LA SOCIÉTÉ DANS LE MIROIR
DE LA MALADIE MENTALE

par Jean Pichette


Notre époque rêve d’autonomie. Elle en a fait son nouveau credo. Chacun doit être responsable et se prendre en charge. Comme si le rapport idéal à l’autre devait être délesté de toute contrainte institutionnelle – à commencer par celle de la famille. L’individu, pour être vraiment libre, ne devrait plus peser sur qui que ce soit, si ce n’est sur lui-même, au risque d’être écrasé par son propre poids. Faut-il s’étonner, dans ce contexte, que nous baignions dans une culture " psy " nous offrant mille et une recettes pour " gérer " l’ensemble de nos rapports aux autres – et d’abord à chacun de nous, dans notre singularité?


Au travail, dans le couple ou simplement au tréfonds de soi, la mode est désormais à la thérapie brève, efficace, capable de créer – ou de recréer – un sentiment d’harmonie, ou à tout le moins de rendre supportable pour chacun sa propre présence dans le monde. Avec les développements fulgurants de la pharmacologie, s’opère ainsi une " démocratisation " de la maladie mentale, par son extension à des registres relevant davantage d’un bon " entretien " de la santé mentale. Cela a certes contribué à abattre des frontières entre le " malade mental " et le " bien-portant ". Un malaise n’en demeure pas moins dans l’abord de cette délicate question, comme si chacun, confronté à l’étrangeté de l’autre psychiquement souffrant, craignait de vaciller en lui-même; comme si le miroir de l’aliéné, comme on disait jadis, rappelait au " sain d’esprit " sa propre étrangeté à lui-même, son incapacité à se posséder entièrement.

Le " malade mental ", par l’image qu’il renvoie à l’homme " normal ", constitue un formidable révélateur de ce qui anime – fait vivre – la société. Cette image n’est bien sûr jamais neutre : elle est modulée par celui qui regarde, qui trace la frontière entre raison et déraison, entre normalité et " folie ". C’est pourquoi la nature du lien social se donne à lire dans le regard porté sur cet autre inquiétant, qui approche – et franchit parfois – la limite de ce qui est réputé constituer la réalité sociale. En abordant dans ce dossier la question de la santé mentale, c’est ainsi l’état de notre société que nous cherchons à mieux éclairer.

Au Québec, il est un biais par lequel la question de la santé mentale a pu sortir de l’ombre, de façon épisodique, depuis une quarantaine d’années : celui de la désinstitutionnalisation. Bien sûr, le problème qui se pose alors n’est pas propre au Québec. Il s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus large, traversant les démocraties libérales, et demeure irréductible aux avancées de la psychiatrie – dont les progrès, en ce qui concerne notamment les substances psychotropes, apparaissent cependant indéniables. C’est du côté de l’évolution du rapport entre l’individu et la société qu’il faut en effet se tourner pour saisir ce qui se joue dans ce mouvement, qui tente, à sa façon, de résoudre un vieux dilemme : les gens souffrant de maladie mentale doivent-ils être gardés à l’écart, en institutions, ou intégrés à la communauté?

La figure emblématique du " fou du village " suffit à rappeler que pendant longtemps, les personnes atteintes de troubles mentaux demeuraient au sein de la société, qui peut alors nous sembler, rétrospectivement, tolérante à l’égard de ces marginaux. L’enfermement de ces gens dans des institutions asilaires, à partir du moment où, dans l’Occident moderne du XVIIe siècle, l’être humain se définit comme un être rationnel, a pu apparaître comme un résultat de l’exclusion de son contraire par la raison. Dans cette optique, dont Michel Foucault demeure le pionnier, la société moderne aurait travaillé à renvoyer dans ses marges tout ce qui est différent : la désinstitutionnalisation permettrait cependant d’en finir aujourd’hui avec cette raison intolérante, qui pratiquerait l’exclusion.

Les choses ne sont bien sûr pas aussi simples. Chacun sait qu’il ne suffit pas, pour régler le problème, de dire que l’enfermement n’est pas une solution. L’histoire de l’institution asilaire peut d’ailleurs faire l’objet d’une autre lecture. Comme le suggèrent, par exemple, Gladys Swain et Marcel Gauchet, l’enfermement des malades mentaux ne peut être compris que resitué dans le cadre démocratique où il s’effectue. C’est en effet lorsque la société commence à se penser comme un espace démocratique que le " fou du village " est mis à l’écart; comme si son étrangeté devenait insupportable à ceux qui aiment désormais se percevoir comme des égaux. L’exclusion du malade ne signifierait pas pour autant son rejet de l’humanité, l’institution étant au contraire présumée capable de " travailler " ce sujet défaillant pour le rendre apte à revenir dans la société. Dans cette perspective, l’internement ne serait pas la marque de l’intolérance mais de son exact opposé.

Ces deux visions contraires du traitement de la maladie mentale balisent en quelque sorte le champ des possibles. Mais si l’histoire a pu montrer les limites thérapeutiques de l’enfermement, le présent nous montre celles de la désinstitutionnalisation, qui n’est pas nécessairement un gage d’ouverture et de tolérance. On privait jadis les malades mentaux de leur liberté : il n’est pas certain que de l’imposer désormais à tous ceux et celles qui souffrent soit une meilleure solution. De toute façon, on voit bien que cette avenue est pavée de travers technocratiques : peut-on parler d’une réelle réinsertion dans la communauté quand une armée de fonctionnaires est requise pour fabriquer ce qui n’est souvent qu’un ersatz de lien social traversé par une foule de contraintes bureaucratiques?

Cela ne signifie nullement qu’il faille renoncer à la désinstitutionnalisation mais constitue plutôt un appel à la prudence. Au moment où toutes les institutions – à commencer par l’État – sont devenues suspectes, c’est peut-être l’idée fétiche d’autonomie, vue comme un absolu, qu’il faudrait repenser afin de sortir des impasses actuelles. Cela n’apporterait bien sûr aucune réponse toute faite aux problèmes observés dans le domaine de la santé mentale. Mais cela permettrait peut-être d’éviter que la chimère de l’autonomie ne finisse par faire de nous tous des exclus de ce monde…

Référence : Pichette, Jean, "La société dans le miroir de la maladie mentale", Relations, juin 2001 (669), p. 10-11.

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20 mars 2003