égalité des sexes le lien entre l’individuel et le social ou le politique?
I. T. : Selon l’idéologie individualiste, la seule réalité est celle des individus concrets. Les relations instituées ne seraient pas réelles. Je crois personnellement que ce « nominalisme » est une illusion. Dans le monde humain, les institutions, les fictions, les relations sont aussi réelles que les individus. C’est d’ailleurs à travers elles (et d’abord le langage) que nous pouvons devenir des individus, au sens plein du terme. Nous sommes toujours une société, même si nous croyons n’être qu’une collection d’individus.
On voit se développer actuellement un droit qui donne priorité aux faits catégoriels, aux « droits » en général de classes d’individus, plutôt que d’établir des relations instituées qui affrontent d’avance le problème des conflits et permettent à chacun d’anticiper ce qui peut lui arriver. Je crains qu’il ne nous faille boire la coupe jusqu’à la lie, c’est-à-dire attendre que le retournement paradoxal de cette logique contre les individus ait atteint un tel degré qu’on souhaite s’en émanciper. Quand les individus sentiront ce système comme un système oppressif, il sera sans doute possible de revenir à l’institution des relations et à s’atteler au problème de les changer, de les révolutionner parfois. Les vraies institutions changent sans cesse, disait Mauss, et notre société doit aujourd’hui s’auto-instituter via de nouvelles institutions fondées sur nos valeurs d’égalité et de liberté. Les droits de l’Homme sont universels et en dehors de toute vie sociale, mais on ne devient un humain qu’en société. Il est toujours nécessaire de décliner les valeurs individuelles en termes de vie sociale. Nous sommes à une époque où nous croyons que nous pouvons nous passer de cette déclinaison. Mais nous y viendrons quand nous aurons atteint une limite, quand le poids de l’incertitude de la relation à autrui qui pèse sur les individus, ainsi que l’intrusion sociale permanente qui gère leur existence, seront trop forts.
Quand j’ai travaillé sur la question des liens de filiation en dehors du mariage, au début personne ne posait le problème en termes institutionnels. Pendant toute une période, les débats ont été posés en termes individuels. Les juges disaient : « Faites ce que vous voulez, mais nous ne voulons pas de conflit. » Puis, s’est posée la question du maintien du lien de filiation par un principe institutionnel de coparentalité, y compris quand les personnes étaient séparées. C’est un exemple où il a été possible de partir d’une institution, de la contester, de passer par une période où elle apparaissait comme un problème individuel et de la reformuler autrement. Il ne faut donc pas désespérer de la société!
Propos recueillis par Anne-Marie-Aitken
Référence : Théry, Irène, « Au temps du démariage », Relations, août 2004 (694), p.14-17.
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13 juin 2005