L’érotisation précoce

par Richard Poulin
L’auteure est professeur au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Ottawa

La culture pornographique généralisée qui s’impose aux jeunes, et même aux enfants, a entre autres pour effet d’infantiliser les femmes et de féminiser les enfants.


Les tendances dans la mode, le discours des magazines féminins et pour adolescentes ainsi que la banalisation généralisée des industries du sexe agissent sur l’érotisation précoce des jeunes selon les codes pornographiques. Même les très jeunes mannequins, qui proposent leur portfolio sur Internet, prennent des poses sexualisées. En fait, les fillettes apprennent à séduire par la mise en valeur sexuelle de leur être. Elles sont transformées en nymphettes et en mini-femmes fatales. Elles sont métamorphosées en objet de désir, alors qu’elles n’ont pas encore les moyens d’être sujets de désir. Elles apprennent à avoir besoin du regard de l’autre pour exister. Les adultes qui abhorrent les « pédophiles » donnent pourtant à voir leurs fillettes comme des objets sexuels.

La pornographie affecte la culture en profondeur. Elle est à ce point importante qu’elle constitue, pour un nombre important de personnes, le lieu principal d’éducation sexuelle, du moins si l’on se fie à un sondage mené par le Kinsey Institute en 2004. Les hommes les plus jeunes pensent même que la pornographie permet de savoir ce que les femmes désirent et espèrent d’un rapport sexuel!

Notre enquête auprès d’étudiants et d’étudiantes universitaires révèle que l’âge de la première consommation de matériel pornographique est de 12 ans en moyenne pour les filles et de 13 ans pour les garçons. La majorité a consommé à la télévision1 (75 % des répondants); Internet (50 % des répondants); des ami-e-s (14 % des répondants). La majorité (68,2 % des garçons contre 53,8 % des filles) croit aussi que les images pornographiques influencent leur sexualité et affirme (61 % des filles et 59 % des garçons) qu’elles inspirent leur vie sexuelle, leurs fantasmes et leurs désirs.

La pornographie infantilise les femmes et féminise les enfants. Il y a plusieurs techniques d’infantilisation. Je ne m’attarderai qu’à l’une d’elles, qui est apparue à la fin des années 1980, soit l’épilation totale ou quasi totale du pubis (acomoclitisme), comme si la femme mise en scène était d’âge prépubère. Hier synonyme de sexualité chez les femmes, le poil pubien est désormais anti-érotique. La femme ne doit pas être une femme (du moins pour les parties génitales, car pour les seins, c’est l’inverse qui se produit avec les implants mammaires), mais se doit de rester fillette. De nos jours, le sexe glabre (ou presque) est une norme.

Dans notre enquête, nous avons posé des questions sur les pratiques épilatoires. Trois filles sur quatre s’épilent les parties génitales. Quant aux garçons, plus de la moitié d’entre eux (57 %) s’épilent ou se rasent les parties génitales. Ces résultats montrent que la consommation de la pornographie par les jeunes influence leur perception du corps (ce qui est esthétique ou non et ce qui est sain ou non) et interfère sur leur rapport au corps. Notre enquête montre également que plus l’âge de la consommation est jeune, plus la proportion de répondants ayant un tatouage ou un piercing est élevée. Cette corrélation est significative : mode et pornographie se conjuguent; la banalisation des transformations corporelles pour « être bien dans sa peau » s’accentue.

Sans prétendre que la pornographie modélise complètement leur sexualité, imaginer après cela que les enfants de 12 et de 13 ans ne sont pas influencés par leur consommation relève de l’aveuglement. À cet âge, leur initiation pornographique risque fort d’avoir des effets permanents, entre autres, par une cristallisation de fantasmes liés à une mise en rapport des sexes où tout est construit en faveur du plaisir masculin – l’éjaculation masculine est à la fois l’acmé et l’ultime moment des scènes pornographiques ainsi que le but du « spectacle ». En outre, aux stéréotypes sexuels véhiculés par la pornographie s’ajoute la pression médiatique qui normalise la pratique pornographique (et prostitutionnelle), qui hypersexualise les comportements et les corps, avant tout féminins, et qui féminise les enfants.

On consomme de la pornographie de plus en plus jeune; ses codes physiques et sexuels s’universalisent. Il en résulte que pour être in et bien dans leur peau, les jeunes filles doivent apprendre à soumettre leur propre désir à celui d’autrui et à se poser comme objets sexuels.



1. Films sur les chaînes généralistes ou spécialisées, vidéocassettes et DVD.

Référence : Poulin, Richard, « L’érotisation précoce », Relations, septembre 2007 (719), p.21.

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septembre 2008