L’Afghanistan, l’Irak et Cie

par Jean-Claude Ravet

 


Sous le feu des médias et des bombes terroristes ou américaines, l’Irak est sur le bord de l’éclatement. Ce chaos avait pourtant été annoncé de longue date. Chassez la réalité par la porte, à coup de mystifications et elle revient toujours par la fenêtre, traînant avec elle son lot d’atrocités et de souffrances. On ne dicte pas de mots d’ordre à l’histoire. C’est le tragique de l’entreprise « napoléonienne » de démocratisation du gouvernement américain en Irak. Il ne suffit pas de stratèges patentés et d’une armée conquérante pour réaliser une belle idée. Même en ayant la raison pour soi. Encore moins en n’ayant que la force. À moins que la balkanisation du géant moyen-oriental en États ethno-religieux (kurde, sunnite, chiite), qui pourrait en résulter, ne fasse partie des calculs géopolitiques des États-Unis?

Et voilà que Steven Harper, en cow-boy de l’Ouest, prend les allures du Texan et sa rhétorique guerrière. Les libéraux nous avaient habitués à des pas plus feutrés. La mission des forces armées canadiennes en Afghanistan ne semblait guère différente de celles dans lesquelles nous étions accoutumés à les voir œuvrer : reconstruction de pays et maintien de la paix.

Harper remet les pendules à l’heure. Sa harangue aux troupes canadiennes en Afghanistan, imitant celle de Bush en tenue de combat aux premières heures de la guerre d’Irak, nous rappelle que leur présence s’inscrit dans la logique offensive sans limite de l’opération américaine « Justice infinie », rebaptisée « Liberté immuable ». Pour elle, l’Afghanistan n’était qu’une première étape, l’Irak la seconde – et probablement pas la dernière – et, surtout, la démocratisation un prétexte. Nous en sommes partie prenante.

Le renfort canadien en Afghanistan, qui s’annonce de longue haleine, appuyé par d’autres pays de l’OTAN, n’est pas anodin. Il coïncide avec le départ de 3000 soldats américains vers d’autres fronts, sur fond de roulement de tambours médiatiques, au rythme d’une soi-disant menace nucléaire iranienne – conviant de nouveau l’opinion publique au garde-à-vous. Pendant ce temps, le Pentagone jongle avec l’idée d’une attaque nucléaire préventive, au moyen d’une nouvelle génération d’armes nucléaires tactiques. Prépare-t-on l’étape suivante? La guerre se planifie et se poursuit, à l’ombre de la démocratie.

Ce n’est pas d’hier que des puissances qui n’ont de cesse de défigurer la démocratie la brandissent pour couvrir leurs entreprises coloniales. L’histoire, comme on sait, est bien indulgente envers les maîtres du monde et ne retient que l’ignominie des vaincus. D’autant plus qu’une idéologie opportune amadoue les consciences revêches : « la fin de l’histoire ». Ainsi apparaît-il tout à fait naturel et dans l’ordre des choses que l’oligarchie capitaliste apporte la démocratie aux peuples encore empêtrés dans l’histoire – fusse par les armes – et l’exerce. Progrès oblige. Instaurée dans l’ordre et d’en haut, la démocratie se passe – c’est convenu – du peuple, mobilisé, par contre, à plébisciter ses élites en glissant son bulletin de vote dans l’urne.

Malgré tout, à regarder de plus près, les faits dégonflent l’enthousiasme de beaucoup. Qui sont-ils ceux-là qui composent le parlement et les hautes fonctions démocratiques afghanes, implantés manu militari? Ce sont, bien sûr, des winners : hommes d’affaires et banquiers, pdg de multinationales – comme par hasard, pétrolières –, petits tâcherons technocrates au service de celles-ci, et de surcroît agents de la CIA. Ce sont aussi des chefs de guerre, de diverses factions islamiques, qui se sont la plupart enrichis et s’enrichissent encore du trafic florissant de l’opium. Entre 1992 et 1996, ils avaient imposé la charia et la burka aux femmes bien avant même les talibans; ce sont eux que Human Rights Watch cible, dans un rapport de 2005, Blood Stained Hands, comme responsables de crimes de guerre et contre l’humanité. Voilà la démocratie marchande qui mérite « Choc et tremblement », bruit des bottes, surveillance des tanks et applaudissements des médias!

On ne fait plus l’histoire. On l’efface, biffant un à un les mots – et les actions qu’ils symbolisent – capables de subvertir le présent, étouffant méticuleusement toute parole qui ne célèbre pas unanimement ce qui est comme devant être. La démocratie est de celles-là, elle qui partage la lutte des gens d’en bas, des sans voix, des sans parts, pour une vie digne; qui fait du monde un espace rassemblant hommes et femmes disposés à être solidaires, et non pas un simple marché… de dupes.

Mais, comme les faits, la mémoire demeure têtue et les luttes sociales et démocratiques encore vives. Refuser d’être partie prenante de cette guerre au nom de la démocratie, c’est refuser opiniâtrement de hurler avec les loups.

 

Référence : Ravet, Jean-Claude,« L’Afghanistan, l’Irak et cie », Relations, avril-mai 2006 (708), p. 3.

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3 mai 2006