Gentilly-2 : à quel prix?

par André Bélisle et Scott McKay
Les auteurs sont respectivement président et membre du CA de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)

Au Québec, l’avenir d’une centrale nucléaire est en train de se décider sans examen public, signe de l’érosion de nos valeurs démocratiques.


La reconstruction de la centrale nucléaire Gentilly-2 est annoncée comme une bonne nouvelle pour la région de Bécancour. Pourtant, elle inquiète plusieurs groupes écologistes et environnementaux dont nous sommes, car au-delà des risques réels posés par la filière nucléaire et ses déchets millénaires, le fait est que cette décision se prend sans examen public. Aucun. Tous sont appelés à croire aux seuls arguments évoqués par Hydro-Québec. Cela serait envisageable si au moins l’acte de foi auquel nous convie la société d’État se fondait sur une conduite exemplaire en matière de planification et de prospective. Or, le passé récent nous apprend que les orientations de la société d’État méritent au contraire un examen public rigoureux.

Le virage d’Hydro-Québec vers le gaz naturel en est un exemple éloquent. Alors que des centaines de millions de dollars publics ont été épargnés, chaque année, grâce à l’abandon du projet de centrale du Suroît, des centaines de millions sont perdus à cause de la construction d’une autre centrale au gaz, celle de Bécancour. Hydro-Québec paie actuellement une compensation financière d’environ 150 millions de dollars par année à Trans-Canada Énergie (TCE) pour qu’elle maintienne la centrale de Bécancour fermée. Pourquoi cela? Parce qu’e n 2004, Hydro-Québec prévoyait manquer de courant en 2008, 2009 et 2010. Elle a alors signé un important contrat d’approvisionnement avec TCE . En échange de la construction par la multinationale albertaine d’une centrale au gaz de 550 millions $, Hydro-Québec s’engageait à acheter l’électricité à un prix variant selon le coût du gaz naturel. Comme la demande d’électricité ne s’est pas concrétisée et que le prix du gaz a fortement augmenté, il s’avère moins désavantageux pour Hydro de payerune compensation que de continuer d’acheter l’électricité produite.

En ce qui concerne la filière nucléaire, le gouffre financier s’annonce encore bien pire. La plus récente évaluation du projet de réfection de la centrale nucléaire Gentilly-2 s’élève à 1,9 milliard de dollars. C’est presque trois fois plus que les premières estimations d’Hydro-Québec et les coûts pourraient continuer à grimper.

Michel Duguay, professeur de génie électrique à l’Université Laval, estime quant à lui à quelque 8 milliards de dollars le coût total pour revamper Gentilly-2, car l’estimation d’Hydro-Québec ne tient pas compte de ce qu’il en coûtera pour disposer de façon sécuritaire des déchets radioactifs générés par la centrale. Dans sa stratégie énergétique publiée en 2006, le gouvernement Charest affirmait que la décision de rénover ou non la centrale de Bécancour serait prise seulement quand la question de l’entreposage permanent des déchets radioactifs serait réglée… Or, il n’en est rien. Les déchets radioactifs s’accumulent toujours dans une piscine et aucune solution permanente n’est en vue.

L’intérêt supérieur des Québécois exige que les arguments d’Hydro-Québec soient analysés sérieusement. Une allocution de six minutes en conférence de presse ne saurait remplacer un examen public. Comment expliquer que le projet de réfection de Gentilly-2 échappe actuellement à l’examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE)?

Pire encore, cette situation rappelle qu’aucun organisme public n’a juridiction sur la planification énergétique au Québec. Quelques mois après sa naissance, à la faveur de l’émoi causé par la crise du verglas, la Régie de l’énergie a été émasculée de son droit de regard sur les activités de production d’énergie d’Hydro-Québec. Elle a, de plus, mis au rancart la planification intégrée, ce qui s’est traduit jusqu’à maintenant par des décisions politiques prises à la pièce, sur la base d’arguments économiques et environnementaux discutables mais non discutés.

Au-delà des arguments écologiques, économiques ou sociaux reliés à la filière de l’énergie thermique (gaz et nucléaire), l’expérience récente démontre la nécessité absolue de questionner les choix en matière énergétique. Le contraire implique une érosion de nos valeurs démocratiques. Par exemple, si Hydro-Québec se retrouve depuis deux ans avec des surplus considérables, c’est qu’elle a surestimé la demande d’électricité au Québec. Pourquoi ne pas profiter de cette période de surplus d’électricité pour éliminer les filières polluantes et dangereuses? Pourquoi ne pas en profiter pour encourager davantage le développement de l’efficacité énergétique et des énergies vertes sans danger et de moindre impact sur l’environnement? Ces enjeux sont trop importants pour demeurer l’apanage des seuls experts et des élus. Le moment est tout désigné pour exiger un examen public concernant Gentilly-2 et dire oui aux énergies renouvelables et non aux énergies redoutables.

Référence : Bélisle, André et McKay, Scott, « Gentilly-2 : à quel prix? », Relations, novembre 2008 (728), p.4-5.

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mars 2009