par Rodolphe
De Koninck
L'auteur
est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études asiatiques
à l'Université de Montréal.
Il a récemment publié "Le monde vu d'Indonésie",
in Hérodote, mars 2003.
Dès la mise en place des premiers empires coloniaux, l’Indonésie a été dans la mire des forces de la mondialisation. Celles-ci n’ont jamais relâché leur surveillance. L’attentat de Bali, dont on a ouvert récemment le procès, est indissociable de ce contexte.
L’intégration progressive de l’archipel indonésien à l’empire néerlandais s’est faite à compter du début du XVIIe siècle. Réalisée non sans violence, pendant près de trois siècles et demi, l’unification politique de cet immense archipel était à peine achevée au moment où les Japonais l’envahirent au début de 1942. Après la défaite japonaise, ce n’est que par la force des armes que les Néerlandais, aidés en cela, au départ, par la marine britannique, purent reprendre le contrôle de leurs sujets coloniaux réticents, lesquels avaient par ailleurs, dès le 17 août 1945, proclamé leur indépendance. Mais ce contrôle ne fut plus jamais ce qu’il avait été et, après une longue lutte, les nationalistes parvinrent à chasser les coloniaux et à faire reconnaître cette indépendance le 27 décembre 1949. Tant au cours des 52 mois écoulés entre ces deux dates que durant les années 1950, alors que les forces centrifuges menaçaient la consolidation de cet État archipélagique unique au monde, l’armée nationale joua un rôle déterminant et acquit un grand prestige auprès des populations. Comme dans plusieurs pays ayant lutté contre une puissance coloniale têtue, l’armée s’est implantée durablement.
Un monde industriel séduit
Une caractéristique fondamentale de l’histoire moderne des forces armées indonésiennes, les Tentara Negeri Indonesia, connues dans le pays sous l’acronyme de TNI, réside dans les liens étroits qu’elle a tissés avec le gouvernement et les forces armées des États-Unis. Avant que ces liens ne se concrétisent, à la fin des années 1960, les TNI avaient acquis leurs lettres de noblesse auprès de l’establishment américain en menant de main de maître, le 30 septembre 1965, ce que l’on peut sans doute considérer comme le plus rusé des coups d’État de l’ère moderne. Elles étaient alors menées par un héros de la guerre d’indépendance, le général Suharto. Au cours des deux années qui suivirent, celui-ci consolidait son pouvoir en écartant, sans le liquider, le charismatique président Sukarno, et fondait le régime militaire dit de l’Ordre Nouveau. En même temps, une répression sanglante s’abattait contre tout ce qui dans le pays pouvait être soupçonné de sympathie communiste, en particulier dans les campagnes de l’île maîtresse de Java. Il faut se rappeler que, plus au nord, la guerre américaine du Vietnam faisait déjà rage.
Lui aussi plutôt unique dans l’histoire, le régime de l’Ordre Nouveau séduisit d’emblée les forces mondialisatrices modernes, lire les grands pays industriels, États-Unis et Japon en tête. Ceux-ci formèrent alors un grand consortium financier, le Inter-Governmental Consultative Group on Indonesia, l’IGGI, plus tard devenu le CGI, auquel participait d’ailleurs le Canada. Depuis lors et jusqu’à la chute de Suharto, en 1998, ce consortium, éventuellement relayé par le FMI et l’Asian Development Bank, a prêté des sommes colossales au régime, les États-Unis ajoutant au " package " un vaste programme de formation des officiers des TNI.
Parmi les " bons coups " réalisés par le régime de l’Ordre Nouveau, lui ayant acquis la sympathie des grandes démocraties industrielles, ou en tout cas des États-Unis, il y eut l’invasion du Timor oriental le 7 décembre 1975. Il faut rappeler que cette invasion avait obtenu le feu vert du président américain Gerald Ford et de son conseiller Henry Kissinger, lesquels avaient quitté Jakarta la veille au soir. Malgré l'opposition évidente de la population locale qu'elle réprimait déjà par le fer et par le feu, malgré les condamnations de l’ONU, l’Indonésie annexa sa conquête en juillet 1976, en faisant sa 27e province et y massacrant, au cours de la décennie qui suivit, près du quart de la population de quelque 600 000 habitants.
La suite de l’histoire – ou du moins son épilogue – est mieux connue. Fin août 1999, malgré une nouvelle et toujours féroce répression menée par les TNI et les milices à leur solde, la population du Timor oriental vota courageusement en faveur de son indépendance, finalement concrétisée en mai 2002. Entre-temps, après l’intervention des forces onusiennes venues à la rescousse des Timorais en septembre 1999, les Américains interrompirent brièvement leur programme de soutien aux TNI. Ils l’ont repris depuis, d’autant plus qu’il y a eu l’attentat de Bali en octobre 2002, attribué à des terroristes islamistes.
Sous la chape militaire
Les quelque 30 années du régime de l’Ordre Nouveau (1967-1998) ont tout de même donné lieu à un ensemble de réalisations non négligeables. Cela comprend une révolution verte réussie, en particulier dans la riziculture, alors qu’une partie de la rente pétrolière considérable dont disposait le pays a été investie dans l’amélioration de l’agriculture paysanne. Cela comprend aussi une réduction impressionnante de la pauvreté, du moins jusqu’à ce qu’éclate la crise financière de 1997, laquelle n’est toujours pas jugulée. Cela comprend, enfin, une unification administrative de plus en plus poussée de l’ensemble du pays, pourtant très morcelé, tant sur le plan culturel que territorial. La généralisation du recours à la langue nationale, l’indonésien, a beaucoup contribué à cette unification. Tout cela s’est réalisé dans un contexte où l’économie nationale s’arrimait encore plus solidement au marché mondial, d’abord à titre de fournisseur de matières premières abondantes mais aussi, de plus en plus, de main-d’œuvre bon marché dans le domaine industriel.
Mais les coûts réels de ces transformations ont été considérables, voire compromettants pour l’avenir du pays. Premièrement, l’armée imposa un système dit de double fonction, selon lequel sa présence était nécessaire partout, à tous les niveaux, tant de l’administration civile que de la gestion des grands appareils de production. Deuxièmement, cette présence envahissante et intimidante s’est avérée d’autant plus pesante sur l’économie qu’elle était fondée dans la corruption et l’alimentait tout à la fois. Cette corruption concernait les grands prédateurs qui gravitaient autour des généraux, y compris et d’abord le président Suharto et les membres de sa famille, tout comme le petit peuple militaire qui exigeait sa part du gâteau. Troisièmement, parmi les multiples gâchis attribuables au moins partiellement à la corruption, il y a eu et il y a toujours une phénoménale détérioration des écosystèmes, le domaine forestier subissant un recul plus rapide que partout ailleurs dans la région. Ce recul est en large partie attribuable à des entreprises ayant monnayé leur accès au domaine forestier, soit pour y prélever les ressources en bois, soit pour investir dans l’expansion de la culture de palmiers à huile, souvent à l’aide de prêts avantageux fournis par l’International Finance Company, le bras financier de la Banque mondiale.
Enfin, et peut-être surtout, sous la chape militaire, le fondamentalisme musulman a couvé. Pendant le règne de Suharto, la seule véritable résistance organisée à l’arbitraire militaire, à la corruption et à la centralisation excessive des pouvoirs à Jakarta et à Java, est venue de l’islam, d’un islam d’abord fort modéré. Largement présent dans le monde de l’enseignement, dans un pays dont la population est musulmane à 87 %, cet islam s’est consolidé comme force politique, avant de devenir militant et contestataire. Cette évolution est à mettre au " crédit " du régime de l’Ordre Nouveau. Depuis la chute de Suharto, en 1998, la mouvance musulmane a été encore plus infiltrée par les intégristes locaux, eux-mêmes en cheville avec les réseaux internationaux. La répression violente de cette mouvance, en particulier dans la province d’Aceh, par une armée encore largement présente mais plus habile, ne fait que rendre la situation plus explosive.
Le déplacement de la corruption
Les trois présidents qui se sont succédés depuis 1998, en particulier l’actuel présidente Megawati Sukarnoputri, ont eu fort à faire pour calmer l’escalade. La tâche du pouvoir central apparaît d’autant plus grande que sa marge de manœuvre est mince. Il doit répondre aux demandes de décentralisation administrative, et notamment fiscale, provenant de tous les paliers intermédiaires, provinces, districts et " communes ". La décentralisation est aussi requise par les bailleurs de fonds et les investisseurs internationaux qui en ont assez de verser des prébendes aux militaires et aux fonctionnaires du pouvoir central.
Même si cette décentralisation va déjà bon train, il semble que le problème de la corruption n’ait été que déplacé : tout le monde veut maintenant faire ce qui n’était autrefois autorisé qu’aux seuls militaires et à leurs complices.
Enfin, et c’est là sans doute l’ultime paradoxe, la relance économique semble conditionnée par une relance même des exportations, et donc par une dépendance nouvelle à l’endroit du marché mondial. Le FMI et la Banque mondiale, principaux conseillers en cette affaire et jadis si proches du régime militaire, y trouvent leur compte, bien que les pressions ainsi exercées sur les populations ne rendent plus fragile encore l’Indonésie, cet archipel ultime.
Référence : De Koninck, Rodolphe, "L'Indonésie : l'héritage des prédateurs", Relations, juillet-août 2003 (686), p. 26-27.
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28 août 2003