par Isaac Isitan
L'auteur, d'origine turque, est producteur et réalisateur
de films documentaires aux productions ISCA inc.
La guerre entre l’Iran et l’Irak et la guerre du Golfe ont rappelé au monde entier la situation précaire du peuple kurde au Moyen-Orient. Le combat de ce peuple pour la reconnaissance du Kurdistan est l’un des plus tenaces et courageux, mais en même temps l’un des plus tragiques de l’histoire contemporaine.
Les Kurdes ont été victimes des intérêts des grandes puissances coloniales pour le contrôle de leur territoire. D’une grande importance géopolitique dans la région, celui-ci est également riche en pétrole et en eau. Après la Première Guerre mondiale, les puissances coloniales européennes, soucieuses de démanteler à leur avantage l’Empire ottoman qui avait pris parti pour l’Allemagne durant la guerre, refirent la carte du Moyen-Orient. C’est ainsi que les Kurdes se sont retrouvés divisés dans quatre nouveaux États. Au nombre actuellement d’environ 30 millions, ils se répartissent de la manière suivante : 43 % en Turquie, 31 % en Irak, 18 % en Iran et 6 % en Syrie.
Et l’histoire se répète.
Le pétrole kurde
La présence de pétrole, en grande quantité, dans le territoire kurde de l’Irak n’est pas étrangère au soutien apporté par les États-Unis aux Kurdes en lutte contre Saddam Hussein. Des pipelines transportent le pétrole du Nord de l’Irak jusqu’à la Méditerranée. Grâce à la zone de sécurité décrétée au lendemain de la guerre du Golfe dans cette région de l’Irak, à majorité kurde, les Américains préservent leur accès aux importants gisements pétroliers qui s’y trouvent. Leur appui aux Kurdes n’a donc rien à voir avec un quelconque motif humanitaire. Ils n’ont jamais rien fait pour contrer les massacres de Kurdes perpétrés par l’armée irakienne, même quand Saddam Hussein lança une offensive contre les Kurdes, vers la fin de la guerre du Golfe, alors qu’ils auraient pu le faire. D’un autre côté, les États-Unis sont le plus gros fournisseur d’armes de la Turquie, à qui ils offrent également une aide logistique dans la répression contre les Kurdes de Turquie et ce, jusque dans la zone de sécurité en sol irakien.
Certes, l’existence de cette zone de sécurité au nord-est de l’Irak, en plein territoire kurde, assure une certaine autonomie politique au peuple kurde de cette région, administrée par les deux principales organisations kurdes en Irak dirigées par des chefs de clan, soit le Parti démocratique du Kurdistan de Massoud Barzani et l’Union patriotique du Kurdistan de Jalal Talabani. Mais ces partis militarisés, aux structures traditionnelles, semblent être tolérés, dans la mesure où ils offrent les conditions nécessaires aux intérêts économiques et géopolitiques occidentaux : le pétrole. Il en va tout autrement du mouvement kurde en Turquie.
Un conflit sanglant
Les Kurdes composent plus de 20 % de la population turque, soit 15 millions sur 67 millions, et occupent un territoire de 230 000 km2 au sud du pays. On a dit peu de chose sur le conflit sanglant qui oppose les Kurdes au puissant État turc. Celui-ci est l’un des plus gros acheteurs d’armes au monde, bien qu’il ne soit en guerre contre aucun pays. À n’en pas douter, cette politique d’armements est dirigée en grande partie contre la menace kurde.
Depuis 1984, plus de 40 000 personnes ont perdu la vie dans cette guerre. Des milliers sont portés disparus. L’armée turque a rasé des milliers de villages et brûlé les terres, forçant le déplacement interne de millions de Kurdes qui se sont agglomérés dans les centres urbains déjà surchargés, comme Diyarbakir, avec tous les problèmes d’urbanisation, de chômage, d’insalubrité, d’itinérance que cela entraîne. Des centaines d’intellectuels et de journalistes turcs se sont retrouvés en prison simplement pour avoir défendu le droit des Kurdes. Quiconque écrit sur les Kurdes risque l’arrestation, la torture ou la mort.
La rébellion kurde, dirigée par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), est l’aboutissement de plus de 70 ans de répression. Elle vise à faire reconnaître les droits politiques et culturels des Kurdes qui vivent en Turquie, dont l’existence même était niée par la Constitution jusqu’à tout récemment. Avant 1997, il était interdit, en effet, de se dire Kurde sous peine d’écoper de cinq ans d’emprisonnement. Les villages de ces " Turcs des montagnes " ont été rebaptisés en turc, tout comme leurs noms de famille. Aucune association culturelle ou école kurde n’est tolérée alors que d’autres minorités comme les Grecs et les Arméniens ont obtenu ces droits. Pourquoi cette négation d’identité et cette répression n’a-t-elle pas davantage attirée l’attention des médias occidentaux?
Certes, la Turquie n’est pas l’Irak. Elle est un allié des Américains et un membre stratégique de l’OTAN au Moyen-Orient. De plus, si le Mossad israélien s’est allié à la CIA dans l’arrestation, au Kenya, du leader du PKK, Abdullah Öcalan – qui attend son procès au Tribunal international de La Haye – c’est qu’Israël, qui a signé en 1996 un accord de coopération militaire avec la Turquie, est loin d’être indifférent à ce qui se passe dans cette région kurde, riche en ressources hydrauliques. L’Euphrate et le Tigre, les deux grands fleuves du Moyen-Orient, prennent en effet leur source dans le territoire montagneux kurde de la Turquie, avant de traverser la Syrie et l’Irak. Cette région est déjà un vaste sentier de barrages gigantesques : 21 barrages et 17 centrales doivent générer 26 milliards de kwh et irriguer 4,2 millions d’acres.
Une histoire avortée
La question nationale kurde n’a cessé d’être à l’ordre du jour depuis l’effondrement de l’Empire ottoman et de son partage colonial au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le Traité international de Sèvres, en 1920, entre les Alliés et l’Empire ottoman, présenta un espoir pour les Kurdes en préconisant la création d’un état kurde. Rejetant les termes de ce traité, au demeurant très injuste pour les Turcs, le général Mustafa Kemal (celui qui allait devenir le père de la République de Turquie), convainquit les Kurdes de participer à la guerre d’indépendance en vue d’un " État des Turcs et des Kurdes " dans lequel les deux peuples vivraient " en frères et égaux ". Une fois l’indépendance acquise, et au moment de dessiner les frontières du nouveaux pays, Kemal revint pourtant sur sa promesse. Sous les pressions de la Grande-Bretagne – et de la British Petroleum, la Turquie accepta de céder Moussoul – province riche en pétrole, mais à majorité kurde – à l’Irak alors sous mandat britannique. Dans les négociations pour le tracé des frontières turco-syriennes, la France, puissance mandataire en Syrie, réussit à obtenir les zones kurdes que revendiquait la Turquie.
Dès 1924, commença la répression politique et culturelle de la communauté kurde. Interdiction de l’enseignement du kurde dans les écoles, dissolution de toute association politique et culturelle. Ce qui provoqua de nombreuses insurrections, toutes écrasées dans le sang. Une politique d’assimilation fut mise en branle, dont la déportation interne. Le Kurdistan resta, jusqu’en 1965, une zone interdite aux étrangers.
Dans les années 70 est fondé le PKK. En 1984, ce dernier lance une guerre de guérilla contre le gouvernement turc. L’armée turque, forte de 800 000 soldats – la 5e armée du monde – , véritable machine de guerre moderne, pensait ne faire qu’une bouchée de ces quelque 300 combattants mal équipés, mal entraînés. Quinze ans plus tard, ils sont plus de 30 000. Selon les sources du gouvernement turc, le PKK comptait , en 1995, au moins un million de sympathisants en Turquie, sans compter les centaines de milliers en exil. On pourrait multiplier par cinq ce chiffre pour avoir le compte juste.
La répression systématique des Kurdes n’a fait qu’accroître le soutien de la population kurde à l’endroit du PKK. Tout porte à croire que si l’armée turque n’a pu écraser 300 combattants au début des années 80, elle ne pourra pas le faire maintenant qu’ils sont 100 fois plus nombreux. Le PKK se présente comme une force politique incontournable. Fortement structuré, il a constitué un Parlement parallèle, diffuse des programmes de télévision depuis la Belgique (Medya-TV) captés par 45 pays, et reçoit des appuis indéniables des Kurdes d’Iran et de plus en plus d’Irak. Avec le temps, le PKK a adouci ses revendications. Il ne lutte plus pour l’indépendance du Kurdistan, mais réclame plutôt une autonomie politique et culturelle au sein même de l’État turc. Pourtant le gouvernement refuse toute solution politique négociée et s’obstine à maintenir sa politique de répression. Il se contente de répéter : " Nous allons écraser le terrorisme d’abord et ensuite Ankara pourra introduire des réformes économiques et sociales pour accélérer la turquisation dans cette région. "
Sans un règlement du conflit autour d’une table, la guerre continuera et rendra impossible l’avènement d’une véritable démocratie. Car les généraux, qui veulent la continuation de cette guerre et ont derrière eux tout le complexe militaro-industriel, possèdent un pouvoir énorme en Turquie, même si, depuis 1983, le gouvernement militaire a laissé place à un gouvernement civil. Jusqu’où sont-ils prêts à aller? En 1993, alors qu’il préparait une amnistie et une négociation avec le PKK, le président turc Turgut Özal mourrait subitement. Une mort suspecte, vite classée " naturelle ", selon les dires de sa propre famille.
La poursuite par le gouvernement turc – sur la base du déni systématique " du problème kurde " – de sa politique répressive et de son refus d’une " paix à travers le dialogue " avec le PKK, ne pourra que plonger la Turquie dans l’engrenage d’une guerre interminable contre un peuple qui se refuse à l’assimilation à laquelle on veut les contraindre.
Référence : Isitan, Isaac, "La tragédie oubliée des Kurdes", Relations, juillet-août 2001 (670), p. 26-27.
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19 mars 2003