UNE POLITIQUE FORESTIÈRE, S.V.P.!

Pierre Dubois
L’auteur est ingénieur forestier, auteur du livre Les vrais maîtres de la forêt québécoise, Écosociété, 2002.


Le Québec a davantage besoin d’une véritable politique forestière, encore inexistante, que d’une solution cosmétique au problème du bois d’œuvre.


Nous en sommes au 4e épisode d’un litige sur le bois d’œuvre. Cette fois-ci, les Américains bloquent la frontière à notre bois d’œuvre en imposant une taxe de 29 %. Pour le moment, cette décision ralentit un peu l’appétit des multinationales de la forêt. La fin du litige avec les Américains doit correspondre avec la fin du processus de liquidation de notre forêt. C’est la seule solution viable pour les travailleurs de l’industrie et la population des régions. La Loi sur les forêts, adoptée en 1986 et mise à jour en 2001, a beau se targuer de développement durable, son premier objectif, inavoué, est de garder le coût de la matière première de l’industrie au minimum.

L’histoire forestière du Québec est celle de la dégradation de la ressource. Au sud, la forêt feuillue et mélangée a connu l’assaut industriel à plusieurs reprises. Le scénario a plus d’un siècle. Les coupeurs de bois se succèdent et prélèvent le bois qui a la plus grande valeur commerciale. On parle d’un écrémage de la forêt, système désordonné et efficace qui a conduit à la raréfaction des pins blancs, des bouleaux jaunes et de plusieurs autres espèces. Et ce système continue de faire son œuvre. Les spécialistes critiquent sévèrement la méthode de coupe dite de jardinage, en application dans ces forêts. Elle était sensée les reconstruire et, en théorie, favoriser le maintien d’une forêt de qualité en conservant sur pied des arbres ayant les meilleures qualités économiques.

La situation des forêts nordiques de conifères suit un processus similaire de dégradation. En août 2000, le ministre des Ressources naturelles, Jacques Brassard, annonçait une baisse moyenne d’approvisionnement de 20 % pour toutes les usines du Bas-Saint-Laurent. Des milliers de gens perdent dès à présent leur emploi. Cela faisait déjà plusieurs années que les forêts d’Anticosti servaient à alimenter les usines de cette région et que la scierie de Métis, près de Mont-Joli, maintenant propriété de Bowater, s’approvisionne partiellement en bois sur la Côte-Nord.

Au nord du fleuve, la stratégie traditionnelle de l’industrie forestière a été de pousser les routes plus loin vers le Nord. De l’Abitibi à la Côte-Nord, toutes les régions ont connu ce phénomène. Un exemple : la compagnie Kruger a déposé une étude d’impact portant sur la construction de quais lui permettant de transporter du bois par bateau sur le réservoir de Manic S. Kruger veut couper des arbres sur l’île René-Levasseur (au centre du réservoir) et transporter ce bois dans ses scieries, près de Baie-Comeau. En effet, depuis 1997, cette compagnie a obtenu des Contrats d’approvisionnement et d’aménagement forestier (CAAF) sur l’île René-Levasseur, sur un autre territoire situé à l’ouest de celui-ci et sur un dernier au nord, touchant le 52e degré de latitude nord!

Au cours de la décennie 1990-2000, les scieries des multinationales du sciage, qui produisent le bois d’œuvre fortement exporté, ont vécu une expansion sans précédent. Entre 1990 et 1997 par exemple, le volume total de bois de sciage produit est passé d’environ 10 millions de m3 à 16 millions de m3. La valeur de la production québécoise de bois de sciage passait quant à elle de 1,6 milliard de dollars à quelque 4 milliards de dollars.

Avant le litige avec les États-Unis, les multinationales forestières présentes au Québec avaient tout pour elles : une matière première vierge et garantie par l’État au nord; une réglementation environnementale minimale leur permettant de continuer de liquider la ressource; des droits de coupe qui ne reflètent pas le prix du marché; une main-d’œuvre en forêt et en sylviculture peu organisée à cause d’un système de sous-traitance qui rend la syndicalisation très difficile; un lobby efficace pour favoriser le retrait de l’État et pour contrer l’influence des écologistes, des syndicalistes, des municipalités, voire de cinéastes et d’un poète!

Le hic, c’est que le marché de l’industrie québécoise du sciage se trouve au sud de la frontière et que les États-Unis, pourtant grand chantre du néolibéralisme, ont décidé de bloquer leurs frontières, sous la pression de leur industrie nationale du sciage qui ne peut pas suivre la concurrence du nord.

C’est la 4e fois que le litige canado-américain du bois d’œuvre refait surface au Québec. Il serait simpliste d’attendre de son règlement une solution à nos problèmes forestiers. Cependant, à court terme, cela réduit un peu l’ardeur de nos pilleurs de forêts.

Une véritable politique forestière québécoise est à inventer. On peut tenter d’esquisser quelques grands principes et objectifs qui devraient la sous-tendre : assurer la conservation des écosystèmes forestiers, ce qui signifie l’établissement d’aires protégées sur une portion importante du territoire (environ de 10 %) et la mise en place, sur l’ensemble du territoire forestier restant, d’un foresterie aux méthodes de coupe qui permettent le renouvellement naturel de la forêt. Partager équitablement les retombées économiques de la forêt au moyen, d’une part, d’une gestion démocratique du territoire basée sur la consultation et la concertation de tous les groupes intéressés, et, d’autre part, d’une syndicalisation des travailleurs sylvicoles et forestiers, condition indispensable à l’amélioration des conditions de travail. Réformer de fond en comble la gestion forestière pour faire en sorte que les multinationales forestières paient vraiment ce qu’il en coûte pour s’enrichir avec notre richesse collective. Les droits de coupe doivent équivaloir au prix réel du bois, un prix qui doit tenir compte du coût de gestion et de renouvellement de la forêt.

La forêt a besoin du genre de réforme qui a marqué la Révolution tranquille. Pour une véritable politique forestière, il faut qu’il y ait une réelle volonté politique de rompre avec le passé comme avec le présent. Pour l’instant, elle est carrément absente des préoccupations politiques, autant au Parti libéral qu’au Parti québécois.

Référence : Dubois, Pierre, "Une politique forestière, s.v.p.!", Relations, juin 2002 (677), p. 6-7.

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20 mars 2003