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Sous l’emprise des transnationales par
Éric Pineault |
Les opposants à la mondialisation sont souvent accusés de tenir une position purement défensive devant un ensemble de changements présentés comme inéluctables, associés au progrès et à la modernité. La résistance altermondialiste, en développant une culture de la limite, est une réponse politique responsable devant la démesure inhérente au capitalisme mondialisé et son imposition irréfléchie d’innovations sociales et technoscientifiques.
Au terme d’une recension des usages du mot « globalisation » dans plusieurs milliers de publications en sciences sociales, entre 1990 et 1999, le sociologue Jens Bartlesen concluait que ce concept, graduellement mais inéluctablement, perdait toute consistance, tout contenu spécifique et devenait un marqueur général de transformations sociales profondes, radicales et insécurisantes. Cinq ans après la publication de son étude, on doit lui donner raison. La mondialisation désigne une pluralité de transformations structurelles dont le principe d’unité semble résider principalement dans la rupture qu’elles opèrent vis-à-vis du monde institué par l’ordre d’après-guerre, en 1945.
La mondialisation serait dès lors un concept purement négatif. Il signale la négation du monde connu par un cumul de ruptures et de changements sociaux se présentant tous comme inévitables et nécessaires. Ici, en Occident, elle signifie la fin d’une destinée collective apprivoisée politiquement par un ensemble de compromis sociaux et le retour de l’incertitude, caractéristique de l’époque des grandes crises du premier tiers du XX e siècle : libéralisme exacerbé, conservatisme, militarisme, le tout sur fond d'une instabilité économique et sociale structurelle. Pour le Sud, elle s’accompagne d’un retour de pratiques explicitement et ouvertement impérialistes, ainsi que de la clôture des espaces d’autonomie politiquement et économiquement significative, au nom de l’intégration commerciale et de l’orthodoxie financière.
Un acquis du mouvement altermondialiste aura été de montrer que le devenir politique des sociétés – tant au Nord qu’au Sud –, assujetti à un procès de changement permanent et irréfléchi, est en fait un produit historique. Nommer celui-ci la « mondialisation » sans s’intéresser aux causes qui lui sont sous-jacentes, comme si elle était une fatalité, ne suffit plus.
Les promoteurs de la mondialisation avancent communément un facteur explicatif déterminant : le développement et la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication. La mondialisation apparaît, dans cette perspective, comme l’effet inévitable du progrès de la science et de l’ingéniosité de l’esprit humain. Elle est associée, de plus, à l’image progressiste d’une humanité enfin capable de dialogue avec elle-même, d’ouverture à autrui, de sympathie et d’harmonie sensées résulter d’une densification des échanges communicationnels à travers la planète.
Cette explication ne tient pas. Ces progrès technologiques n’ont rien de spontané; ils sont le résultat de décisions d’investissement, d’allocation de travail humain et de connaissances, effectuées par quelques grandes entreprises transnationales, en particulier par les firmes qui dominent le secteur des marchés financiers internationaux. Si la puissance économique de ces marchés est impensable sans les réseaux qui véhiculent le capital liquide d’une place financière à une autre, ces mêmes réseaux – et la technologie qui leur est sous-jacente – n’auraient jamais vu le jour sans le soutien massif et constant de la part de ces grands acteurs de la sphère financière. La formation et la diffusion d’un espace de communication global sont ainsi fortement conditionnées par les besoins et les « opportunités » des acteurs économiques prédominants. Il en résulte, si l’image m’est permise, un décalage fort important entre le « global » et le « monde », au sens où des pans entiers de la planète ne sont pas intégrés aux réseaux communicationnels et ne le seront jamais par les seules forces du marché.
Non, les causes doivent être cherchées ailleurs, et particulièrement du côté de « forces sociales mondialisatrices », ces nouveaux acteurs mis en évidence par le mouvement altermondialiste, dont les effets convergent et se renforcent les uns les autres : soit les grandes organisations internationales issues du système de Bretton Woods, les grandes entreprises transnationales, leurs lobbies « globaux » telle que la Chambre internationale de commerce, leurs présidents-directeurs généraux qui se réunissent dans les forums comme Davos, l’infrastructure de technocrates économistes et juristes qui soutiennent les grandes initiatives de libéralisation commerciales telles que l’ALENA et la ZLEA et, finalement, ces curieux acteurs que l’on nomme pudiquement les marchés financiers. Les actions économiques, politiques, juridiques et idéologiques, mises de l’avant par ces acteurs, font système. Ils sont tous, à un certain niveau, interdépendants et solidaires les uns des autres dans ce vaste projet politique qu’est la construction d’une sphère d’action économique ayant une cohérence et une logique propres, à une échelle extranationale et dont l’autonomie est jalousement protégée par un enchevêtrement complexe de normes et de régulations. Le cœur de cette nouvelle économie mondialisée n’est donc pas, comme on tente souvent de nous le faire croire, un ensemble de marchés libres unissant les contrées les plus reculées de la planète dans un espace où une myriade d’entreprises atomisées se livrent au doux jeu de la concurrence.
En effet, on réduit communément la mondialisation à l’ouverture commerciale et à l’intégration des économies nationales en un vaste marché libre. En surface, c’est effectivement sous cette forme que s’imposent les contraintes politiques, les pratiques et les régulations économiques qui lui sont associées : ouverture des systèmes financiers antérieurement cloisonnés, délocalisation des entreprises manufacturières, course à la conquête des marchés étrangers, déréglementation compétitive, élimination des politiques protectionnistes, homogénéisation des politiques fiscales, monétaires et budgétaires sous la contrainte des spéculateurs financiers et de leurs agences de notation de crédit. Si le mouvement altermondialiste dénonce cette « marchandisation du monde », il s’inquiète d’autant plus des puissances œuvrant derrière et en deçà de ce processus : les grandes entreprises transnationales qui en profitent et qui l’organisent. En fait, l’ensemble des politiques et pratiques d’insertion dans la mondialisation ne doit pas être compris comme l’intégration des sociétés dans un nouvel espace vierge où se jouerait une concurrence entre les nations, mais plutôt comme l’adaptation globale des institutions des sociétés nationales aux pratiques et aux besoins des entreprises transnationales.
S’il y a un nouvel espace mondial, il est le produit du système des interrelations et des transactions entre ces superpuissances économiques. Celles-ci ont développé une capacité de coordination et d’intégration de leurs pratiques telle qu’elle leur confère une puissance économique inédite, qui affecte non seulement l’équilibre écologique de la planète mais la destinée de millions de communautés locales et les conditions de vie de centaines de millions de travailleurs et travailleuses. Elles ont su encourager le souffle de libéralisation et de déréglementation qui a balayé les principaux États pendant les 30 dernières années, afin de consolider une autonomie qui les isole et les protège des politiques nationales et des administrations étatiques à un point tel qu’on peut parler d’un basculement du rapport de force entre pouvoir public et puissance du privé. Rares, en effet, sont les États nationaux qui peuvent se permettre d’affronter directement une entreprise multinationale. Cette puissance proprement politique des grandes sociétés ne repose plus seulement sur la menace de délocalisation et de désinvestissement, la forme classique du chantage du capital en réaction à des politiques publiques hétérodoxes. Elles jouissent aujourd’hui d’un ensemble de droits et de privilèges en tant qu’investisseurs qui obligent les États à veiller et à promouvoir les intérêts économiques. Cela leur permet, à titre de « personnes morales », de mobiliser le droit national contre les politiques publiques qui portent atteinte à leur activité. Elles peuvent, aussi, faire appel aux grandes organisations internationales telles que l’OMC, le FMI et l’OCDE pour que ces dernières exercent des pressions morales ou des contraintes financières sur des États récalcitrants à promouvoir leurs intérêts.
De plus, les activités de lobby et de consultations ont pris une telle importance dans le cadre du fonctionnement « normal » des gouvernements actuels que leurs groupes d’intérêts bénéficient d’un accès privilégié aux décideurs politiques. Elles peuvent donc agir directement à l’intérieur de l’appareil d’État pour orienter ou bloquer certaines mesures politiques anticapitalistes. Finalement, l’impact et l’efficacité du chantage classique du capital envers des États souverains, sous la forme de désinvestissement, ont été démultipliés par le nouveau rôle des marchés financiers et monétaires dans le fonctionnement quotidien des économies nationales, et surtout dans la capacité de ces marchés de déstabiliser les finances publiques et le cours des monnaies nationales par le biais de la spéculation.
Or, tout au long du XX e siècle, cette puissance virtuelle des grandes entreprises s’est développée sous une double contrainte, chacune agissant comme limite à son expansion. De l’intérieur, les salariés exerçaient collectivement une certaine régulation sociopolitique du rapport d’emploi par le biais de leurs syndicats et, de l’extérieur, l’État imposait un ensemble de limites formelles et de régulations circonstancielles de leurs pratiques : droits et normes du travail, régulation commerciale, subventions visant l’encadrement de l’investissement, etc. On comprend ainsi l’importance prise, pendant une grande partie du XX e siècle, par les politiques étatiques et les pratiques syndicales visant la territorialisation de l’activité économique des grandes sociétés sur une base nationale et locale : elles l’assujettissaient à un ensemble de régulations économiques qui orientaient l’activité capitaliste en fonction d’objectifs de développement sociopolitique prenant la forme d’un idéal de solidarité providentialiste. Ces objectifs et idéaux, qui paraissent aujourd’hui discutables, entre autres, compte tenu de leur caractère productiviste et de leur complicité avec le néocolonialisme, avaient pour effet de circonscrire et de limiter l’emprise du capital sur le devenir des sociétés occidentales. Sur le plan idéologique, on affirmait le principe de l’ascendance du politique et de l’action de base sur ces organisations hégémoniques du champ économique.
La mondialisation se présente, dès lors, comme le déploiement de la puissance des entreprises hors de l’emprise de ces mécanismes de régulation sociaux et politiques, c’est-à-dire à l’extérieur d'une structure de contraintes et de limites objectives relevant d’autres idéaux et finalités que l’accumulation privée de puissance économique sur la société et la nature. Qui plus est, dans ce contexte, l’ordre des contraintes et des limites s’inverse, car ce sont maintenant les finalités publiques qui sont asservies à l’hégémonie et à l’arbitraire des objectifs privés des grandes sociétés. Cette inversion permet la constitution d’un vaste système de normes et de régulation nationales et supranationales, soutenant et élargissant la puissance des entreprises en tant qu’entités « mondialisées », c’est-à-dire dont les pratiques s’intègrent à un niveau multinational et dont l’intégrité est protégée du contrôle des États nationaux. Pensons à l’extension des droits de propriété intellectuelle, à la reconnaissance du droit des « investisseurs étrangers » à poursuivre les gouvernements de leurs sociétés hôtes, aux dispositifs de marchandisation des ressources naturelles contenus dans les politiques de l’OMC et les stratégies d’ajustement du FMI et de la Banque mondiale, à la suspension et à la dégradation du droit du travail, à la défiscalisation des revenus des grandes entreprises, au démantèlement des politiques industrielles et, finalement, à la pression des grandes organisations internationales pour privatiser les services et les entreprises publics. L’ensemble de ces nouvelles normes est le résultat d’une véritable offensive politique par laquelle se consolident les droits des entreprises sur ceux des peuples et des sociétés.
Si l’on comprend ainsi la mondialisation, la stratégie de résistance altermondialiste prend un sens précis : elle est une réponse à la démesure de la puissance des grandes sociétés et un appel à une politique de la limite. En visant directement ces acteurs dans leurs pratiques hégémoniques quotidiennes, en contestant l’existence des grandes structures qui les soutiennent et dont elles dépendent (l’OMC, le FMI, l’ALENA, ZLEA) et en sabotant les événements où se formulent leurs grandes offensives (les sommets et forums), la résistance a la double fonction de publiciser ces modalités tangibles de l’extension de l’assujettissement des sociétés et des communautés au capital, tout en se constituant comme instance revendicatrice de limites à cette extension dans les multiples lieux concrets où se déploie la puissance corporative. Le caractère fragmentaire et multiforme du mouvement altermondialiste concorde ainsi avec la nature de la puissance à laquelle il résiste, tout comme, au début du XX e siècle, le mouvement syndical a su imposer une résistance au cœur même des lieux où se consolidait l’appropriation corporative du travail social. Or, la résistance syndicale fut efficace parce qu’elle était relayée par le pouvoir politique de l’État providence ou social qui transcendait l’espace des intérêts privés. Elle a su imposer des limites à la puissance économique afin de réaliser des idéaux de solidarité sociale et de proposer d’autres finalités au développement économique que la reproduction du capital. Penser et construire un relais politique de la résistance altermondialiste qui transcenderait le système des grandes sociétés est un des principaux défis de la gauche et des radicaux. D’ici là, la résistance est non seulement nécessaire; elle est une responsabilité politique et éthique.
Référence : Pineault, Éric, « Sous l’emprise des transnationales », Relations, septembre 2004 (695), p. 12-14.
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13 octobre 2005