La berbérité en Algérie

par Mouloud Idir
L’auteur est agent de recherche et de communication au Centre justice et foi

L’Algérie n’est pas qu’arabe, elle est aussi berbère. Le régime algérien a tout fait pour nier cette réalité plurielle. Mais le long et courageux combat pour la reconnaissance de la berbérité en Algérie porte petit à petit ses fruits.


Les Berbères (du latin barbarus) furent appelés ainsi par les Romains. Ce terme désigne tout ce qui est étranger à la culture gréco-latine. Cette population se désigne elle-même amazighe, et la langue parlée est appelée tamazight. Les Berbères constituent en gros la population autochtone de l’Afrique du Nord, et la langue berbère est l’une des plus vieilles du bassin méditerranéen. En Algérie, quatre groupes linguistiques recoupent l’essentiel de l’élément berbère : les Chaouias, les Kabyles, les Mozabites et les Touaregs.

Historiquement, l’Afrique du Nord a connu toutes les traditions religieuses : des noms aussi illustres que saint Augustin, saint Donat, saint Cyprien en furent originaires. Au VIIe siècle les Berbères avaient pour souveraine une reine de confession juive : Kahina. D’illustres penseurs de l’âge d’or islamique étaient aussi Berbères : Ib’n Khaldun, un précurseur de la sociologie contemporaine, Averroès (Ib’n Roshed), éminent penseur aristotélicien. Si ces noms sonnent étranger, à la berbérité, cela découle du fait que la langue écrite en Afrique du Nord a toujours été la langue de l’étranger : le latin, sous la période romaine, et l’arabe depuis la période musulmane.

Affirmation identitaire

C’est au sein du mouvement nationaliste algérien que nous assisterons à l’affirmation d’un sentiment voulant une prise en charge effective de la dimension berbère de l’Algérie. Au terme des années 1940, la répression coloniale et les conditions de dénuement dans lesquels se consumait l’écrasante majorité du peuple algérien amenèrent une frange révolutionnaire du nationalisme algérien à préconiser la lutte armée et la rupture totale avec l’occupant français. Cette volonté d’accéder à l’autodétermination laissait toutefois impensées les questions internes au mouvement national algérien. Et la question identitaire en fait terriblement partie. La représentation de la nation qui dominait alors est celle renvoyant exclusivement à l’arabité et l’islamité de l’Algérie. Les défenseurs de la berbérité soutenaient, pour leur part, qu’il fallait prendre en charge la dimension culturelle de l’Algérie dans son entièreté. Or, la vision arabo-islamique rejetait tout un pan de l’histoire de l’Algérie antérieur aux périodes ayant vu la conquête arabe et la période islamique.

Au sein du mouvement national, tout détracteur d’une telle vision, ainsi que toute remise en cause de la mainmise exercée par la direction militaire, sera vouée à l’échec, comme le montre l’assassinat, en 1957, d’Abane Ramdane, le maître à penser de la révolution algérienne et défenseur d’une conception plurielle de ce que devait être une Algérie indépendante.

Le mythe régionaliste

Au lendemain de l’indépendance de 1962, une insurrection fut organisée, en septembre 1963, par le Front des forces socialistes (FFS) de l’opposant Hocine Aït Ahmed, depuis la région berbérophone de Kabylie, qui s’étendra à d’autres régions d’Algérie. Même si elle s’éteindra rapidement à cause notamment de l’épuisement des troupes affectées par huit ans de guerre face au colonialisme français, les germes de l’opposition étaient lancés et ils avaient pour protagonistes les défenseurs d’une Algérie plurielle sur les plans social, politique et culturel. Inutile de dire que cette révolte fut assimilée dans l’imaginaire national à un « séparatisme » régionaliste berbère face à l’« intégrité nationale » algérienne. Les opposants défendant la berbérité ainsi que toute forme de liberté démocratique devaient longtemps composer avec un tel anathème. Mais le régime algérien n’excluait pas nécessairement les Berbères, plusieurs d’entre eux se joindront au sérail. La condition de leur intégration dans l’appareil d’État, sans nécessiter un reniement de leur trait culturel, imposait implicitement une non-contestation de la représentation nationale hégémonique. Le meilleur gage qu’est tenu dès lors d’offrir tout Berbère en guise d’acte d’allégeance est l’excès de zèle à l’égard de ses « frères ». Beaucoup seront d’ailleurs les thuriféraires du régime chargés de noyauter tout mouvement clandestin travaillant à faire dans la désaliénation des consciences sur le plan culturel.

L’arabité et l’islamité nationales

L’Algérie indépendante et officielle se voulait exclusivement arabe et musulmane. C’est-à-dire que seule la langue arabe est reconnue officiellement. En fait, le régime a toujours fait dans la négation de la différence en optant pour l’enfermement et contre la nature plurielle de la société algérienne. Option accentuée après l’indépendance, par le départ massif des Algériens de confession juive et catholique. On a alors institué l’islam religion d’État et une nationalité fondée sur l’élément religieux. Un Code de la famille faisant des femmes des citoyennes mineures sera voté en 1984. Le désir d’arabiser/islamiser la société à tout prix aboutira le 5 juillet 1998 avec la loi sur l’arabisation. L’école algérienne se distingue par une « xénophobie culturelle » qui rejette tout ce qui est non musulman et non arabe, par la médiocrité, l’absence de rigueur et l’irrationnel. On a entrepris une sorte de confiscation de la mémoire. Pour faire « plus arabe que tous les Arabes », on inculque le mépris des ancêtres berbères et on obligea pendant longtemps les enfants à passer le plus clair de leur temps à faire l’histoire des autres : celle du monde arabe. C’est à cet appareillage idéologique et à cette représentation identitaire que doit se confronter tout défenseur de la berbérité.

Le combat berbère et le pluralisme

L’affirmation berbère vient poser trois enjeux. D’abord, elle révèle une définition de la nation algérienne fondée sur des critères culturels et religieux. Deuxièmement, cette demande de reconnaissance vient heurter un jacobinisme sur le plan identitaire en jetant les bases d’un pluralisme qui cherche à concilier l’égalité, la cohésion sociale et la reconnaissance des différences. Enfin, ce combat exige une démocratisation élargie et une remise en cause des positions de pouvoir détenues par une oligarchie tirant pour son grand profit les revenus de la rente pétrolière : on pense ici à la haute hiérarchie militaire et à la police politique qui cooptent et caporalisent toutes les institutions signifiantes de la société.

Depuis 1989, plusieurs partis politiques portent explicitement dans leurs statuts la demande de reconnaissance constitutionnelle de la langue et de la culture berbères. Cela coïncide avec la fin de la période de parti unique et avec le multipartisme. Jusque-là, la revendication fut portée par des associations à caractère culturel, principalement par le Mouvement culturel berbère. De courageux intellectuels y ont aussi contribué en apportant un soutien public en faveur de la berbérité : on pense à Mouloud Mammeri et Kateb Yacine. Sans parler du soutien de nombreux militants en exil. Le régime algérien, par le biais d’alliés inavoués, est d’ailleurs préoccupé par une volonté de domestication de toute velléité d’opposition existant au sein de la communauté établie à l’étranger.

Le fait que des partis politiques posent désormais explicitement la question berbère sur la place publique est un acquis à mettre au compte du militantisme acharné prévalant depuis le début du XX e siècle mais consolidé par le travail clandestin des décennies 1970-80.

La reconnaissance de la légitimité d’une telle revendication culturelle est un acquis symbolique considérable. Cependant, le fait que ces partis s’accordent sur la question berbère n’est pas un élément de convergence suffisant entre eux. On y trouve des libéraux sur le plan économique, des sociaux-démocrates, des marxisants… Certains prônent l’autonomie (c’est le cas du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie); d’autres prônent une décentralisation qui coïncide souvent avec la volonté de remettre en cause les fonctions régaliennes de l’État; d’autres enfin œuvrent pour un système confédéral visant un meilleur équilibre régional en Algérie. Autant de visions qui témoignent de la nature hétéroclite du discours actuel sur le registre berbère en Algérie.

À ce jour de nombreux gains symboliques peuvent être décelés. L’opprobre qui a souvent été jeté sur les militants de la berbérité trouve de moins en moins d’échos dans la société. De plus, un grand soulèvement a eu lieu, en 2001, dans la région berbérophone de Kabylie; celui-ci s’est soldé par l’assassinat de 123 jeunes. Les manifestations ont mis l’accent non pas sur la seule dimension identitaire et linguistique mais sur la gangrène sociale et politique rongeant toute l’Algérie (chômage, logement, corruption, mépris de la vie humaine, etc.). La population de cette région, très sensible à la revendication démocratique du fait d’un déni culturel entretenu par le régime, a pourtant toujours su rester à l’écart aussi bien du pouvoir militaire que des intégristes. Et cela malgré les manipulations de certains groupes qui n’ont de cesse, depuis 1989, de chercher à diviser la population pour mieux pérenniser un régime inique et autoritaire.

Cela a forcé le pouvoir algérien à reconnaître le berbère comme langue nationale au niveau constitutionnel. Il reste à obtenir sa reconnaissance officielle et à la doter des moyens juridiques et institutionnels nécessaires à son épanouissement académique, culturel et médiatique. Cela sera long et ardu, mais pas impossible.

Référence : Idir, Mouloud, « La berbérité en Algérie », Relations, juillet-août 2007 (718), p.28-29.

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mai 2008