L’empereur est nu!

par Jean-Claude Ravet

L’appel à la guerre du Bien contre le Mal couvre de moins en moins « l’agenda caché » de l’administration Bush : asseoir solidement dans le monde sa suprématie militaire en vue d’assurer ses intérêts économiques. Le voile se lève sur la face hideuse de l’empire. Oserons-nous crier haut et fort : « L’empereur est nu! »? L’écoute de la voix provenant des confins de l’empire nous est certainement d’un grand appui.


Le thème de l’empire fait couler beaucoup d’encre depuis la déclaration de guerre totale au terrorisme par le gouvernement américain. Déjà, en 1998, un article de Robert Kagan, « The Benevolent Empire », paru dans Foreign Policy, attirait l’attention sur ce thème. Cet intellectuel très en vue dans le courant néoconservateur américain présentait les États-Unis comme un empire bienveillant, unique dans l’histoire, qui, sans velléité conquérante aucune, assurait la paix par son statut de gendarme du monde. Leur expérience historique leur aurait appris « que leur propre bien-être dépend fondamentalement du bien-être des autres; que la prospérité américaine ne peut survenir en l’absence de prospérité dans le monde (sic). » En un mot que les intérêts du monde et ceux des États-Unis ne font qu’un. Les événements qui ont suivi le 11 septembre 2001 n’ont en rien altéré son jugement, au contraire, il le reprend mot pour mot dans son dernier livre La puissance et la faiblesse (Plon, 2003, p. 124). « L’Amérique est simplement devenue davantage elle-même », ajoute-t-il, consciente de sa responsabilité, en tant que « nation promise à un grand destin ».

Cet éloge impérial pourrait faire sourire s’il n’émanait pas d’un intellectuel de l’un des think tanks les plus influents actuellement à la Maison-Blanche et au Pentagone : Project for the New American Century (PNAC). C’est alors qu’il inquiète sérieusement. Car il représente la vision dominante des tenants du pouvoir. Nous n’avons pas affaire à une vision ingénue du monde mais à un justificatif de l’hégémonie américaine.

Le PNAC œuvre en coulisse, depuis sa fondation en 1997, pour que l’administration américaine adopte ses vues en matière de stratégie de défense : accroissement substantiel du budget de la Défense; multiplication des bases militaires et des interventions armées dans le monde; investissement dans la recherche et le déploiement d’armes nucléaires. Dès cette date, il plaidait également en faveur de la guerre préventive afin de garantir la suprématie américaine, de même que pour la guerre contre l’Irak. C’est dans le document Rebuilding America’s Defenses, publié en 2000, que sont mises de l’avant les mesures radicales nécessaires pour faire face au défi que pose le XXIe siècle : la préservation et la pérennisation de la Pax americana.

Avec l’arrivée à la présidence des États-Unis de George W. Bush, acquis à leur cause, des membres du PNAC se sont retrouvés aux postes clés du gouvernement. Parmi ceux-ci, notons notamment Dick Cheney, vice-président des États-Unis, son chef de cabinet, Lewis Libby, Donald Rumsfeld, ministre de la Défense et son adjoint, Paul Wolfowitz. Les attentats du 11 septembre 2001 allaient leur permettre de réaliser pleinement leur projet. Une remarque surprenante du Rebuilding America’s Defenses, en effet, éclaire en grande partie la politique américaine récente : ces transformations proposées dans la stratégie de défense ne pourront se faire rapidement à moins que ne se produise « un événement catastrophique et catalyseur comme un nouveau Pearl Harbour » (p. 51).

C’est en ce sens que certains commentateurs ont parlé, en rapport avec les événements du 11 septembre 2001, d’un « incendie du Reichstag ». Non qu’ils furent planifiés comme ce dernier, mais ils allaient offrir à l’administration Bush une occasion en or pour accélérer la mise en place de stratégie d’hégémonie militaire et de sécurité nationale concoctée par le PNAC.

En septembre 2002, la Maison-Blanche publiait La stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, sanctionnant les recommandations du document du PNAC et y enchâssant la définition « révolutionnaire » de guerre préventive : « L’Amérique interviendra avant même que la menace se concrétise », y déclare George, W. Bush dans le préambule.

La mission civilisatrice

« Nous sommes bien décidés à promouvoir la croissance et la liberté économique au-delà des rivages de l’Amérique » (The National Security Strategy). Telle est bien la façon dont les États-Unis perçoivent leur mission civilisatrice. Mais ce dont il s’agit plutôt, c’est d’un mouvement qui balaie précisément toute culture, tout rapport au monde qui ne soit pas réductible à une mesure marchande et instrumentale. Les valeurs fondamentales étant le profit, l’efficacité technique, la liberté des flux de capitaux et de marchandises.

Cela ne veut pas dire que cette mission civilisatrice ne soit que simple enrobage idéologique. Il est certain qu’elle est habitée par une croyance en la valeur universelle de l’entreprise privée, dont le Dieu qui bénit l’Amérique est le garant. Le lapsus de Bush, au lendemain des attentats, qui appelait à une croisade plutôt qu’à une guerre contre le terrorisme révèle la profondeur de l’aveuglement et de la menace que cette « bénédiction de Dieu » sur l’Amérique, selon la lecture qui en est faite, fait planer sur le monde.

Nous savions, particulièrement depuis le projet de l’AMI, que la privatisation du monde aux mains des transnationales allait de pair avec la dépolitisation de la société. Les nouveaux citoyens de la mondialisation financière se devaient de saper les institutions politiques qui pourraient prétendre réguler, limiter, contrôler le marché. La politique fondée sur le pouvoir des citoyens de décider des finalités et des orientations de la société, s’avérait pour le moins encombrante. L’efficacité marchande que le capitalisme a su affiner n’a rien à voir avec cette logique politique. Elle creuse plutôt le fossé entre les riches et les pauvres. Et rend plus cuisantes et flagrantes les inégalités. Tout en excluant une grande partie de l’humanité, elle conforte dans leurs privilèges les maîtres du jeu.

Cette mondialisation/globalisation sous la gouverne du libre marché autorégulé tendrait-elle également à aller main dans la main avec un état d’exception normalisé?

Son imposition, tant par la loi de sécurité nationale des États-Unis que dans sa manière de faire la guerre sans l’aval des institutions internationales et sans menace réelle, est-elle « temporaire »? Certains l’affirment en appelant de leurs vœux la défaite des républicains aux prochaines élections. Rien n’est moins sûr. Les grands axes de cette « politique impériale » ont été préparés de longue date. Kissinger et Brzezinsky en sont des artisans besogneux. Ce dernier a formulé en 1997, dans The Great Chessboard, en des termes crus, les impératifs de la stratégie géopolitique : prévenir la collusion des vassaux; maintenir leur dépendance en matière de sécurité; veiller à la solvabilité des débiteurs; empêcher les barbares de se rassembler.

La voix de l’autre monde

Il n’en demeure pas moins que cette aventure de conquête sans retenue à laquelle nous assistons, cette arrogance impériale d’une nation consciente de sa suprématie militaire demeure bien fragile. Elle l’est dans la mesure où elle repose sur une rhétorique démocratique de plus en plus creuse. Les lois d’exception la mettent à l’épreuve sérieusement. Par ailleurs, la fabrication de l’opinion publique, décisive dans les prises de décision gouvernementales, n’est pas à l’abri de grains de sable que la résistance organisée des mouvements sociaux américains pourraient jeter dans la machine à enrôler la pensée et les comportements.

Une chose est sûre, la voix de ceux et celles qui sont de l’autre côté de l’axe du Bien, dans ces terres livrées depuis des siècles à la prédation des « nations civilisées » d’Occident, est précieuse. Elle perce le mur bétonné de l’indifférence, ébranle les certitudes, rappelle que la liberté du libre marché, tant chérie par Bush, engendre la guerre dans les angles morts d’une vision étroite du monde. Scandale exigeant dénonciation, luttes sociales et politiques.

Cette parole de l’autre côté du miroir porte un témoignage à charge sur la « bienveillance » des maîtres du monde : celui du fossé que les transnationales creusent toujours plus profondément entre les riches et les pauvres; du soutien, quand ce n’est pas de la mise en place par les États-Unis de dictatures, de régimes corrompus, à la solde de leurs intérêts économiques et géostratégiques. « En Amérique latine, en Afrique et en Asie, le pouvoir américain a le plus souvent été utilisé pour maintenir en place des régimes coloniaux en déclin, ainsi que des dictatures impopulaires, imposer des conditions financières et commerciales désastreuses, soutenir des forces armées répressives, renverser ou paralyser au moyen de sanctions des gouvernements relativement indépendants, voire envoyer des bombardiers et des missiles de croisière pour semer la mort et la destruction. » Lettre de 130 citoyens américains (Le Monde, 15 février 2002).

Un regard lucide sur notre société nourrit l’ébranlement du sol de notre existence qui nous met en garde contre la tentation de se rendre, de passer du côté des vainqueurs repus, de se faire les complices impuissants d’une paix de cimetières. Comme des taupes subversives, selon une métaphore de Daniel Bensaïd, il nous faut creuser toujours plus de couloirs entre les mondes et renforcer la « solidarité des ébranlés », de ceux qui se refusent à l’instrumentalisation de l’humain et au devenir marchand du monde. Ceux-là luttent pour s’affranchir de la servitude volontaire, celle d’une vie dépourvue de sens, livrée aux impératifs techniques et mercantiles. Ils renouent avec le conflit en ravivant l’utopie démocratique, que les tenants du statu quo ont pétrifiée et qui sourd des bas-fonds de l’histoire et de la mémoire des luttes ouvrières.

Référence : Ravet, Jean-Claude « L'empereur est nu! », Relations, novembre 2003 (688), p. 12-14.

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26 novembre 2004