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La violence de la Pax americana en Afrique parToussaint
Kafarhire Murhula |
La politique que mène la Maison-Blanche simpose sans états dâme et sans compassion sur le continent africain, où les conditions de vie de 80 % de la population se dégradent dramatiquement. La Pax americana signifie, pour lAfrique, de subir encore une fois la violence dun impérialisme économique et géostratégique sur son sol.
Une vision du monde made in USA
La doctrine de la protection des intérêts américains dans le monde existait déjà, bien avant les attentats du 11 septembre 2001. Définie en 1990 par un groupe de penseurs constitué par Paul Wolfowitz, Lewis Libby, Eric Edelman (ce dernier étant aujourdhui conseiller de Dick Cheney en politique étrangère) et dautres faucons de la Maison-Blanche, cette doctrine préconisait la lutte, par tous les moyens, contre la montée dune nouvelle puissance (à lexemple de ce quavait été lURSS) capable de défier les États-Unis. Ce groupe entourant Dick Cheney, alors ministre de la Défense dans le gouvernement de George Bush père, prônait aussi la stratégie des actions préventives, telle quelle se réalise aujourdhui dans la politique extérieure américaine.
Dans ce contexte issu de la fin de la guerre froide, de nouveaux enjeux orientent les rapports entre Washington et les anciennes dictatures dAfrique. Au début des années 1990, et malgré le vent de changement qui souffle sur les régimes dictatoriaux africains longtemps soutenus par lOccident, la politique unilatérale et néocoloniale américaine décidera seule de lavenir du continent noir. Sil faut des changements en Afrique, ils seront imposés par la dictature du capitalisme étatsunien. Aussi, voit-on des guerres financées, des États africains démantelés et « une nouvelle génération de leaders » prendre la relève des vieux dictateurs, tout cela avec lappui des Américains. Les nouvelles règles du jeu politique régional seront imposées par la Maison-Blanche qui, sans âme et sans compassion, semble afficher très peu de considération pour les horreurs que génèrent ses politiques en dehors de ses frontières.
Les attentats de septembre 2001 ont simplement fourni aux États-Unis la causa belli, cest-à-dire la justification pour intervenir à leur guise en Afghanistan, en Irak ou ailleurs dans le monde. Et tant pis pour les pertes de vies innocentes, savamment édulcorées sous lappellation de « dommages collatéraux », pourvu que les intérêts impérialistes des États-Unis soient servis! Dans ce contexte, lAfrique ne peut espérer des États-Unis aucun secours, aucun soutien démocratique pour se sortir de son sous-développement chronique. Les mensonges de leur idéologie hégémonique ont réussi à faire croire à leurs valets, disséminés de par le monde, que seuls les Américains ont des droits, que seuls leurs morts méritent vengeance et que seule leur sécurité compte.
Lhistoire se répète
Dans ce contexte global, la place assignée aux pays africains, cest celle de continuer à jouer le rôle qui a été historiquement le leur : être sacrifiés pour servir de débouchés aux empires coloniaux. Un cynisme amer se dégage de cette vision du monde made in USA où seuls les intérêts des Américains méritent dêtre défendus comme sils émanaient dun ordre divin. Comme si, pour sacraliser la mémoire des victimes innocentes de lattentat terroriste du 11 septembre, il fallait créer des millions de nouvelles victimes parmi les populations des autres pays du monde. Cela fait penser à lÉgypte pharaonique ou aux pratiques de certaines civilisations africaines passées qui, en enterrant leur roi, jugeaient nécessaire à sa dignité densevelir avec lui quelques-uns de ses sujets vivants, chargés de laccompagner dans son voyage vers lau-delà.
Déjà, à la fin du XIXe siècle, lEurope coloniale pave lenfer de la brutalité de son exploitation économique du continent africain de bonnes intentions civilisatrices et évangélisatrices. Des millions de Congolais, par exemple, furent horriblement exterminés et mutilés par le roi Léopold II, au nom du caoutchouc et des matières premières (cf. A. Hochschild, King Leopolds Ghost : A story of greed, terror and heroism in colonial Africa, New York, Mariner Books, 1999). Le capitalisme, qui définit le nouvel ordre mondial, semble accentuer davantage la même course aux matières précieuses. Au point quen 1997, certains analystes nont pas hésité à comparer le sommet du G-7 de Denver à une seconde Conférence de Berlin (conférence tenue en 1884-1885, à linitiative de Bismarck, et qui a préludé au partage de lAfrique par les Européens). Il nest plus suffisant, aujourdhui, dévaluer en statistiques les victimes de la violence des marchés. Il faut aussi réaliser les destructions et la dégradation de lécosystème qui accompagnent ce phénomène.
Le cynisme américain
LAfrique doit se rendre compte que toutes les promesses daide qui lui sont faites sont une expression du cynisme américain face à des peuples et à une histoire réduits au rôle dinstruments au service de la construction dun empire mégalomane.
La récente visite du président Bush en Afrique, visite qui se voulait un soutien aux pays qui sont des modèles de démocratie sur ce continent, nest donc quun mensonge grossier parmi dautres. La conseillère américaine à la Sécurité nationale, madame Condoleezza Rice, affirmait que depuis 1989, les États-Unis ont dépensé plus de 400 millions de dollars afin dencourager les réformes démocratiques en Afrique. Mais il est clair que les multinationales, elles, se moquent bien des urnes et nont que faire de ces réformes. Ce sont pourtant ces sociétés financières et ces entreprises médiatiques (CNN, Coca-Cola, Exxon-Mobil, Chevron-Texaco Corporation, etc.) qui décident des politiques de la Maison-Blanche en Afrique. Pour sen convaincre, pensons seulement à leur influence dans lélaboration de lAfrican Growth and Opportunity Act, une loi qui demande la privatisation de tous les secteurs de léconomie africaine.
À lintérieur de cette configuration du capitalisme global, ce qui intéresse vraiment les États-Unis, ce nest évidemment pas la stabilité des États africains, ni la situation des droits humains. Pour cette idéologie, il semble que le monde traditionnel de la souveraineté des États, de lintangibilité des frontières et des valeurs universellement reconnues aux individus et aux nations est désormais révolu. Confronté à la question de limpérialisme américain, le système international voit seffondrer lillusion de la justice, du pluralisme culturel, de la dignité et de légalité entre les individus, les peuples et les nations. Par conséquent, « lévangile » de George W. Bush pour lAfrique conditionne le développement du continent à une démocratie sans peuple. Dans cet esprit, les politiciens sont des seigneurs de guerre chargés de veiller à lentrée des mines de diamant et dor ou sur les gisements de pétrole. Comme le reconnaissait Condoleezza Rice (cf. Ludo Martens, « Le partenariat entre lantilope et le lion », disponible sur le site : www.congoned.dds.nl/ludo.html, forcer ainsi les portes de limmense marché africain créera de lemploi aux États-Unis pour contenir la bombe à retardement du chômage.
Récemment, à propos de la crise dans la région des Grands
Lacs africains, un officiel américain affirmait avec une ironie pleine
déloquence que les États-Unis manquent de leader pour le
Congo (Jim Fisher-Thompson, Washington File Staff Writer, Bureau des Programmes
de linformation internationale du Département dÉtat
américain disponible sur le site : LIENHYPERTEXTE "http://usinfo.state.gov"
http://usinfo.state.gov). « We lack african leadership »,
disait-il. Il pensait certainement à des leaders capables de composer
avec Washington, à limage de Sese Seko Mobutu, agent de la CIA
et dictateur hors pair au service des intérêts américains.
Dès lors, comment ne pas comprendre que la visite du président
Bush en Afrique exprime moins la sympathie pour le sort dun continent
où les conditions de vie de plus de 80 % de la population se dégradent
continuellement, que le souci de promouvoir les intérêts de lempire
américain? Ainsi, soutenir les « réformes démocratiques »,
cela signifie soutenir Museveni et Kagame en Afrique centrale, Obassanjo et
Wade en Afrique de louest et Mbeki en Afrique australe, tous au service
de la mégapuissance mondiale étatsunienne.
Référence : Murhula, Toussaint Kafarhire « Afrique, La violence de la Pax americana », Relations, novembre 2003 (688), p. 22-25.
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