Développement ou dépossession? par
Dawood Hammoudeh |
Le soutien des pays donateurs à l’État palestinien cache une normalisation de facto de l’occupation par Israël et l’application de politiques néolibérales. Celles-ci dépossèdent encore davantage les Palestiniens de leurs moyens d’existence.
En décembre 2007, une conférence internationale a réuni à Paris la communauté des donateurs de l’État palestinien, formée principalement de pays occidentaux et arabes, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). À cette occasion, l’AP a proposé le Plan palestinien de réforme et de développement (PRDP) pour les quatre prochaines années. En réalité, ce plan n’est pas palestinien. Il a été élaboré en majeure partie par le British Department for International Development en intégrant la vision de la Banque mondiale. Celle-ci, depuis le début de son implication en Palestine au début du processus des accords d’Oslo, conçoit le « développement » comme un projet qui peut coexister, s’intégrer ou à tout le moins composer avec l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Sans surprise, le PRDP est basé sur les clichés habituels appelant la construction de l’État, la « reconstruction des institutions nationales » et « le développement des secteurs public et privé ». Bien que complètement déconnecté d’une réalité palestinienne touchée dans tous ses aspects par l’occupation, le plan a bénéficié d’une large approbation des donateurs internationaux, car il reprend les hypothèses de la diplomatie menée par les États-Unis et les paradigmes de la Banque mondiale : austérité budgétaire, investissements étrangers illimités et croissance orientée vers l’exportation. L’AP n’aspire apparemment plus à être le gouvernement efficace d’un État réel. Elle se contente d’adopter et de gérer un budget qui dépend des donateurs, qui est conçu par la communauté internationale et où toutes les dépenses et les politiques sont étroitement surveillées par des commissions auxquelles participent des représentants internationaux.
Si les perspectives de l’AP concernant la construction et la souveraineté de l’État semblent déjà sombres, le tableau est encore pire si l’on regarde l’attribution du budget. Dans un pays assiégé, composé traditionnellement de communautés agricoles et dont le développement est en recul, on pourrait s’attendre à ce que le secteur agricole soit au cœur de tout plan de développement économique. Il n’en est rien. Avant la guerre de 1967, le secteur agricole représentait 31 % du PIB de la Cisjordanie et de Gaza. Toutefois, 42 ans d’occupation l’ont réduit à seulement 7 % (Middle East newspaper, n o 10411, 31 mai 2007). Pourtant, son rôle dans la garantie d’une souveraineté alimentaire et d’une indépendance économique de base en fait un élément clé dans la construction de l’État. Malheureusement, le budget actuel de l’AP, basé sur le PRDP, attribue environ 60 % à la sécurité1 et seulement 3,1 % au secteur agricole. Même les 200 millions de dollars qui sont attribués à l’agriculture pour les quatre prochaines années sont consacrés à des projets qui ne tiennent pas compte des réalités sur le terrain. Au mieux, ces projets sont non viables et irréalistes; au pire, ils contribuent à perpétuer l’occupation.
La plus importante des réalités commodément ignorées par ces projets est l’occupation elle-même et les restrictions qu’elle a imposées au secteur agricole. Avec le mur de l’apartheid israélien, les colonies, les zones militaires fermées et la proclamation de « réserves naturelles », Israël refuse aux Palestiniens l’accès à près de 50 % de la Cisjordanie, dont font partie la plupart des terres fertiles et les plus importantes réserves d’eau. Selon le Bureau palestinien des statistiques, plus de 1,5 million d’arbres fruitiers ont été déracinés depuis 2000. Les récoltes sont en danger continuel, les agriculteurs palestiniens faisant face aux attaques aléatoires des colons, ainsi qu’à des contrôles et de fréquents refus d’accès à leurs propres terres, en particulier dans la vallée du Jourdain. Enfin, les longues et exténuantes heures d’attente aux postes de contrôle entraînent souvent la pourriture des produits sous le soleil. Ces restrictions systématiquement mises en œuvre équivalent à une guerre sans fin contre les agriculteurs palestiniens et la souveraineté alimentaire. Dans ces conditions, soit les projets agro-industriels proposés, qui exigent un grand nombre d’ouvriers et une meilleure capacité de transport des produits, sont voués à l’échec; soit ils aggraveront encore plus la dépendance des Palestiniens à l’égard du système des laissez-passer d’Israël.
Loin de les contester, les projets liés au PRDP ignorent tout simplement ou même intègrent les pratiques d’occupation et les infrastructures des colonies. Par exemple, le projet agricole financé par la Japan International Cooperation Agency (JICA) ne s’intéresse pas aux problèmes posés aux agriculteurs palestiniens par les colonies, le vol de leurs terres et de l’eau et les risques environnementaux. Le fait que les colonies continuent à s’étendre dans le cadre du projet colonial israélien est commodément ignoré. Le Japon s’est engagé à verser 100 millions de dollars afin de construire une zone agro-industrielle dans la vallée du Jourdain, apparemment dans le but de développer les exportations palestiniennes de fruits et de légumes. Ce projet voit les entreprises israéliennes basées dans les colonies comme des partenaires importants – et non un obstacle à surmonter – dans le processus d’investissement et de développement en Palestine.
Dans son étude de faisabilité, la JICA considère les « entreprises israéliennes immigrées » comme des modèles et des partenaires potentiels pour les entreprises agricoles palestiniennes. En fait, ces entreprises ne sont pas des « entreprises immigrées » – une expression qui impliquerait qu’elles sont des entreprises israéliennes opérant avec une autorisation sur le territoire palestinien en vertu de la loi palestinienne. Ce sont plutôt des exploitations illégales liées aux colonies, qui payent des impôts au gouvernement israélien et reçoivent de lui un soutien financier. Elles constituent l’un des principaux instruments de l’occupation pour contrôler la vallée du Jourdain.
Néanmoins, le document recommande l’intégration de ces entreprises dans le cadre d’un accord de reconstruction économique. Leur rôle principal serait de fournir des usines de conditionnement et des moyens d’exportation. Les Palestiniens seraient dépendants de leurs services pour franchir les checkpoints israéliens, rendant virtuellement impossible toute exportation des produits palestiniens sans leur aide.
Une autre indication de l’état de négation totale qui caractérise les partisans du PRDP et du projet de la JICA est le fait qu’il est question de cultiver de vastes étendues de terres sans aborder la question des moyens nécessaires pour en assurer l’irrigation. Depuis 1967, Israël a confisqué toutes les ressources en eau dans cette région, a refusé de donner à l’AP sa part légale de l’eau du Jourdain et a interdit aux agriculteurs palestiniens d’y creuser de nouveaux puits. L’AP n’a donc pas d’autre choix que d’acheter l’eau à la compagnie israélienne Mekorot, qui contrôle toutes les ressources en eau dans la vallée du Jourdain. Cependant, même cette solution se heurte à des obstacles liés aux problèmes de l’eau dont souffre la région. En 2007, on y a mesuré les plus bas niveaux d’eau depuis 35 ans et les eaux de pluie ont été insuffisantes pour reconstituer les nappes aquifères, ce qui oblige Israël à réduire l’utilisation de l’eau en gelant certains grands projets agricoles.
Les autorités israéliennes ont également refusé de préciser la quantité d’eau que Mekorot fournirait à l’AP, comme c’était la procédure habituelle par le passé, provoquant ainsi des problèmes d’eau potable dans les zones contrôlées par cette dernière. Compte tenu de cette réalité, il est difficile de savoir comment la JICA prévoit développer un grand projet agricole dans la Vallée du Jourdain sans même connaître la quantité d’eau dont il disposera. La pénurie d’eau est aggravée par le prix élevé de l’eau qui a accaparé tous les revenus que les agriculteurs palestiniens pouvaient obtenir de la vente de leurs produits.
Ces considérations permettent de douter du sérieux de tels projets. Tous les discours sur l’ouverture du chemin vers la paix et le développement semblent n’être rien de plus qu’une bulle médiatique utilisée comme outil pour obtenir le soutien politique de la population palestinienne à travers des promesses vides.
En fait, ces projets concernant la vallée du Jourdain ont déjà été envisagés par Theodor Herzl à la fin du XIX e siècle dans son rêve sioniste de « faire fleurir le désert ». Loin de soutenir les intérêts des communautés agricoles palestiniennes et la sauvegarde de leurs moyens de subsistance, ils aident à perpétuer une idée coloniale et à servir l’idéologie de la Banque mondiale.
En effet, les petits agriculteurs palestiniens travaillent dans la vallée du Jourdain depuis des générations et ont développé un vaste secteur de pâturages au lieu d’entreprises de culture intensive. Cela a l’avantage de nécessiter beaucoup moins d’eau, une ressource rare dans cette région qu’Israël veut annexer. Au lieu de permettre à ces agriculteurs de développer leur propre entreprise, le projet de la JICA prévoit qu’ils travailleront comme ouvriers dans l’industrie agro-alimentaire qui sera contrôlée vraisemblablement par les colons ou les riches élites palestiniennes. Au lieu d’améliorer les conditions de vie des agriculteurs palestiniens et des communautés bédouines de la vallée du Jourdain, ceux-ci sont systématiquement victimes du nettoyage ethnique de leurs terres et privés de moyens de survie.
Une autre réalité occultée est l’impact de la dégradation de l’environnement sur les terres agricoles palestiniennes. Les colonies israéliennes – et en particulier les huit colonies industrielles – sont les plus grandes destructrices de l’environnement palestinien, en raison des eaux usées et des déchets solides qu’elles déversent sur les terres agricoles. Ainsi, en plus de confisquer des terres agricoles pour leurs besoins d’expansion, les colonies créent des niveaux significatifs de pollution de l’air, de la terre et de l’eau dans les secteurs palestiniens.
Les colonies israéliennes produisent environ 40 millions de mètres cubes d’eaux usées par an. Une proportion de 10 % seulement est recyclée, alors que le reste est déversé dans des zones palestiniennes de Cisjordanie. Par exemple, 30 000 mètres cubes d’eaux usées sont déversées chaque jour dans le Wadi al Nar, la Vallée du feu, par les colonies de Jérusalem-Est. D’autres cas concernent la région d’Hébron, où les eaux usées des colonies sont déversées dans les vallées au nord de la ville, et dans la vallée d’Al-Samin. Aussi, les colonies à Naplouse et à Qalqilya rejettent leurs eaux usées dans les vallées de Cana, d’Habla et de Zawarta. La même chose se passe à Jénine, dans la vallée d’Al Maqta. En outre, les colonies polluent également l’environnement par l’évacuation des déchets solides ou par leur enfouissement dans les zones palestiniennes. Par ailleurs, selon les statistiques officielles israéliennes, 3 % des 1000 tonnes quotidiennes de déchets solides de l’État sont déversés illégalement dans des secteurs de Cisjordanie. Les colonies déposent aussi illégalement leurs déchets solides dans des décharges sur des terres palestiniennes. L’une des plus grandes zones de décharge se trouve à proximité d’Abu Dis, à l’est de Jérusalem. Elle représente environ 3000 dunums (un dunum égale un quart d’acre ou 0,1 hectare) et est particulièrement utilisée par les colonies de Jérusalem-Est.
Les déchets chimiques produits par des usines israéliennes dans les colonies – qui contiennent de l’aluminium, du zinc, du mercure, du cadmium, d’autres poisons chimiques liquides et du gaz – posent aussi un problème environnemental. Ces déchets sont déchargés, enfouis ou brûlés dans les zones palestiniennes, entraînant une augmentation du taux de maladies, en particulier de cancer, à proximité de ces usines. Par exemple, au sud de la ville de Tulkarem, près de l’usine chimique israélienne Geshuri, on enregistre des taux excessivement élevés de maladies de la peau et du sang et de maladies respiratoires.
Le regroupement de toutes ces données montre l’ampleur de la menace environnementale qui pèse sur les zones palestiniennes, incluant la pollution des nappes phréatiques et la désertification. Cependant, tant les études des Palestiniens que celles des donateurs ignorent cette réalité.
Les plans de développement nationaux et les grands projets agricoles doivent prendre en considération non seulement leur faisabilité et leurs effets sur les agriculteurs, mais aussi leur impact sur la sécurité alimentaire et la souveraineté des Palestiniens. La Cisjordanie et la bande de Gaza ont d’énormes lacunes en matière de sécurité alimentaire, que ce soit au niveau des produits frais ou manufacturés. Pour ses besoins alimentaires de base, Gaza importe pour environ 594 millions de dollars par an de haricots, de sucre, de semences pour les cultures, etc.
En revanche, les marchés de Cisjordanie dépendent de l’importation des produits en provenance d’Israël ou des ports israéliens. Au total, les secteurs contrôlés par l’AP sont obligés d’importer entre 400 et 450 millions de dollars de produits alimentaires par an pour combler une partie du vide dans le panier d’épicerie.
La théorie du développement économique annonçant un État palestinien indépendant est nulle si cette évolution est fondée sur les importations et les exportations via Israël, au lieu de permettre à l’État d’assurer les besoins alimentaires de base de sa population. Il est clair que les projets du PRDP, le projet de la JICA et d’autres initiatives similaires sont basés sur l’amélioration de la production orientée vers l’exportation et non pas sur la satisfaction des besoins de la population à l’intérieur de la Cisjordanie et de Gaza. Tandis que le peu de terres restantes seront utilisées pour les cultures destinées à l’exportation, l’importation des produits alimentaires augmentera, entraînant une hausse des prix. Les consommateurs palestiniens seront directement exposés à une crise alimentaire et aux spéculations mondiales sur les prix des denrées. En fin de compte, cette agriculture orientée vers l’exportation n’aidera pas à mettre fin au déficit budgétaire que le PRDP tente d’équilibrer.
À quoi tout cela nous conduit-il? Premièrement, les petits agriculteurs sont privés d’autonomie et leurs difficultés causées par l’occupation sont aggravées. Par des incitatifs économiques, on les pousse à quitter leurs terres et à devenir des ouvriers dans le secteur agro-alimentaire. Deuxièmement, l’économie palestinienne se trouve encore davantage à la merci du contrôle total d’Israël sur toutes ses frontières, ses terres et ses ressources. En somme, Israël demeure la principale force capable de déterminer le développement de l’économie palestinienne ou de provoquer son recul.
Une AP digne de ce nom doit changer sa politique de l’agriculture et de l’eau afin de protéger les agriculteurs palestiniens. Elle doit cesser de jouer avec les droits des gens. Cela doit être fait dans le but de créer un secteur agricole véritablement développé et indépendant, et d’assurer la souveraineté alimentaire des Palestiniens. Le refus actuel de l’AP et des donateurs internationaux de discuter publiquement de leurs projets, et pire encore de les modifier selon les besoins et les demandes de la population, oblige les Palestiniens à s’organiser eux-mêmes dans un large mouvement populaire national visant la souveraineté politique et économique. Tous ceux qui ont à cœur la justice sociale et la cause palestinienne ont la responsabilité de démystifier le « soutien » que leur gouvernement accorde aux Palestiniens et de révéler qu’il s’agit d’un soutien de facto au statu quo, à l’occupation et à un développement non viable. Le seul véritable soutien en faveur des droits des Palestiniens consiste à condamner les crimes et l’occupation des Israéliens par le développement d’un mouvement efficace de boycott, de retrait d’investissements et de sanctions.
Traduit de l’anglais par Stop the Wall Campaign
1. L’engagement des donateurs à financer ainsi ce secteur est basé sur l’idée que toutes les formations militaires sont contrôlées par l’armée et les services de renseignements américains et européens et les recrues apprennent que leur objectif est de ne jamais combattre Israël. Ce secteur de la sécurité est devenu un formidable sous-secteur de l’armée et des renseignements israéliens et un outil de répression politique interne.
Référence : Hammoudeh, Dawood, « Développement ou dépossession? », Relations, mai 2009 (732), p. 19-22.
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septembre 2009