Humanitarisme militaire

par Christian Champigny
L’auteur a travaillé pour Médecins sans frontières, pour la Croix-Rouge et a participé à une mission de maintien de la paix au Congo

L’assistance humanitaire intégrée à l’arsenal militaire, sert à légitimer des guerres.


De plus en plus, des militaires de missions de maintien de la paix des Nations unies ou de coalitions non mandatées par l’ONU sont engagés dans l’assistance humanitaire aux populations victimes de conflits armés. Celle-ci fait maintenant partie intégrante de la stratégie militaire. Elle vise surtout à gagner la sympathie des populations locales – « les cœurs et les esprits » selon l’appellation de la stratégie militaire WHAM (Winning hearts and minds) – et à légitimer leurs campagnes militaires en les qualifiant « d’humanitaires ».

Cet « humanitarisme militaire », inquiète les acteurs humanitaires puisqu’il tend à effacer la précieuse distinction entre intervention militaire et action humanitaire. La première est influencée par des considérations de nature essentiellement politique et stratégique et vise à assurer la sécurité, à vaincre un ennemi, ou parfois, à rétablir la paix, tandis que la seconde est civile et neutre et consiste à sauver des vies et à alléger la souffrance des victimes de la guerre sans autre considération que le niveau de besoin évalué de façon indépendante de tout intérêt politique et en toute impartialité.

Mélange des rôles

Ce mélange des rôles est, à plusieurs égards, problématique. L’attribution de l’aide par des militaires risque d’abord de s’effectuer de façon discriminatoire, en la rendant conditionnelle à l’adhésion à une tendance politique donnée ou à la collaboration avec l’une des parties en conflit. À titre d’exemple, en mai 2004, peu avant son retrait d’Afghanistan, l’organisation Médecins sans frontières dénonçait la distribution par les forces de la coalition de dépliants laissant entendre aux Afghans que la continuation de l’assistance humanitaire dépendrait de leur volonté de fournir des renseignements sur Al-Qaïda et les Talibans.

D’autre part, la neutralité des acteurs humanitaires – le fait de ne pas prendre ouvertement partie – vise à avoir un accès le plus large possible aux populations dans le besoin, où qu’elles se trouvent, peu importe le groupe armé contrôlant l’endroit. Or, le fait que l’aide humanitaire soit octroyée indistinctement par des militaires ou par des humanitaires civils effrite cette perception de neutralité et d’indépendance. Cela compromet la sécurité même des acteurs humanitaires civils dès lors qu’ils en arrivent, par association, à être perçus par certains belligérants comme étant partie prenante du projet politico-militaire de leur ennemi plutôt que d’une œuvre strictement humanitaire et non partisane.

Coopération souhaitable?

On constate depuis une quinzaine d’années que « l’espace humanitaire » – la possibilité d’accès aux victimes d’un conflit où qu’elles se trouvent – s’est considérablement rétréci pour des raisons sécuritaires ou logistiques. Ainsi, d’un point de vue pragmatique, les acteurs humanitaires eux-mêmes ne peuvent pas toujours refuser les importants moyens dont disposent les missions militaires sur le terrain : moyens logistiques (avions cargos, barges, hélicoptères, excavatrices, bulldozers, etc.) ou sécuritaires (capacité militaire). Toutefois, l’action humanitaire doit en même temps veiller à rester neutre et indépendante.

Au sein de l’ONU, des principes ont été convenus afin de baliser la participation des militaires onusiens à des activités humanitaires ainsi que les modalités d’utilisation des moyens militaires par les agences humanitaires des Nations unies et leurs organisations partenaires. Il est ainsi entendu que les militaires ne fassent pas, ou le moins possible, d’assistance directe, mais s’affairent à des tâches où ils n’ont qu’un contact indirect avec des bénéficiaires (travaux d’infrastructures, par exemple). Aussi, pour tout appui logistique ou sécuritaire à une action humanitaire, la requête doit être formulée d’abord par le Coordonnateur humanitaire de l’ONU sur place. Par surcroît, cet appui doit être une solution exceptionnelle et de dernière instance (quand les moyens civils deviennent insuffisants). Limité dans le temps, il doit demeurer sous coordination civile et faire préalablement l’objet d’une analyse rigoureuse des risques que la perception de neutralité des humanitaires soit compromise. Enfin, il doit s’effectuer, bien entendu, en accord avec les principes fondamentaux d’humanité et d’impartialité. Cela constitue certainement un pas dans la bonne direction.

Au cours des dernières années, plusieurs interventions militaires internationales se sont effectuées par des forces non onusiennes, comme en Irak ou en Afghanistan. Dans un tel cas, les balises limitant la participation des militaires aux activités humanitaires sont pratiquement inexistantes.

Il est vrai que d’un point de vue juridique, des forces d’occupation comme celles présentes en Irak ont des responsabilités face au bien-être de la population. La quatrième Convention de Genève de 1949 relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre stipule que toute puissance occupante « a le devoir d’assurer l’approvisionnement de la population en vivres et en produits médicaux ». Cela ne signifie pas cependant qu’elle soit la mieux placée pour apporter directement l’assistance humanitaire de façon impartiale. Elle devrait effectivement en assurer les conditions (par exemple, en facilitant l’importation de nourriture, médicaments et autre matériel humanitaire) mais, comme le soutient Oxfam, ce sont prioritairement, et dans la mesure du possible, les acteurs humanitaires civils qui devraient réaliser la mise en œuvre directe de cette assistance. Aussi, la Mission d’assistance des Nations unies présente en Irak (UNAMI), dans ses principes directeurs à l’endroit des acteurs humanitaires, insiste sur la nécessité d’indépendance, de neutralité et d’impartialité de l’action humanitaire, et sur la possibilité d’accès sans restrictions aux populations. Elle considère également le recours à l’appui de la Force multinationale (FMN) comme devant être une mesure extrême et exceptionnelle. Malheureusement, ces principes directeurs n’ont rien de contraignant pour la FMN, et il est peu probable que celle-ci laisse de côté ses activités « humanitaires » étant donnée l’importance de leur caractère stratégique.

Dans ce type de conflit, s’agit-il alors quand même pour les ONG humanitaires de faire cavalier seul et de forcer leur chemin vers les victimes de la guerre? Peu répondront à l’appel, pour des raisons évidentes de sécurité. De plus, une majorité d’ONG ne bénéficient pas de l’indépendance financière suffisante et peuvent facilement se voir contraintes par les bailleurs de fonds, souvent étatiques, de s’aligner sur les objectifs des forces armées.

Il demeure pourtant éthiquement essentiel, d’une part, que l’aide d’urgence ne soit en aucun cas conditionnelle à des critères autres que le niveau de besoin des bénéficiaires et, d’autre part, que les acteurs humanitaires impartiaux puissent remplir leur mission sans être pris pour cibles. Le dialogue et la coordination entre militaires et humanitaires sont certes nécessaires, mais des engagements internationaux fermes doivent aussi être pris afin de préciser les rôles respectifs de chacun et de limiter l’utilisation de l’humanitaire à des fins stratégiques. On pourra peut-être ainsi mieux assurer le droit des victimes de la guerre à être secourues en toute impartialité.

Référence : Champigny, Christian, « Humanitarisme militaire », Relations, novembre 2006 (712), p. 23-25.

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septembre 2007