par Franklin Midy
Qu'y a-t-il donc de changé depuis le référendum constitutionnel de 1987? À ne considérer que les résultats, rien apparemment n'a changé. Et même, les choses paraissent ça et là avoir plutôt empiré. Mais une attention soutenue aux processus permet de repérer des traces et des signes de mutations en cours.
Le 29 mars 1987, pour la première fois, une constitution haïtienne était adoptée par un référendum national. Dix ans plus tard, le 7 février dernier, Port-au-Prince célébrait le premier anniversaire au pouvoir du second président démocratiquement élu. Entre ces deux événements historiques, mémorables pour la participation démocratique de toute la société à leur réalisation, s'intercale le temps du changement. Temps d'amplification aussi de mouvements de fond invisibles.
Ceux qui, hier, ont animé ce changement, invités aujourd'hui à remonter ce temps intercalé et à noter les changements effectifs qui l'auraient marqué, ont l'impression, à prendre leurs espoirs et leurs attentes comme critères, que rien n'a vraiment changé depuis, socialement et politiquement, sinon en pire.
Voyez la persistance ou même l'accroissement des mêmes maux réprouvés en 1986: vie chère bien installée et bidonvilles de misère inébranlés, État socialement absent et commerce sans foi ni loi, déchets-fatras dans les rues et corruption dans l'État, violence militaire ou policière inentamée et demande de justice inécoutée, droits humains à l'abandon et boat people en dérive, migration éperdue en République dominicaine de paysans appauvris-je n'en peux plus et chasse par l'armée dominicaine aux braceros illégaux-on n'en veut plus, mainmise américaine sur la politique nationale et imposition au pays de la médecine néo-libérale. Et, fait nouveau qui n'existait pas en 1986, déportation du Canada et des États-Unis vers Port-au-Prince de jeunes immigrés haïtiens devenus spécialistes du crime (20 "Canadiens" et 51 "Américains", en 1996).
Qu'y a-t-il donc de changé depuis 1987? Les choses n'ont-elles pas empiré? Pourtant, derrière les événements frappants, sous l'écume des vagues, peuvent se lire des mouvements "chaotiques" de transformations majeures (dans le sens de la théorie du chaos, rendant compte d'émergences nouvelles à partir de transformations non déterministes des structures existantes).
Le temps
agité
des
vagues de surface
Tout d'abord, répercuté en écho, le bruit du duvaliérisme agonisant. Malgré le renversement, en 1986, de Jean-Claude Duvalier, malgré l'interdiction imposée par la nouvelle constitution aux artisans zélés de la dictature de ne briguer aucune fonction publique pour une période de dix ans (art. 291), le duvaliéro-macoutisme n'a jamais cessé d'occuper le devant de la scène et de faire la manchette des médias, durant la dernière décennie.
Tantôt comme force militaire au pouvoir, de 1986 à 1990. Tantôt comme force armée en révolte contre le pouvoir légitime, durant le coup d'État de 1991-1994. Tantôt comme force terroriste hors-la-loi, responsable de meurtres de policiers et d'ultimatums provocateurs, après l'interdiction du FRAPH et la dissolution de l'armée, en 1994-95. Tantôt comme nouveaux "contras" potentiels, basés en République dominicaine et menaçant à tout moment de repasser la frontière pour reconquérir le pouvoir perdu.
Et comme le 29 mars passé marquait la fin de leur mise en quarantaine, voici que les diverses factions duvaliéristes se sont mises à s'agiter et à réclamer à grands cris le droit de participer aux prochaines joutes électorales, fixées au 6 avril; elles annonçaient ainsi, en grande pompe, leur retour imminent dans l'arène politique.
"Trop de bruit pour rien", car le duvaliéro-macoutisme est agonisant. Tout ce bruit vient de ses efforts désespérés pour ne pas disparaître. Mais vainement. Les conditions socioculturelles actuelles rendent impossible son existence sous sa forme ancienne, comme système de violence institutionnelle. Du reste, ses instruments d'auto-perpétuation privilégiés sont en train de lui être enlevés l'un après l'autre: l'armée, le système des chefs de section, les milices macoutes dont le FRAPH, l'armée, la fonction publique et les entreprises d'État faites fiefs des chefs et surtout l'esprit de soumission des opprimés ou de servitude volontaire, pour reprendre l'expression de La Boétie.
Mais le duvaliéro-macoutisme peut survivre; en fait, il survit comme terrorisme, comme violence désinstitutionnalisée. Beaucoup de membres de la défunte armée et du FRAPH se sont recyclés dans le crime organisé, ajoutant au petit banditisme de zenglendos prédateurs le professionnalisme armé des associations de malfaiteurs. La criminalité sociale ne cesse de grimper depuis 1994, nouveau phénomène visible, bruyant et inquiétant. Et ces nouveaux artisans zélés du crime social de s'enhardir toujours plus, devant l'impunité de leurs forfaits et l'impuissance de la jeune police haïtienne inexpérimentée. Paradoxalement, c'est à ce secteur en expansion du crime organisé que le Canada et les États-Unis envoient des renforts d'élite - sans le vouloir sans doute - en déportant vers Haïti les jeunes immigrés haïtiens emprisonnés dans ces pays pour crimes graves.
Autre phénomène qui soulève des vagues: la corruption dans l'État comme pratique toujours courante, même sous l'administration Lavalas. Le dernier carnaval de 1997, à Port-au-Prince, en a fait l'objet de son charivari, au grand bonheur du public, en couvrant de quolibets les "grands mangeurs", ces figures nouvelles de la corruption au pouvoir. Un vrai scandale, aux yeux de beaucoup, de la part d'une équipe qui s'était engagée à gouverner dans la transparence!
La décision gouvernementale de "privatiser" ou plus précisément, corrigent les décideurs, de "capitaliser" les entreprises publiques - décision prise sous la pression des institutions financières mondiales - n'a pas fini de nourrir l'agitation sociale, depuis le retour au pouvoir de l'ex-président Aristide grâce à l'intervention militaire d'une force multinationale.
La privatisation est dénoncée par la plupart des groupes sociaux, tandis qu'est remis en question le bien-fondé d'une présence militaire étrangère imposante, incapable de maîtriser les associations de malfaiteurs, déclarant n'être pas concernée par le désarmement des bandes terroristes. Les manifestations de rue se multiplient contre cette privatisation télécommandée et contre ses ravages appréhendés, dans un pays au taux de chômage surélevé et sans services publics. Et, comble de frustrations, voici que la nouvelle police haïtienne formée par les soins de cette force étrangère tend à verser, elle aussi, comme l'ancienne armée répressive, dans la violence arbitraire.
Mais, malgré toutes ces répétitions d'un passé dont on cherche à se libérer depuis 1986, il restait jusqu'à tout récemment, dans le for intérieur ou dans le rêve de chacun, un point d'appui solide d'où l'on croyait encore pouvoir soulever le monde à changer. Mais cette dernière "illusion", pensent plus d'un, vient de se dissiper elle aussi. À leur grande surprise, la Famille Lavalas, proclamant toujours "Ensemble, ensemble", vient d'éclater en plusieurs groupes rivaux, l'ex-président Aristide ayant emporté pour lui-même la part du lion ou ce qu'il croit tel: le nom de la Famille Lavalas. Même cette "famille", qu'on montrait au début unie comme les cinq doigts de la main, présente aujourd'hui, regrettent les partisans déçus, l'image d'une main accidentée, privée de ses cinq doigts, qui se sont désormais constitués en cinq groupes politiques concurrents. Dans la nouvelle Famille Lavalas, également, la lutte de clans fait rage et ravage, tout comme dans les vieilles familles politiques du passé.
Bref, violence institutionnalisée des militaires au pouvoir, violence désinstitutionnalisée d'anciens militaires recyclés zenglendos, retour de la corruption dans l'État, présence militaire étrangère imposante et néo-libéralisme imposé, éclatement de la Famille Lavalas, autant d'écume et de vagues de surface qui secouent fortement la volonté générale de changement. Est-ce raison pour désespérer du changement lui-même? Seulement si l'on n'accordait pas l'attention nécessaire aux mouvements de fond qui travaillent la société elle-même.
Le temps du travail
invisible
des lames de fond
À scruter avec soin, pour mettre au jour le travail invisible des lames de fond, on pourrait repérer au moins deux grands mouvements ou processus de transformation sociale: double mouvement de recomposition et de démocratisation de la société haïtienne. Mutation majeure qui ouvre et montre un nouvel horizon social possible. Reste maintenant à trouver les meilleures façons de contribuer à l'accouchement de cette société nouvelle, dont l'actuelle société est déjà grosse apparemment.
- Mouvement de recomposition sociale. Le mouvement de recomposition sociale se donne à lire à travers diverses modifications. Tout d'abord, modification de la structure élite/masse. La société haïtienne a été fondée, en 1804, sur une division originelle entre une minorité possédante, constituée en oligarchie, et une majorité exclue de la propriété, asservie par cette oligarchie. Progressivement, la minorité-oligarchie s'est aussi constituée par l'idéologie en "élite éclairée, de culture française", naturellement destinée à gouverner la "masse ignorante et superstitieuse, de culture africaine". La société qui résulta de cette division originelle, justifiée par l'idéologie de distinction radicale, a été une société d'exclusion, qui sépare les gens de ville et les "moun andeyò" (paysans). Cette société d'exclusion se meurt aujourd'hui, sa base économique s'étant effondrée, sa culture désarticulée, son idéologie contestée.
Le pays, jadis structuré en ville-campagne, est autrement configuré actuellement: il est structuré par quatre territoires formant l'unité campagne-ville-bidonville-région en dehors ou diaspora. Les trois premiers territoires sont réels et nettement identifiables en Haïti. Reste le quatrième territoire qui est un territoire virtuel. Pour faire apparaître sa géographie, il suffit de réunir les nombreuses associations régionales qui ont proliféré dans la diaspora, créée chacune pour apporter une aide concrète au développement de la région d'origine, d'assembler aussi les ONG haïtiennes de solidarité avec le pays d'origine, de retracer les transferts importants de biens à la parenté laissée derrière soi, de suivre l'incessant va-et-vient entre le pays d'accueil et le pays d'origine (visites au pays des ancêtres, réseau d'affaires et réseau politique). Il n'est pas rare aujourd'hui de voir des immigrés aller occuper dans le pays d'origine un poste de ministre, d'administrateur ou de chef de cabinet, puis revenir reprendre son boulot dans le pays d'accueil. De voir aussi d'autres aller grossir le rang des criminels locaux. Phénomène nouveau de transnationalisation, Haïti sans frontière, rendant compte de la revendication de la double citoyenneté.
- Mouvement de démocratisation sociale. Processus de démocratisation sociale aussi. Une société civile active est en plein développement: groupements paysans, syndicats ouvriers et professionnels, associations d'étudiants et de femmes, de marchandes de rue et de "ti legliz" (communautés de base), etc. Ces associations à base d'intérêt et d'affinité identitaire forment autant de groupes de pression efficaces, qui arrivent à mettre en échec toute tentative de pouvoir dictatorial, qui surtout travaillent à l'édification de la citoyenneté collective du peuple haïtien, créant ainsi les conditions réelles de la démocratie politique.
Par ailleurs, s'instaure graduellement la pratique électorale et celle du pluralisme politique. Dans ce sens, la division de la "Famille Lavalas unanimiste" n'est pas nécessairement un malheur, si cette division politique est analogue à la division cellulaire, orientée vers la diversité, la variété, la créativité et le renouvellement. Il suffit d'attendre, pour le moment; on jugera l'arbre à ses fruits.
Le début d'institutionnalisation du mouvement-social-pour-le-changement est un autre motif d'encouragement: formation en cours d'une police placée sous l'autorité du pouvoir civil, qui soit respectueuse des droits humains, consolidation d'un parlement démocratiquement constitué et périodiquement renouvelé, début de réalisation, certes timide et hésitante, d'une réforme agraire et d'une réforme administrative, enracinement des libertés de presse et d'associations...
À tout prendre, la route vers le changement est restée ouverte, alors que le chemin du duvaliéro-macoutisme se referme lentement, mais sûrement. Le peuple haïtien a avancé sur la route de sa libération, depuis 1987, même si cette route reste plutôt cahoteuse et le mouvement souvent chaotique.
La culture du chef
Mais un obstacle majeur, offrant cent fois plus de résistance que le duvaliéro-macoutisme, est encore dressé sur la route du changement, pouvant la détourner pour longtemps. Je veux parler de la culture dominante haïtienne, qui a servi dès l'origine à légitimer les relations de pouvoir dans la nouvelle société et à imposer l'hégémonie de "l'élite éclairée" sur "la masse ignorante". Quoique contestée aujourd'hui par les opprimés et une fraction critique de la petite-bourgeoisie scolarisée, cette culture continue de nourrir les représentations et les fantasmes d'une élite auto-proclamée, qui se croit différente et supérieure, face à "la masse" ou à "la populace". Identifions-la comme la culture du chef.
La culture du chef fait de toute personne revêtue de quelque autorité un chef investi du pouvoir de commandement. Intériorisée par la "troupe" commandée, devenue "habitude de pensée", elle est vécue comme culture de "servitude volontaire", pour reprendre le discours de La Boétie. Cette culture fait du dominant ou de la personne proche du pouvoir un gran nèg (un puissant) ou un zotobre (une autorité) dont il faut se tenir loin, parce que "li pa ran w, li pa kanmarad ou, li pa krabè w" (il n'est pas du même rang social, ce n'est pas ton camarade ni un égal); un gwo chabrak (un gros riche) dont on a intérêt à gagner la faveur, parce que "ou pa janm konnen" (on ne sait jamais!); un potentat dont il faut craindre la colère, dans une société où "rat manje kann, zandolit mouri inosan" (c'est le rat qui mange la canne à sucre, mais c'est le lézard, innocent, qui est tué!); un "chef" qui n'a pas à rendre compte de ses actes, dans un pays où tout chef est "leta" (l'État) et "apre Bondye se leta" (après Dieu, c'est l'État)...
La culture du chef se manifeste à tous les niveaux, depuis le bas niveau du p'tit chef de section jusqu'au sommet de chef d'État. Tout chef, petit ou grand, est un maître ou un commandant armé du pouvoir de commandement, du pouvoir de distribution des vivres et des honneurs également. Le modèle des relations de pouvoir dans la société haïtienne post-coloniale, c'est le rapport maître-esclave de la période coloniale. Culture toujours à l'oeuvre après 1986, mise en oeuvre après 1793: la culture du chef persévère (Père-sévère, avec le jeu de mot de Lacan).
La culture du chef est en effet une culture de Père-sévère, trônant au-dessus de fils déférents, apparemment soumis. Elle est tendue par une relation bipolaire inégale, faite à un pôle de toute-puissance paternaliste bienveillante, à l'autre pôle de soumission filialiste reconnaissante (il s'agit d'attitude contraignante et contrainte, donc jouée, théâtralisée, "mise en scène", pour faire référence à Irving Goffman). "Papa Hédouville", "Papa Toussaint", "Papa Dessalines", "Papa Pétion"... jusqu'à "Papa-Doc", la représentation ininterrompue du pouvoir, durant deux siècles, sous la figure du père sévère, ne peut être lue comme un fait de hasard ou une simple coutume folklorique. Il faudrait, pour le penser, ne rien entendre à l'analyse sociologique et être aveugle à la mise en scène des relations quotidiennes entre gens de pouvoir ou passés pour tels et gens sans pouvoir. "Papa", "patron", "dirèk" (directeur), "mèt la" (le maître), "kòmandan", quel homme d'apparence nanti ne fait cent fois par jour en ville cette expérience de se voir projeté sur un trône par un pauvre bougre qui sollicite de lui une faveur quelconque?
Pourquoi cette attitude? Parce que, dans la réalité, les gens de pouvoir en ont toujours imposé à la masse sans pouvoir. Ils sont tout-puissants face aux pauvres-malheureux, car "ravèt pa janm gen rezon devan poul" (le cafard n'a jamais raison devant la poule), parce qu'en même temps ils sont les pourvoyeurs possibles des moyens de survie de ces laissés-pour-compte, machines distributrices non automatiques de moyens de subsistance ou de vie d'abondance, de faveurs ou de charité, de prébendes ou de "kòb" (petite monnaie) jetés par la portière d'auto, de terres ou de bouillons populaires...
La culture du chef, bien que remise en question par les acteurs du changement, est sans cesse remise en honneur par les "leaders" de la société d'exclusion. Et fait, moins soupçonnés, ses mécanismes de fonctionnement restent opaques au plus grand nombre. Il faudra entreprendre, dans le but de soutenir le double processus de recomposition et de démocratisation sociale, une psychanalyse ou un travail de déconstruction de cette culture.
Référence : Midy, Franklin, "Haïti en changement : écume de surface et lames de fond", Relations, juin1997 (631), p. 146-149.
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27 février 2003