par Adam Keller
L'auteur, israélien, est directeur du bulletin The
Other Israel et du Gush
Shalom
Le 7 mars dernier, le chef de la droite israélienne, Ariel Sharon, était investi Premier ministre d’Israël à la tête d’un gouvernement d’union nationale. Ce personnage au passé entaché d’atrocités ne laisse rien présager de bon pour les négociations de paix. Désormais, les raids israéliens sur les villages palestiniens alternent avec les attentats et les jets de pierre contre Israël. Les deux camps s’installent dans un conflit de longue haleine.
En février 1983, les Israéliens poussèrent un immense soupir de soulagement en apprenant qu’Ariel Sharon avait été limogé de son poste de ministre de la Défense. Cette démission faisait suite à des mois de tensions intenses. Dès la première semaine de l’invasion du Liban, dont il avait été l’instigateur, des milliers de personnes avaient trouvé la mort. Plus tard, tandis que Beyrouth en état de siège croulait sous les bombardements, les phalangistes libanais, alliés de Sharon, avaient massacré des centaines de réfugiés palestiniens des camps de Sabra et Shatila, sous les yeux des forces de sécurité israéliennes. 400 000 personnes dans les rues de Tel Aviv avaient alors réclamé le départ de Sharon et l’avaient obtenu.
Mais aujourd’hui, Israël a oublié. Pour la nouvelle génération, la guerre de 1982 est de l’histoire ancienne. Le vieil homme qui a longtemps gardé l’espoir de revenir aux commandes et d’étendre les colonies juives dans les territoires palestiniens est de retour, souriant, assis dans le fauteuil du pouvoir. Les enfants nés lors de sa première défaite vont devoir porter l’uniforme militaire et apprendre, de première main, les conséquences de ses choix politiques et militaires.
Un plan secret de Barak
D’une certaine façon, Sharon doit sa victoire au fait d’avoir su saisir le moment favorable et d’en avoir tiré profit jusqu’au bout. Mais, en fait, il la doit surtout à Ehoud Barak, qui, comme Premier ministre, a si bien su jeter le discrédit sur sa propre politique, s’aliéner ses supporters et introduire la division, qu’il aurait probablement été battu par n’importe quel adversaire. Lorsqu’il s’est présenté aux élections, le pays était en proie à un violent conflit et les perspectives de paix n’avaient jamais paru aussi minces, même s’il s’était fait élire, un an et demi plus tôt, sur la base d’un programme de paix!
En fait, le désir exprimé par Barak de tout faire pour négocier la paix et " de ne laisser aucune pierre retournée " s’accompagnait probablement dès le départ d’un plan caché qui se profilait à l’horizon à travers sa formule : " Si tout échoue, nous ferons la guerre en sachant, au moins, qu’il n’y a pas d’autre solution. " Ce plan secret était-il son unique motivation, comme l’affirment depuis le début certains radicaux? Fournit-il une clé de lecture de l’échec de toutes les tentatives de négociation de paix – allant des pourparlers avec la Syrie en avril 2000, en passant par les espoirs de Camp David en décembre 2000, jusqu’à ceux de Taba en janvier 2001? Explique-t-il pourquoi le retrait unilatéral du Liban – seule et unique réussite du gouvernement Barak – fut une pomme de discorde? En continuant d’occuper la chaîne de montagnes arides connue sous le nom de Fermes de Shaba, Israël a d’ailleurs bien manifesté sa volonté de poursuivre la guerre.
On ne pourra résoudre la question de la motivation véritable de Barak sans avoir accès à ses archives personnelles, qui sont encore confidentielles. Il faut espérer que des historiens pourront le faire dans l’avenir. Ceci dit, Barak fut soit un opportuniste incompétent soit un belliciste qui n’a jamais annoncé ses couleurs. Quel que soit le cas, le camp de la paix s’était trompé d’homme. Cependant, la plupart des Israéliens pensent encore que Barak a vraiment cherché la paix et qu’il voulait tout lui sacrifier. Les ingrats sont les Palestiniens qui ont répondu par la violence et formulé toujours plus d’exigences! Pour leur part, les Palestiniens ont tendance à penser avec autant de certitude qu’ils sont allés très loin – jusqu’à accepter l’implantation de colons sur leurs terres – mais que Barak n’a jamais eu l’intention d’établir la paix, les confortant dans l’idée qu’il est impossible de faire confiance à un gouvernement israélien, quelle que soit sa tendance.
Il faudra beaucoup de temps et d’effort pour parvenir à réparer les dommages causés par Barak et surmonter le discrédit qui pèse sur la cause de la paix. Maintenant qu’il a pavé le chemin de Sharon vers le pouvoir, ce préjudice ira bien au delà de la fin de son mandat.
Un Sharon nouvelle version
Sharon est sorti vainqueur des élections sous d’heureuses auspices, avec une bonne longueur d’avance sur les autres candidats, situation qu’Israël n’avait jamais connue auparavant. Cependant, on a vite oublié que le taux d’abstention n’avait jamais été aussi élevé. Quant au Parti travailliste, il a non seulement essuyé une défaite, mais il est en pleine déroute, si bien que plusieurs de ses membres ont sauté dans le train en marche et postulé pour des postes ministériels dans le nouveau gouvernement. Barak lui-même n’est pas resté en rade : il s’est proposé comme ministre de la Défense, quitte à provoquer l’indignation populaire.
Mise à part cette réaction à la perfidie de Barak, la formation du gouvernement Sharon n’a provoqué aucune opposition. Même au niveau international, la démarche s’est avérée plus facile que prévu. L’administration Bush a accepté sans objection le choix électoral israélien, alors qu’à l’époque de Bush père, Sharon était persona non grata à Washington. Les Américains se sont démarqués de leurs alliés européens et arabes pour donner à Sharon toute sa chance.
Mais Sharon sait que son passé ensanglanté est sorti des archives et qu’il a fait la une de tous les journaux du monde. Avec autant de regards qui guettent la moindre résurgence de son antique personnage sous le masque de la modération, il ne peut que rechercher une légitimité et une respectabilité qui lui font défaut. C’est pour cette raison qu’il a offert aux travaillistes des portefeuilles dans son gouvernement, mettant de côté de vieux alliés comme le Parti national religieux. Sharon souhaitait avoir Barak, l’homme de Camp David, comme ministre de la Défense. Quand cela s’est avéré impossible, il lui restait encore Shimon Pérès, lauréat du prix Nobel de la paix, devenu depuis ministre des Affaires étrangères, et la fille du martyr de la paix, Yitzhak Rabin. Ces colombes apprivoisées n’ont d’autre raison d’être là que de servir à légitimer Sharon. Cependant, celui-ci doit se faire à l’idée que la participation des travaillistes au gouvernement n’est pas acquise pour autant, étant donnée l’opposition massive à l’intérieur du parti de tous ceux qui – conduits par Yossi Beilin, jadis disciple de Pérès – ont refusé de rejoindre l’unité nationale.
Premières escarmouches
Le 8 mars dernier, Ariel Sharon a présenté à la Knesset son curieux gouvernement d’union nationale. Ce même jour, des étudiants de l’université Bir-Zeit, la plus vieille institution académique de la rive ouest, signalaient que les forces israéliennes avaient creusé une grande tranchée à travers l’autoroute menant à Ramallah. Les étudiants et la faculté, et près de 70 000 habitants des villages aux alentours de Ramallah, se retrouvaient soudainement coupés de l’accès à la ville. Il ne s’agissait que d’un premier pas dans l’escalade. Par la suite, toutes les routes de Ramallah furent coupées et la ville fut littéralement assiégée.
Quelques heures après que l’état de siège fut rendu public, des militants pacifistes ont organisé une manifestation à l’extérieur du ministère de la Défense, à Tel Aviv. Le lendemain, les manifestations se sont étendues à d’autres villes, à l’initiative de la Coalition des femmes et du Gush Shalom (Bloc de la paix). Cette vague populaire en faveur de la paix trouva écho dans des médias généralement plutôt enclins à la propagande de guerre. Quand des soldats israéliens ont ouvert le feu sur une foule d’étudiants désarmés, en tuant un et en blessant plusieurs autres, à Surda Road-block, entre Ramallah et Bir-Zeit, Sharon a dû prendre ses distances par rapport à ces événements, en attribuant la responsabilité au colonel en poste dans la région. Le gouvernement a par la suite décidé d’assouplir sa politique, afin de rendre les déplacements des Palestiniens simplement difficiles et non plus virtuellement impossibles. Du côté palestinien, toute cette affaire a eu tendance à provoquer de nouvelles manifestations de foule non armée, après des mois durant lesquels l’Intifada avait été l’œuvre quasi exclusive de groupes armés.
Dans l’éditorial d’un journal d’extrême-droite daté du 16 mars, Makor Rishon réagissait avec colère : " Cette semaine, Ariel Sharon a laissé à l’armée toute sa marge de manœuvre, mais la tentative a échoué en raison de la pression internationale et nationale… Il n’est certes pas facile de faire face à une campagne de pression internationale orchestrée par des forces internes telles que le Merezt, Peace now, Gush Shalom et les partis arabes. Mais pourquoi donc le camp national a-t-il élu un bulldozer comme Premier ministre si ce n’est pour résister à de telles pressions? S’il n’y réussit pas maintenant, que fera-t-il lorsque Pérès et le Parti travailliste se joindront au concert? "
Il ne faut pas se faire d’illusion, cette bataille ne fait que commencer et la prochaine fois, Sharon sera mieux préparé. Cependant la résistance qui s’est organisée lors des événements de Ramallah donne un peu d’espoir, une denrée rare à l’heure actuelle.
Référence : Keller, Adam, "L'impasse israélienne", Relations, juin 2001 (669), p. 24-25.
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19 mars 2003