Le vent froid du pragmatisme

par Jean-Claude Ravet

En novembre dernier, la motion de Stephen Harper reconnaissant que les Québécois forment une nation en a surpris plus d’un. Tout en clouant le bec au Bloc québécois, la plupart des conservateurs et des libéraux l’ont appuyé en se mordant les lèvres. Le mot nation faisait mal. Il semblait relancer le débat constitutionnel qui répugne tant aux fédéralistes. Au contraire, Stephen Harper réussissait un tour de force en liant le destin de la nation québécoise à celui de l’unité canadienne. Certains ont loué son pragmatisme. Il témoigne, cependant, on ne peut mieux d’un courant antipolitique de fond qui ne cesse de miner l’espace politique. Les paroles, les symboles, les idées en viennent à se vider de leur signification; ils deviennent de purs outils utilisables dans un sens ou son contraire; ce qui compte, c’est l’effet produit. En cela réside leur vérité. Harper est passé maître dans cet art. Il a joué la reconnaissance de la nation québécoise – en misant sur la polysémie du mot nation – pour mieux renforcer le statu quo fédéraliste. Mais si ce n’était qu’Harper qui était en cause. Presque en chœur, détracteurs et sympathisants de la motion soulignaient – comme par dépit – son caractère purement « symbolique », insistant ainsi sur sa futilité.

Étrange attitude qui en dit long sur l’emprise de la logique instrumentale sur notre manière de vivre et de penser. Repliés sur le quotidien, braqués sur l’urgence du temps présent, enjoints à juger tout à partir de catégories utilitaires et marchandes, nous désapprenons petit à petit la valeur et la puissance créatrice des représentations symboliques. L’action étant la sœur du rêve, il n’est pas étonnant que l’impuissance nous gagne. N’est-ce pas la profondeur d’un monde que nous habitons autant qu’il nous habite qui nous échappe ainsi? Comme s’il n’était pas tissé à même le long fil des actions collectives du passé, de la mémoire des luttes qui l’ont forgé, avec ses voix, ses rêves et ses promesses, qui nous rappellent notre dette à son égard. Comme si notre existence, dépourvue d’attaches et de responsabilités, n’était pas imprégnée d’une culture et n’en était pas en quelque sorte redevable.

De plus en plus, la politique gère l’adaptation à un système qui se passe du détour soi-disant inutile de la parole et du sens, s’éloignant, comme d’une chose qui lui serait totalement étrangère, du souci du monde, du besoin de le comprendre et de l’habiter humainement. Elle tend à bannir tant les citoyens que les débats de fonds de l’espace politique, qui s’érige en enceinte privée, réservée aux gestionnaires et aux experts, sous prétexte d’administrer efficacement la société. N’est-ce pas, pourtant, le partage pluriel des voix et des regards qui rend possible la représentation d’un monde commun – fondement du politique?

Le pragmatisme à la Harper est porté par cette déferlante antipolitique. D’aucuns y voient même un progrès. Trop souvent figurants bavards sur le devant de la scène, pendant que les acteurs principaux jouent en coulisses, les politiciens sont dorénavant sommés de cesser leur verbiage et la mascarade des débats, et de livrer la marchandise, comme on dit si bien, quitte à être les fossoyeurs de la parole publique – au lieu d’animer, au contraire, la participation citoyenne et les débats démocratiques pour émerger de la vague. On sanctionne ainsi, au nom d’une logique affairiste, la privatisation de l’espace public.

Ceux qui élèvent leur voix discordantes et en appellent à un espace ouvert où les hommes et les femmes discutent et débattent, convoquent l’imagination pour comprendre le présent et orienter l’avenir en faveur du bien commun, sont aussitôt taxés de « pelleteux de nuages » par les bien-pensants et scribouillards de l’ordre des choses. Chacun de nous étant convié à applaudir – à voter – tel ou tel programme, de telle manière que rien ne change dans ce meilleur des mondes.

S’il est vrai que Québec solidaire semble n’avoir pas tout à fait su éviter la liste d’épicerie – croyant devoir satisfaire tous les partisans de la gauche –, il n’en reste pas moins que son programme a le mérite de délier les langues, d’élargir l’horizon de notre monde aplati par la logique capitaliste et de mettre au cœur de ses préoccupations les enjeux de justice et de solidarité sociales. Ne serait-ce que pour cela, nous devons le saluer comme un souffle vivifiant.

Référence : Ravet, Jean-Claude,« Le vent froid du pragmatisme », Relations, janvier 2007 (714), p. 3.

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22 décembre 2006