par Albert Kasanda
Lumembu
L'auteur, philosophe et sociologue d'origine congolaise, est
chercheur associé au Centre tricontinental de Louvain-la-Neuve en Belgique
La condamnation à mort par lapidation, au printemps 2003, de Amina Lawal, jeune femme musulmane accusée d’adultère, a projeté le Nigeria à la une de l’actualité internationale. Dans ce pays qui vit sous une loi d’airain imposée par les grandes instances financières internationales et les entreprises multinationales, le " fondamentalisme économique " fait le lit de l’intégrisme.
L’emballement affiché pour la loi coranique, la charia, de la part de populations paupérisées – les douze États du Nord qui ont adopté la charia comptent parmi les plus pauvres du pays – est indissociable du contexte social et politique du Nigeria. Ce contexte est caractérisé par l’impuissance des structures étatiques et économiques, en pleine désagrégation, à répondre aux attentes populaires. Le corollaire de cette impuissance n’est autre qu’une misère rampante et déshumanisante, apparemment sans issue, dans laquelle gisent beaucoup de gens. La charia incarne le mirage d’une solution à tous leurs maux, l’outil d’un mieux être économique, social, politique et spirituel. De ce point de vue, il arrive même que cet engouement déborde du cercle proprement islamique pour se répandre dans certaines communautés chrétiennes du pays, les uns et les autres partageant la conviction selon laquelle la charia serait la meilleure option pour plus d’équité.
La fascination pour la charia, en tant que principe de moralisation publique, rend les populations déshéritées fragiles et manipulables. Nombre d’hommes politiques utilisent ce fait, soit pour gagner des voix électorales, soit pour renverser une conjoncture politique défavorable. Un journaliste originaire de Kano témoigne à ce propos : " Ce n’est ni par intégrisme ni par poussée de fièvre morale que le gouverneur Kwankwazo s’est décidé à promulguer la loi islamique; mais pour des pures raisons électorales. Je ne pense pas que les powerbrokers (les barons politiques) et les moneymakers (barons commerciaux) de cette ville seront jamais inquiétés par les tribunaux islamiques. C’est le petit peuple qui va payer. Pas les corrompus ou ceux qui détournent l’argent public " (Jean-Christophe Servant, " Au Nigeria, la charia à l’épreuve des faits ", Le Monde diplomatique, juin 2003).
Le Christian Revival, un fondamentalisme oublié
L’effervescence islamique du Nord ne saurait éclipser l’expansion du Christian Revival au Sud du pays (région principalement chrétienne). Tout comme l’Islam, ce " renouveau chrétien " se greffe sur le terreau de la pauvreté et de la misère sociale. Dans certaines régions, comme par exemple le Delta du Niger, les communautés locales s’adressent moins à l’État qu’aux compagnies pétrolières, œuvrant sur place, pour négocier leur survie quotidienne. D’autres recourent à la violence (banditisme, séquestration des travailleurs des plateformes pétrolières, etc.) qui, souvent, est réprimée dans le sang par les autorités fédérales. C’est dans ce contexte que s’explique la protestation du Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (MOSOP) face à la pollution de l’environnement par la compagnie pétrolière Shell. Les revendications de ce mouvement furent, pour l’essentiel, étouffées dans la violence. Certains de ses leaders, dont l’écrivain Ken Saro Wiva, ont été exécutés en novembre 1995.
Le fondamentalisme chrétien est essentiellement porté par les Églises évangélistes et pentecôtistes, tout aussi prosélytes que les confréries musulmanes. Dans leur annonce d’une prospérité sans douleur, ces hérauts de la " renaissance chrétienne " dénoncent comme causes réelles ou imaginaires de la mauvaise fortune frappant leurs fidèles : l’univers ancestral, les relations familiales, les fréquentations sociales des fidèles, l’action des Églises instituées – dont principalement l’Église catholique. Les leaders de ces Églises sont persuadés d’être en état permanent de " guerre sainte ". Pour ce faire, ils organisent régulièrement dans des stades, à travers tout le pays, de grands rassemblements de fidèles ou de simples curieux. Là où ils ne disposent pas de leurs propres chaînes de télévision, ils financent des programmes télévisés de " guérison divine " qui, diffusés à longueur de journée, atteignent un public de plus en plus nombreux.
Cette piété religieuse, à l’instar de l’engouement pour la loi coranique, constituent un espace de gestion de l’infortune et de (re)construction sociale et identitaire. Ainsi, devant la défaillance des pouvoirs publics, " la guérison miraculeuse est un service de santé; les écoles confessionnelles suppléent l’enseignement public; la solidarité entre "frères et sœurs en Dieu" permet de se serrer les coudes, de se constituer en justice pour combattre l’arbitraire ou de se faire la courte échelle dans les labyrinthes administratifs et sur le marché du travail exigu, où les associations religieuses font offices de lobbies " (Stephen Smith, La négrologie, pourquoi l’Afrique meurt? Paris, Calmann-Lévy, 2003, p. 168-169).
Ces confessions affichent, dans leur affirmation identitaire, de profondes affinités avec les exigences du marché. Loin de promouvoir l’émancipation des victimes de la pauvreté et de l’exclusion sociale, elles renforcent plutôt l’impact de l’idéologie dominante. Elles fonctionnent comme si elles étaient le bras droit du système en vigueur, amortissant le choc des programmes d’ajustement structurel dans la mesure où, sous la promesse d’un enrichissement miraculeux, elles donnent aux convertis la confiance en soi et la capacité de vaincre l’adversité : l’empowerment que la Banque mondiale appelle de ses vœux. Les croyants, galvanisés par cette perspective spirituelle, peuvent ainsi endurer sans protester les " épreuves " et les " sacrifices " que leur impose une économie globalisée.
Un arbre qui cache la forêt
Le Nigeria vit donc au gré d’un autre intégrisme qui ne dit pas son nom : le diktat des institutions financières et des grandes puissances internationales. Au nom du libéralisme triomphant et comme beaucoup d’autres pays africains, le Nigeria est soumis aux " commandements " des institutions financières internationales (la Banque mondiale, le Fonds monétaire international) et livré à la voracité des grandes multinationales.
L’État fédéral est bridé par des programmes d’ajustement structurels. Il est, de ce fait, vidé de toute substance et fragilisé au plan de l’organisation des structures sociales, éducatives ou hospitalières. Ce pays, malgré ses innombrables ressources – dont le secteur pétrolier et l’agriculture –, connaît une évolution économique défavorable. Selon une étude de la Banque africaine du développement, le taux de croissance du PIB est passé de 2,7 % en 2001 à 2,4 % 2003, alors qu’il était de 4 % en 2001. Le déficit budgétaire, pour sa part, est de l’ordre de 7,7 %, en raison, entre autres, de l’inflation galopante, de la chute du cours pétrolier et de la mauvaise gestion. Pas moins de 30 % de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté, dont les trois quarts avec moins d’un dollar par jour.
Par ailleurs, contrairement à cette évolution, les programmes de privatisation économique et de dérégulation du secteur pétrolier connaissent des avancées significatives. En novembre 2001, la compagnie nigériane de communication (Nitel) a été privatisée malgré les protestations du Parlement, tandis que les gisements pétroliers ne cessent d’attiser la convoitise des grandes puissances néolibérales. Les États-Unis y voient, tout comme pour l’ensemble des gisements du Golfe de Guinée, une réelle alternative au pétrole du Moyen-Orient, eu égard aux convulsions en cours dans cette région. L’exploitation pétrolière représente 46 % du PIB nigérian, mais elle est sans autres retombées pour les populations que la pollution du Delta du Niger et des traces dans des comptes encore plus off shore que les plates-formes en haute mer! Les revenus qu’elle rapporte sont accaparés en amont et répartis entre les multinationales (Shell en tête), les élites politiques du pays et le service de la dette. Cette dernière, estimée à 34,7 milliards de dollars, ne cesse d’ailleurs de s’accroître.
Le néolibéralisme triomphant fait figure d’un intégrisme venu d’en haut, porté sur les fonds baptismaux par les autorités locales et les redoutables institutions de Bretton Woods. Prêchant l’idée du salut par le marché, ce dogmatisme dénonce les structures étatiques et sociales en place comme contraires au développement, livrant ainsi le secteur économique à la loi du plus fort. Loin d’engendrer la paix sociale, cette philosophie plonge la grande majorité du peuple dans la précarité. Elle fait de ce pays une véritable poudrière, prête à s’enflammer sous n’importe quel prétexte. Les leaders politiques semblent conscients de ce danger. Pour desserrer l’étau, le président Obasanjo compte sur les retombées du " Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique " (NEPAD). Mais celles-ci se font toujours attendre, peut-être parce qu’au-delà des bonnes intentions affichées, ce projet insiste principalement sur l’investissement étranger. Ce qui fait dire à d’aucuns qu’il ne s’agit là que d’une nouvelle façon de dorer la pilule de l’offensive néolibérale pour la faire mieux avaler aux peuples d’Afrique.
Référence : Kasanda Lumembu, Albert, "Le Nigeria, terre d'intégrismes?", Relations, avril-mai 2004 (692), p. 26-27.
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20 mai 2004