POUR LA CONVIVANCE
DANS UN QUÉBEC PLURIEL

par le Secteur des communautés culturelles du Centre justice et foi


Les relations civiques et l'intégration des immigrants restent un dossier prioritaire, malgré les moments difficiles que vit le Québec. Voici un abrégé du mémoire présenté au Conseil des relations interculturelles, lors de sa consultation publique (août 1996).


L'immigration ne doit jamais être considérée, et encore moins administrée, comme si elle n'avait qu'une fonction utilitaire: elle n'a pas pour but de résoudre nos problèmes démographiques, ni nos faiblesses dans la formation professionnelle. Notre vitalité nationale interne doit demeurer entière. Nous pouvons inviter les immigrants à y contribuer, pas à la remplacer.

Nous devons constater que la ligne de clivage la plus nette dans le Québec est constituée par la division linguistique et culturelle qui sépare depuis des générations les Québécois anglophones et francophones, et non pas celle qui distingue les nouveaux arrivants de la population ancienne. Comme il est évident pour tous que les arrivants sont sollicités constamment par ces deux univers, nous considérons que l'effort principal et constant doit être de rapprocher les "deux solitudes" qui cherchent à intégrer les immigrants.

La ligne de fond du mémoire est la recherche de ce qui favorise la qualité de la convivance entre tous les groupes principaux qui forment le peuple québécois et, entre autres, de ce qui réduit les risques de blocages, de refus ou de ressentiment à l'égard des nouveaux arrivants.

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Nous ne pouvons plus considérer les mouvements de population de notre seul point de vue, ni même du seul point de vue des conventions de Genève, mais il faut considérer aussi celui des immigrants éventuels, ce qu'on pourrait appeler la pression de l'immigration. Il faut plus que jamais considérer comme une partie du défi auquel nous sommes confrontés le fait qu'il y a entre 15 et 20 millions de réfugiés dans le monde, un autre 30 millions de personnes déplacées et plus de 100 millions de migrants. Et nous devons considérer toutes les alternatives: contribuer à la solution des conflits interraciaux dans le tiers monde, favoriser efficacement le rapatriement des réfugiés, aider à réduire les dettes nationales, collaborer au développement durable, au développement de mesures indispensables d'éducation et de santé.

Nous limiter à considérer notre capacité d'accueil demeure important, mais ne suffit plus. Comme Québec et comme Canada, nous devrions jouer un plus grand rôle de leader moral et politique au plan international; il nous faut patiemment, mais de façon concertée, sensibiliser l'ensemble de la population québécoise à ces enjeux nouveaux. Notre politique d'accueil compte sur la générosité; mais elle doit reposer sur un système juste et efficace.

Il nous faut donc mener le débat sur ces enjeux migratoires aux deux niveaux qui s'imposent simultanément: au plan international et au plan national. À ces deux niveaux, nous devons nous battre pour une politique d'ouverture et d'accueil, basée avant tout sur des rapports de plus grande justice entre les peuples comme entre les individus.

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C'est ce qui nous fait privilégier, depuis plusieurs années, au Centre justice et foi, le développement actif d'une culture publique commune, qui ne cherche en aucune façon l'assimilation, mais l'expérience croissante des réalités, des façons de vivre, des valeurs qui nous rassemblent au lieu de nous diviser. Nous ne croyons pas qu'on puisse faire un pays à partir de l'image d'une mosaïque: l'intégration doit être plus profonde. Et sans vouloir amorcer une querelle de mots, nous considérons que l'expression culture publique commune désigne mieux le processus d'intégration que nous privilégions que les expressions "espace civique commun", "cadre de référence commun" ou "contrat moral".

Nous ne voyons là ni un contenu figé ou définitif, ni une entreprise unilatérale de la majorité, ni un virage instantané. Il est relativement facile de démontrer qu'il existe une constellation unifiée et cohérente de coutumes, d'institutions et de valeurs qui nous sont communes depuis longtemps, que nous soyons des Premières nations, ou d'origine française ou britannique, ou immigrés plus récemment. Le développement, particulièrement par l'école et par les médias, de ce patrimoine commun favorise beaucoup plus la convivance harmonieuse et l'accueil des immigrants que la dispersion multiculturelle, même si cette dernière peut mieux convenir à d'autres provinces, dont la culture peut s'appuyer sur la grande majorité nord-américaine.

Une telle culture ne s'impose pas, ni ne se négocie en une seule occasion, mais elle suppose une ouverture et une bonne volonté de toutes les composantes du peuple québécois; elle est autant reçue que fabriquée, autant héritage que création commune. Sa transmission relève par conséquent à la fois des individus (famille, quartier, enseignement de l'histoire, façon de vivre sa culture d'origine) et de l'État (école, langue de communication, médias publics).

L'acceptation de la culture publique commune suppose que l'accès à des postes de responsabilité, particulièrement dans la fonction publique, doit refléter le plus possible la composition réelle de la population, que des occasions de rencontre se multiplient (fêtes civiques, projets sociaux jumelés), que la conscience d'un contrat moral proposé aux immigrants soit continuée dans l'accueil, qu'il soit de voisinage, d'emploi et de syndicalisme, de formation scolaire ou de solidarité religieuse.

Sans vouloir entrer dans des précisions pourtant indispensables dans la vie quotidienne, nous tenons à rappeler que la culture publique commune au Québec est d'abord démocratique, avec égale insistance sur l'égalité que définit le mieux possible la Charte québécoise des droits et libertés et sur le souci réel et positivement tolérant du pluralisme. Dans ce contexte, nous considérons que l'évolution s'impose vers une laïcité scolaire publique, une laïcité ouverte sur l'expérience religieuse plurielle qui caractérise maintenant le Québec.

Une autre conséquence, celle-là davantage faite au terme d'une négociation, est celle du français comme langue commune. Nous sommes conscients de la réalité linguistique historique du Québec: des langues amérindiennes ont été parlées ici depuis plus longtemps que le français; l'anglais a, depuis plus de deux siècles, des droits historiques. Mais nous considérons que le choix du français comme la seule langue commune et officielle du Québec est indispensable à l'identité québécoise, à la culture publique commune, à la survie du français en Amérique. Nous croyons que malgré les sacrifices que cela impose, nous devons maintenir le choix que nous avons fait avec l'adoption de la Loi 101.

Nous constatons que des progrès ont été faits depuis vingt ans (1976). Ce choix, selon nous, n'était pas temporaire, pour une période de sauvetage, mais il était l'affirmation de notre identité différente, et donc toujours nécessaire. Nous signalons donc que la contribution de l'État à la vitalité du français, qu'il s'agisse de l'école, du travail ou des médias, est toujours requise, et que cette contribution doit être celle de tous les ministères et non pas du seul ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration. Nous signalons que les budgets destinés à la francisation des immigrants, dès leur arrivés, doivent être augmentés, étant donné que les services n'atteignent actuellement que 30% de la clientèle potentielle.

Les autres dimensions de la culture publique commune que l'on regroupe ici sous le chapeau de "patrimoine commun" n'ont pas du tout la même importance et ne font pas non plus l'objet d'un même consensus. Il ne s'agit pas ici de folklore, même si nous ne l'excluons pas: il s'agit de notre façon de vivre l'humanité, surtout publiquement et dans le changement continuel et créateur. Seuls le temps, la vitalité des diverses communautés, leur intégration plus ou moins grande dans la société québécoise et notre volonté collective d'ouverture pourront faire en sorte que tel ou tel apport spécifique s'inscrira peu à peu dans le patrimoine commun. Dans l'immédiat, il importe que nous retrouvions, plus que dans les années récentes, le sens de notre histoire, spécialement dans le curriculum scolaire. Il nous semble essentiel que l'on revoie les contenus de l'histoire enseignée pour y incorporer, autant que faire se peut, les différents points de vue et apports spécifiques des diverses composantes du peuple québécois.

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Nous insistons pour rappeler d'abord qu'on ne peut pas penser une régionalisation de l'immigration sans considérer au préalable une politique d'occupation du territoire du Québec. Il faut d'abord que le peuple québécois, quelle que soit son origine, puisse vivre en régions, et aime vivre en régions. Aussi longtemps que des régions - plus de la moitié d'entre elles - se videront à travers une migration intérieure, il sera illusoire et en quelque sorte immoral d'y intéresser des immigrants ou même les fils et filles de ces immigrants.

Cela relève de plusieurs ministères, qui doivent considérer la décentralisation de l'économie et des services, à la fois pour la population déjà sur place et pour ceux et celles qui s'ajouteront. Cela suppose le développement d'une mentalité d'accueil, qui peut certainement se développer, comme l'accueil des "boat people", au début des années 80, le démontre. Mais elle ne peut raisonnablement se développer dans un contexte de chômage élevé. Dès maintenant, des contacts entre la région de Montréal et les autres régions peuvent être encouragés, contacts dont les régions et les immigrants récents peuvent à la fois profiter, qu'il s'agisse de stages, de jumelages ou de recherches.

Nous ne pouvons terminer cette réflexion sans ajouter des observations sur les niveaux d'immigration. Observons d'abord que récemment nous avons réduit ces niveaux au Québec d'environ 42 000, dans les années récentes, à environ 27 000, à l'heure actuelle. Les raisons qui ont amené cette réduction sont surtout le fait que le chômage persiste au Québec, tant dans la population déjà sur place que chez les arrivants. Mais nous rappelons que les limites de notre capacité d'accueil et notre capacité d'intégration dans les diverses institutions ne doivent pas nous éloigner de la générosité.

Nous reconnaissons que le contexte économique et l'étape délicate actuelle où la société québécoise cherche à préciser ses modes de convivance avec les nouveaux arrivants, favorisent pour le moment un accueil plus modeste, de l'ordre de 25 000 arrivants par année. Mais nous avons la responsabilité de travailler, à la fois au plan gouvernemental et privé, à favoriser, par tous les moyens, les attitudes d'ouverture et à développer les capacités d'accueil. Certains pays plus pauvres que nous, qui acceptent plus de réfugiés que nous, doivent nous le rappeler. Surtout quand nous songeons à un projet de société que nous voulons nous donner.

Référence : Centre justice et foi, "Pour la convivance dans un Québec pluriel", Relations, décembre 1996 (626), p. 310-312.

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26 février 2003