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Le modèle américain Samir
Amin |
L'idéologie du libéralisme mondialisé est fondée sur une véritable dérive de la modernité : l'abandon de la dualité économie/politique à laquelle est substitué un concept unilatéral d'économie sans politique. Elle se résume ainsi : l'efficacité sociale est confondue avec l'efficacité économique et celle-ci avec la rentabilité financière du capital; le déploiement du marché généralisé (le moins régulé possible) et celui de la démocratie sont décrétés complémentaires l'un de l'autre, évacuant totalement la question du conflit entre les intérêts sociaux et particulièrement ceux qui donnent son sens et sa portée à la démocratie politique.
Dans cette logique, les États-Unis apparaissent comme le pays le plus « développé », le modèle pour « tous », celui dans lequel effectivement la politique est conçue et pratiquée tout entière au service exclusif de l'économie (du capital en fait). Ses institutions et ses pratiques doivent être imitées par tous ceux qui espèrent être présents sur la scène mondiale.
La démocratie américaine constitue aujourd'hui le modèle avancé de ce que j'appelle « la démocratie de basse intensité ». Son fonctionnement est fondé sur une séparation totale entre la gestion de la vie politique, assise sur la pratique de la démocratie électorale, et celle de la vie économique, commandée par les lois de l'accumulation du capital. Qui plus est, cette séparation n'est pas l'objet d'un questionnement radical, mais fait plutôt partie de ce qu'on appelle le consensus général. Or cette séparation annihile tout le potentiel créateur de la démocratie politique. Elle castre les institutions représentatives (parlements et autres), rendues impuissantes face au « marché » dont elles acceptent les diktats. Voter démocrate, voter républicain, cela n'a aucune importance puisque votre avenir ne dépend pas de votre choix électoral mais des aléas du marché.
L'État doit redevenir - ce qu'il a jamais été aux Etats-Unis - le point de passage obligé de la confrontation des intérêts sociaux, et, à partir de là, favoriser les compromis historiques qui donnent un sens et une portée réelle à la pratique démocratique. Si l'État n'est pas contraint de remplir cette fonction par des luttes politiques et sociales qui gardent leur autonomie vis à vis des logiques exclusives de l'accumulation du capital, alors la démocratie devient une pratique dérisoire, réduite au statut de rituels anodins.
L'idéologie américaine, comme toutes les idéologies subit « l'usure du temps ». Dans les périodes « calmes » de l'histoire - marquées par une belle croissance économique accompagnée de retombées sociales jugées satisfaisantes - la pression que la classe dirigeante doit exercer sur son peuple s'affaiblit. De temps à autre, selon les besoins du moment, cette classe dirigeante « regonfle » l'idéologie américaine par des moyens qui sont toujours les mêmes : un ennemi (toujours extérieur, la société américaine étant décrétée bonne par définition) est désigné (l'empire du Mal, l'axe du Mal) permettant la « mobilisation totale » de tous les moyens destinés à l'annihiler. Ce fut hier le communisme, permettant, à travers le maccarthysme, d'engager la guerre froide et de subordonner l'Europe. C'est aujourd'hui le « terrorisme », prétexte évident qui fait passer le véritable projet de la classe dirigeante : s'assurer le contrôle militaire de la planète.
L'objectif avoué de la nouvelle stratégie hégémonique des États-Unis est de ne tolérer l'existence d'aucune puissance capable de résister aux injonctions de Washington, et pour cela de chercher à démanteler tous les pays jugés trop « grands », comme de créer le maximum d'États croupions, proies faciles pour l'établissement de bases américaines assurant leur « protection ». Un seul État a le droit d'être « grand », les États-Unis, au dire de leurs trois derniers présidents (Bush père, Clinton, Bush fils).
L'hégémonisme des Etats-Unis repose en définitive plus sur une surdimension de la puissance militaire que sur les « avantages »de leur système économique. Ils peuvent se poser en leader incontesté en faisant de leur puissance militaire le « poing visible » chargé d'imposer l'ordre impérialiste nouveau aux récalcitrants éventuels.
Encouragée par ces succès, l'extrême-droite américaine
est parvenue à prendre les rênes du pouvoir à Washington.
Désormais le choix est clair : ou bien accepter l'hégémonisme
des États-Unis et le virus libéral renforcé, réduit
au principe exclusif de make money - ce qui revient à donner à
Washington la responsabilité majeure pour « refaçonner »
le monde à l'image du Texas - ou bien rejeter l'un et l'autre. Cette
dernière option est la seule qui puisse contribuer à reconstruire
un monde pluriel, démocratique et pacifié.
Référence : Samir, Amin, « Le scandale des famines », Relations, décembre 2003 (689), p. 34-35.
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9 février 2005