par Jean-Claude Ravet
Si quelques-uns regrettent le temps passé où linstitution du mariage avait une place centrale dans la société tandis que dautres se réjouissent quenfin lamour nait plus de chaîne, cest aussi avec une certaine indifférence quon assiste à sa désaffection. Linstitution se dessèche faute de sens sans oxygène.
Le constat est clair larticle de Nicole Laurin, Unions précaires, en brosse un portrait sans équivoque : les nouvelles générations se marient de moins en moins. La vie de couple et la fondation dune famille ne passent plus de soi par le mariage. Celui-ci est devenu un choix personnel dont lenjeu dailleurs ne diffère guère de lunion libre : « Il faut en permanence faire vivre lunion dans ses finalités qui sont la vie commune, la recherche de bonheur, la conversation des sexes, etc. », affirme Irène Théry, dans lentrevue quelle nous a accordée, Au temps du démariage. Ce qui implique quelle soit aussi dissoluble.
La fragilité est ainsi constitutive dune vie conjugale fondée sur lamour, légalité et laccomplissement de soi. Il nen peut être autrement, sauf à vouloir renouer avec une contrainte sociale intenable. La difficulté se situe là où la fragilité se mue en précarité, quand le projet de vie est laissé à la responsabilité des seuls couples qui sy engagent, comme sil nengageait pas aussi la société tout entière. Des mesures sociales et politiques doivent permettre aux couples de perdurer dans leur union fragile et de mener à bien ce projet commun de fonder une famille, ce qui a tout à voir avec lavenir de la société. Ce que le gouvernement ne fait pas, prisonnier dune logique mercantile à courte vue qui domine de manière oppressante la société actuelle.
Le mariage na guère de poids dans une société où un individualisme exacerbé du type homo economicus impose sa loi : chacun pour soi sur le champ de bataille de la vie. Ainsi les politiques familiales et le souci politique porté aux couples sétiolent-ils. Dans une société conçue fondamentalement pour célibataires, les hommes et les femmes sont poussés au rendement, à la production, à laffairement. Lamour même devient suspect, sil freine les investissements. Aussi faut-il lamadouer, le rendre perméable aux valeurs déchange. Les institutions qui carburent au sens et à la normativité ne peuvent que faire obstacle, être des freins à la malléabilité technique requise, à la rapidité des transactions, à linterchangeabilité des valeurs et des êtres.
Il serait donc naïf de penser que leffondrement de linstitution du mariage nest pas un enjeu dimportance dans cette offensive tous azimuts de la logique marchande et technocratique. Les domaines de lamour et de lengendrement qui y sont traditionnellement liés sont lorgnés avec convoitise, comme le rappelle, avec un brin dironie, Marie-Blanche Tahon.
La fin du mariage devient, à cet égard, loccasion de penser sa possible finalité en tant quinstitution et rempart contre lair corrosif du temps : sa singularité par rapport à lunion libre sexprimerait dans sa visée normative, celle dériger des bornes aux forces impersonnelles qui se déploient sans limite et de rappeler précisément les limites toujours symboliques de lengendrement, noué à lhomme et à la femme. Le mariage serait une parole publique, au nom de la société, clairement émise au milieu des rouages et des transactions, qui rappelle que la société nest pas quun espace plat où tout est interchangeable et jetable, et surtout peut sacheter et se vendre le vivant, les êtres comme les choses. De telles oasis de sens dans le désert qui croît sont vitales. Car la démesure marchande et technique naura de cesse quelle ne fasse place nette de ce monde humain, trop humain, constitué de recoins obscurs où se logent paroles, mémoire, symboles, gestes énigmatiques qui nous dépassent, mais dont dépend la continuité du monde!
Linstitution du mariage ferait mémoire de cette présence humaine irrémédiablement sexuée homme et femme dans une complémentarité indépassable, jusque dans lengendrement et la mise au monde. Ce qui nenlève rien au plus grand respect qui est dû à lamour entre personnes homosexuelles, qui lui aussi doit trouver à sinstitutionnaliser.
Le mariage est affaire damour, on nen sortira pas. Mais « lamour ne suffit pas », dira de manière provocante Daniel Dagenais. Le mariage est aussi responsabilité vis-à-vis du monde. Deux gros mots, certes indécents, en ces temps mercenaires. Responsabilité Monde Lun évoquant étymologiquement la promesse des époux de veiller lun sur lautre, nous rappelle Anne-Marie Claret dans son témoignage. Lautre, cet au-delà de lamour qui naît de lamour, qui en est le fruit comme ce qui le fonde, lamour du monde. Les Églises nont eu de cesse de chérir cet engagement symbolique en lenracinant dans le projet biblique. Cependant leur parole ne demeurera crédible que si elles savent sans cesse se réformer et faire sauter des verrous inutiles.
« Un beau
jour, une question anodine est parvenue à tes oreilles :
serais-tu daccord pour prendre soin dun tout petit espace de ce
monde?
Tu étais alors dans lorbe dun grand amour.
Tu as dit oui. »
Christiane Singer, Éloge du mariage, de lengagement et autres
folies
Référence : Ravet, Jean-claude, «La fin du mariage», Relations, juillet-août 2004 (694), p. 10-11.
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31 août 2004