par Jean Pichette
Devant la prolifération de l'endettement, le "bon sens", le "réalisme financier" nous incitent à vivre "selon nos moyens", de façon "responsable"... Ce langage nous est devenu familier, presque une évidence. Mais, derrière ce nouvel évangile, servi par les grands prêtres de la finance, se profile le nouveau visage de l'aliénation.
"Nous avons trop longtemps vécu au-dessus de nos moyens et il nous faut maintenant nous serrer la ceinture pour réparer les pots cassés, et éviter que les générations qui vont suivre n'aient à payer pour nos extravagances d'hier."
La sentence est sans appel: le "bon sens" condamne une époque d'insouciance, qui carburait à l'irresponsabilité intergénérationnelle. Les yeux rivés sur les indicateurs financiers, nous piétinons le présent pour expier nos péchés, comme si le futur, en avance sur son temps, avait pris le contrôle de son passé. Nous aurions cru au Père Noël, il faudrait désormais s'incliner devant le Père Fouettard.
Autre temps, autres moeurs: après les excès présumés de l'État-providence, le réalisme financier serait la nouvelle providence, le sauveur dont l'étoile guiderait notre retour vers un avenir en forme de XIXe siècle. Il est né ce nouvel enfant, il y a déjà une vingtaine d'années.
L'heure est venue d'examiner le certificat de naissance de ce rejeton illégitime.
L'endettement
Il faut vraiment être de mauvaise foi - ou alors totalement déconnecté, dans tous les sens du terme - pour ignorer que l'endettement est devenu un véritable fléau, pour les individus comme pour les États, ici comme ailleurs. Alors que Québec rêve de récolter sous peu les fruits de sa politique (sic) du "déficit zéro", Ottawa a déjà commencé à faire les arbitrages entre les nombreux prétendants aux surplus de l'après-déficit zéro: entre les diminutions d'impôts et le remboursement de la dette accumulée, son coeur balance au rythme des demandes en forme de congés de maternité, d'allocations aux enfants démunis, de subventions aux équipes de sport professionnel et tutti quanti.
Les individus ne sont pas en reste: ils connaissent eux aussi les affres de l'excès des dépenses sur les revenus. Le dernier message du 1er mai de l'Assemblée des évêques du Québec le rappelait. L'indice d'endettement à la consommation continue de croître au Québec: il est passé de 15,3% en 1984, à 22,1% en 1997. Cela se traduit notamment par une hausse importante des faillites personnelles, qui ont connu un bond de 22% entre 1995 et 1996, pour atteindre 79 631 au Canada.
Est-il possible qu'une perte généralisée du sens des responsabilités ait pu entraîner tout ce beau monde dans une course effrénée à la dépense faisant abstraction du volume du portefeuille de ces nouveaux consommateurs, dopés par le bonheur publicitaire ou par les demandes des électeurs? C'est en tout cas ce qu'affirment depuis quelques années les éveilleurs de bonne conscience, qui aiment clamer du haut des chaires chromées des non moins ostentatoires places financières que le temps du repentir est venu, mais que la pénitence sera douce pour nos enfants. Il suffirait pour cela que nous acceptions enfin, collectivement, de porter notre croix.
Cette image d'Épinal laisse cependant de côté un pan entier de la réalité sociale, un pan qui tend d'ailleurs à absorber toute cette réalité. La financiarisation de l'économie, puisqu'il faut bien nommer cette dynamique, bouche peu à peu tous les pores de la socialité au nom d'une plus grande fluidité des capitaux. Mais la "Liberté 55" promise par cette libre circulation a un prix - d'autant plus élevé qu'on est plus pauvre -, et c'est lui qu'il s'agit de préciser pour comprendre les tenants et aboutissants d'une logique qui, autrement, pourrait n'apparaître que comme la dernière lubie d'économistes, ou de sociologues.
Des "services" financiers...
La financiarisation de l'économie se décline d'abord au quotidien. Un prestataire d'aide sociale se présente ainsi à une caisse populaire pour encaisser son chèque mensuel. Comme on lui refuse ce "service", il se rend dans un comptoir "spécialisé" qui lui remet son argent sur-le-champ, moyennant un certain pourcentage prélevé sur le montant inscrit sur le chèque, émis, faut-il le rappeler, par l'État.
Sa voisine n'a pas ce problème. Elle dispose même d'une carte de crédit qui accroît sa capacité de consommer: c'est en quelque sorte son diplôme de consommatrice. Cette marge de manoeuvre lui coûte, bien sûr, plus cher que celle accordée à son frère par l'institution émettrice de la carte "or" de celui-ci. Mais qui sait, le bon crédit de madame, reconnu par les agences de crédit, lui permettra peut-être de passer à l'échelon supérieur des porteurs de privilèges plastifiés. C'est en tout cas ce que son "conseiller financier" - ex-caissier d'une banque pour laquelle il travaille toujours - lui a dit. Elle aurait ainsi au bout des doigts, après quelques frappes sur le clavier d'un guichet automatique, des liasses supplémentaires de dollars à dépenser comme bon lui semble. À moins qu'elle ne touche jamais à ces billets, transmués avant que d'être en opérations électroniques ayant néanmoins pour elle "cours légal".
La monnaie, frappée par l'État, a ainsi perdu son monopole d'intermédiaire de l'échange, qu'elle avait peu à peu érigé au fil des siècles. Elle avait accompagné la création du marché, où les individus - libérés du poids des traditions - pouvaient désormais échanger des marchandises sous l'oeil bienveillant de l'État, qui garantissait la valeur de l'instrument d'échange. Ce sont maintenant une multitude d'institutions financières privées qui ponctuent les échanges de leur sceau, sans même qu'il soit requis, à la limite, de voir la couleur d'un billet de banque.
Qu'on y songe: la paie d'un individu - traitée par une entreprise financière - est déposée directement dans une institution bancaire; s'il a un compte en banque bien garni, ses frais d'opération seront probablement nuls et les taux d'intérêts qu'on lui verse plus élevés; avec sa carte de crédit, il paie sa voiture - à un prix éventuellement plus bas parce qu'il est membre d'une association négociant des tarifs de groupe; en payant l'essence avec sa carte de crédit, il accumule des points qui lui permettent de bénéficier de rabais auprès d'une ligne aérienne; avec sa carte débit, il peut payer son compte de téléphone, et recevoir gratuitement deux billets pour le cinéma parce qu'il a fait de nombreux appels interurbains, profitant des prix réduits offerts aux grands consommateurs du combiné, etc.
Bref, entre la rémunération qu'il reçoit pour son travail et ce que celle-ci lui permet de se procurer en retour, notre individu croise sur son chemin - sans bien sûr jamais les rencontrer, ou presque - un nombre d'intermédiaires financiers qui aurait donné le tournis à ma grand-mère, responsable de la gestion de la maigre pitance que recevait mon grand-père!
Tous ces "services", bien sûr, ne sont pas gratuits, ne fut-ce que pour assurer la rétribution de la main-d'oeuvre (du secteur tertiaire) voyant au bon fonctionnement de ce système - en attendant, rêvent certains, que les ordinateurs puissent suffire à cette tâche. Les frais de ces intermédiaires sont évidemment régressifs: retirer 1000$ de votre compte ne vous coûtera pas plus cher que si vous retiriez 10$. Si la transaction coûte 75 cents, on aura en effet des frais de transaction de 7,5% dans ce dernier cas, contre 0,075% pour 1000$ - à supposer que le titulaire du compte ait à payer des frais, ce qui n'est pas toujours le cas, les institutions financières préférant les gros bas de laine aux petits.
C'est donc dire que tout ce salmigondis financier génère des coûts qui ponctionnent de plus en plus le revenu du travailleur, néanmoins attiré par lui à cause de toutes les possibilités qu'il offre - dont une extension du crédit, pour effectuer, par exemple, des placements financiers.
... qui prolifèrent
Un célèbre fabricant de saucisses se vantait jadis d'avoir des saucisses plus fraîches parce que plus de gens en mangeaient, et il ajoutait que plus de gens en mangeaient parce qu'elles étaient plus fraîches. Les services financiers prolifèrent de la même façon aujourd'hui: entre le moment de l'acte productif (la création de richesses) et sa rémunération (le salaire du travailleur), le saucisson financier peut être découpé en un nombre virtuellement illimité de tranches. Le crédit offert par des organisations financières est accordé sur la base d'une anticipation des gains à réaliser: pour se prémunir contre une éventuelle non-réalisation des gains escomptés d'un côté, ces organisations octroient donc des crédits d'un autre côté, les pertes avec l'un des débiteurs pouvant être compensées par les gains avec les autres. Il y a donc une incitation systémique à multiplier les crédits afin de permettre à l'argent de "faire des petits".
Bien sûr, tout le monde n'a pas droit aux mêmes honneurs dans cette course à obstacles vers la richesse: ainsi, plus la mise en jeu de capitaux est grande, moins élevés sont les obstacles à franchir. Cette économie-fiction, ou économie virtuelle, est gonflée par des anticipations de gains financiers qui s'auto-nourrissent: elle fonctionne donc selon une logique intrinsèquement spéculative, qui lui permet d'atteindre des taux de croissance donnant à l'économie "réelle" des airs de malade agonisant. Il est en effet bien plus facile de "créer" de l'argent par des jeux d'écriture financière, beaucoup plus rapides que la planche à billets, que de créer des richesses matérielles.
Quoi qu'il en soit, un fait demeure: les titres financiers permettent à leurs détenteurs de grimper petit à petit - ou à grands pas pour les plus chanceux - dans la hiérarchie sociale. Le corollaire est évident: ceux qui ne montent pas quant tout va vers le haut se retrouvent au bas de la pyramide sociale. Ils peuvent toujours tenter de se "refaire" en empruntant... jusque dans les pawnshops pour les moins chanceux d'entre eux!
La logique financière
Voilà ce qui arrive quand l'État perd son monopole de légitimité comme intermédiaire de l'activité marchande: les organisations privées rivalisent d'astuces pour offrir des "services financiers" - et non plus simplement de l'"argent": un glissement sémantique significatif - réputés accroître le pactole de chacun. On n'a qu'à penser à toutes les publicités qui inondent la télévision pour promettre la dolce vita à tous ceux qui choisiront les bons conseillers financiers.
Mais qui dit crédit dit aussi dette, et risque de non-remboursement: s'ensuit la mise en place de mécanismes de gestion de risques - mécanismes eux-mêmes à risques, appelant de ce fait d'autres mécanismes, auréolés du statut de "produits dérivés"... Il faut s'assurer contre tout ce qui bouge, et tout bouge! Heureusement, les compagnies d'assurances (qui étendent leurs activités du côté de celles des banques) ou les banques (qui offrent à leur tour des produits d'assurances) veillent au grain et créent toujours davantage de nouveaux "produits" susceptibles non seulement de protéger le travailleur (désormais investisseur et peut-être plus du tout travailleur), mais de l'enrichir.
Cela porte un nom: gérer sa vie. C'est devenu pour plusieurs une occupation très importante, qui se développe au rythme du secteur tertiaire. Pour certains, c'est malheureusement une nécessité; pour d'autres, c'est un peu le Klondike, mais surtout la cause du malheur des premiers.
Comme le statut d'un individu dans la hiérarchie sociale est intimement lié aux titres financiers qu'il détient, et que ces derniers sont intrinsèquement volatiles puisque découplés de toute contrepartie réelle dans l'économie, la tentation de la fuite en avant est omniprésente pour les détenteurs de capitaux, petits ou grands. Seule l'acquisition de titres financiers toujours plus importants, dans un système en extension continue, peut en effet permettre à l'individu de maintenir ses prétentions à une quote-part plus ou moins importante des richesses collectives. Ces prétentions de tous contre tous s'inscrivent dans une dynamique délestée de tout contrepoids politique porté par un idéal de bien commun: elles font même apparaître comme "réactionnaire" toute opposition à la logique financière. Les "pays en voie de développement", qui doivent subir au présent - et depuis plus de vingt ans! - les diktats des organismes financiers internationaux, connaissent bien ce discours faisant de la "saine gestion financière" le passage obligé d'un avenir que de moins en moins de gens croient glorieux.
Un déploiement
en trois actes
Cet évangile selon l'OMC (Organisation mondiale du commerce) et la Banque mondiale a fait le tour du monde, vouant aux gémonies les infidèles. C'est elle qui a permis à la financiarisation de se déployer avec toute la superbe qu'on lui connaît maintenant. Le moyen était fort simple: il s'agissait de saper à la base le lieu où peut s'inscrire une idée comme celle du bien commun, frein aux prétentions illimitées sur la richesse collective. Pour ce faire, il fallait permettre à la logique financière de traverser les frontières nationales, afin de se constituer en un seul grand espace homogène. Le drame allait se jouer en trois actes.
L'abandon des taux de change fixes (entre monnaies), en 1971, puis l'adoption d'un système de taux de change flottants, en 1973, a marqué la naissance du marché mondialisé de la finance, dans la mesure où s'ouvrait ainsi aux opérateurs financiers privés un espace de liberté qui allait leur permettre de jouer un rôle central dans la détermination des taux de change. Les devises fluctuant au gré de l'offre et de la demande, un bénéfice pouvait désormais être tiré de la capacité à "prévoir" les fluctuations entre les différents numéraires, peu importe que cette spéculation pèse de plus en plus lourdement sur la direction que les diverses monnaies nationales prendraient.
L'autonomie ainsi acquise par les acteurs financiers allait encore faire un bond important, à la fin de la même décennie, avec l'abrogation du contrôle sur les mouvements de capitaux, d'abord dans l'Angleterre de Margaret Thatcher et les États-Unis de Ronald Reagan. C'était l'époque où l'inflation était présentée comme l'ennemi public numéro un et où, à l'instigation des monétaristes de Chicago, tels le prix Nobel d'économie Milton Friedman - par ailleurs conseiller financier du Chili de Pinochet -, les banques centrales ont adopté des politiques très restrictives, entraînant une hausse tout aussi importante des taux d'intérêt, notamment sur les obligations publiques et les bons du Trésor. Le résultat fut éclatant: on jugula l'inflation, mais au prix d'énormes transferts de richesses au profit des détenteurs de ces titres.
Après cette libéralisation et cette déréglementation des marchés obligataires, il ne restait plus qu'à étendre cette logique aux marchés d'actions, dans la seconde moitié de la décennie 80. Le tableau était alors complet, d'autant plus que les autres pays de l'OCDE, Canada en tête, s'étaient mis de la partie: la dette publique allait pouvoir connaître la griserie de l'effet boule de neige, une expérience que les pays du Sud avaient déjà eu le "plaisir" de vivre.
La perversion
de ce système
S'il est une irresponsabilité qu'il faut aujourd'hui dénoncer, c'est bien celle ayant consisté à ouvrir les valves d'un système financier transnational, désassujetti de tout contrôle politique. La perversion d'une telle mise en scène était double: elle permettait aux détenteurs de titres financiers de ponctionner une part importante de la richesse collective, et ce avec d'autant plus de zèle qu'elle minait à sa base une structure fiscale forcée de s'alourdir pour satisfaire l'appétit boulimique d'une nouvelle classe de rentiers.
Tout ce qu'a réussi à produire la vague de libéralisation et de déréglementation des marchés financiers, c'est une nouvelle classe très particulière de Robin des bois. Comme l'a remarqué l'économiste François Chesnais: "Les gouvernements taxent de moins en moins lourdement le capital et les revenus élevés. À la place, ils leur font des emprunts!"
L'exemple canadien est à cet égard probant. On aime répéter que les "folles dépenses gouvernementales", particulièrement pour les programmes sociaux, sont responsables de l'énorme dette accumulée du Canada (comme de ses provinces). Pourtant, la part des dépenses budgétaires du gouvernement affectée aux dépenses de programmes n'a pas cessé de diminuer depuis un quart de siècle, au profit du service de la dette publique. Que s'est-il passé pendant cette période? Entre 1971 et 1980, première phase de la mise en place des nouvelles règles du jeu (sous la houlette, chez nous, du très "progressiste" Pierre Elliott Trudeau), la croissance du produit intérieur brut a été supérieure de 4,32% au taux d'escompte. Pendant la décennie suivante, c'est le taux d'escompte qui a surpassé la croissance du PIB de 4,12%, un écart qui allait passer à 4,80% pendant la première moitié de la dernière décennie du siècle.
Cela signifie simplement que la finance s'accapare une portion croissante de la richesse collective. En fait, les investissements financiers sont devenus à ce point intéressants dans le nouveau contexte mondial qu'ils drainent de plus en plus de capitaux jusque-là logés dans le secteur industriel, où les taux de rendement sont nettement moins importants. Pourquoi investir dans une cimenterie, par exemple, si le retour sur l'investissement peut être trois fois plus élevé du côté de l'"industrie" de la finance?
Cette nouvelle logique de mise en valeur du capital entraîne un entrelacement du capital financier et du capital industriel: cela se traduit par des mégafusions ou acquisitions d'entreprises, sitôt suivies par des "rationalisations" (coupures de postes) visant à augmenter à court terme les rendements de l'entreprise, pour satisfaire des investisseurs qui peuvent déplacer leurs billes à la vitesse de l'informatique.
La démocratisation
de l'extorsion
Certains analystes ont cru déceler dans cette dynamique une démocratisation du capitalisme, la "classe" des investisseurs s'étant effectivement passablement élargie, notamment par l'entremise des fonds de pension et des fonds communs de placements, devenus d'énormes investisseurs institutionnels. Le saucisson financier a certes trouvé dans la mondialisation de quoi sustenter l'appétit des plus voraces carnivores, qu'ils soient de petits piranhas ou de gros requins: après tout, le fantasme des plages du Sud à 55 ans (ou des maisons motorisées) n'attire pas que les gros capitalistes fumant des cigares (cubains?)! De fait, la "rentiérisation" de l'économie a clairement renvoyé dans les poubelles de l'histoire l'opposition classique entre bourgeois et prolétaires, les revenus du capital des premiers (le profit) s'opposant de plus en plus difficilement aux revenus du travail des seconds (le salaire).
Se dessine ainsi une nouvelle opposition: les rentiers vs les non-rentiers. La raison en est fort simple: la "planification financière" est devenue une affaire généralisée chez les gens retirant des profits ou un salaire. Quand, par exemple, les pensions publiques se réduisent comme peaux de chagrin, les placements dans des fonds de pension ou autres REER deviennent pratiquement une nécessité pour assurer la survie personnelle à long terme, bien que cela ait des effets globaux dévastateurs.
Que, dans la même logique, l'engouement pour l'"activité financière" devienne frénésie pour les placements boursiers, ne signifie pourtant pas que le capitalisme se soit démocratisé, sauf à travestir le sens des mots. Après tout, la démocratie se conjugue au même temps que la souveraineté, entendue dans le sens fort du terme: la société devient maîtresse de son destin, décidant d'édicter elle-même les règles de l'avenir qu'elle entend construire. L'abandon aux mécanismes de la finance mondialisée se situe dans une logique tout à fait contraire: elle entraîne toujours davantage d'hétéronomie (le contraire de l'autonomie). Elle tend à faire de l'espace politique un lieu insignifiant, s'auto-inféodant servilement aux diktats des marchés financiers, avec toutes les mesures d'"adaptation" qui s'ensuivent dans les politiques sociales, de santé et d'éducation.
Mais tant qu'à utiliser à contresens le mot "démocratie", ne vaudrait-il pas mieux parler de démocratisation de l'extorsion? Cela aurait au moins le mérite de pointer du doigt le résultat fondamental de la financiarisation tous azimuts: un énorme déplacement de richesses au profit des détenteurs de titres financiers, la nouvelle classe des rentiers.
L'État aliéné...
À voir l'importance accordée à la dette publique dans le discours de nos élites politique et économique, on pourrait être porté à croire que nous vivons dans une société de moins en moins riche, comme nos voisins du Sud d'ailleurs, qui ont une faramineuse dette accumulée. Il n'en est évidemment rien.
Tous les pays - peut-être devrais-je omettre les royautés pétrolières et autres démocraties du genre - ayant été entraînés dans cette spirale de la dette, il faudrait autrement se demander qui sont ces gentils créditeurs étrangers qui nous auraient permis d'emprunter une partie de leur richesse pour que nous profitions du bon temps dans l'insouciance la plus complète... jusqu'au moment de la reddition de comptes! Qui dit débiteur dit en effet créditeur: pour emprunter de l'argent, encore faut-il que quelqu'un en prête. Dans un espace financier planétarisé, c'est à l'intérieur de ce vaste lieu qu'il faut chercher créanciers et débiteurs: et ceux-ci peuvent être rapidement repérés quand on s'en donne la peine.
Rappelons d'abord quelques chiffres. En 1981, le 20% des Canadiens les plus riches gagnait 19 fois plus que le 20% le plus pauvre; en 1994, ce rapport était passé à 24, selon les données de Statistique Canada. Mais le "plus meilleur pays du monde" (sic) n'a pas le monopole de cette inégalité croissante. Aux États-Unis, le PDG d'une entreprise gagne aujourd'hui 200 fois plus que le salarié moyen: en 1973, il n'en gagnait "que" 35 fois plus. On pourrait multiplier ces exemples, tirés aux quatre coins de la planète, mais l'essentiel loge dans la logique qui se dessine. Le fameux recyclage des pétro-dollars observé dans les années 70 apparaît désormais comme une répétition générale de la situation qui est maintenant la nôtre. Ces pétro-dollars étaient constitués des revenus pétroliers, provenant largement des pays du Sud, qui étaient recyclés dans le marché financier international... pour retourner dans les pays du Sud, à gros prix, et nourrir leurs dettes!
Les pipelines qui siphonnent aujourd'hui la planète financière ont un diamètre beaucoup plus important, et des ramifications bien plus étendues. Ils permettent d'aller chercher des sommes importantes jusque chez les plus petits investisseurs. Ces montants sont injectés sous forte pression dans la boîte noire de la finance qui, après avoir procédé à une forme nouvelle de multiplication des pains, envoie, par son système de conduits sophistiqué, des ristournes importantes aux uns... et des comptes (de taxes, de cartes de crédits, etc.) élevés pour tout le monde - ou presque, les premiers étant souvent ici les derniers.
L'extension de la logique de la financiarisation entraîne donc, au niveau individuel, un accroissement des obligations pour les moins chanceux, et, à l'échelle de la société, une dette publique qui s'auto-entretient de façon boulimique, par transfert des richesses, via les ponctions fiscales, vers les créanciers de l'État. Outre le fait, certainement non négligeable, que la dette publique contribue directement, par "la force des choses", à la destruction de la capacité de l'État d'intervenir dans la régulation des questions sociales (santé, éducation, etc.), un phénomène peut-être plus pernicieux se trouve mis en oeuvre pour saper à sa base la légitimité même de l'État.
... devenu un
débiteur
parmi d'autres
Par leur capacité croissante à court-circuiter le monopole de l'État dans la constitution d'un intermédiaire de l'échange, et même à détruire son pouvoir de contrôle du marché financier, les puissances financières ont largement réussi à faire de l'État un débiteur parmi d'autres. Il est alors concevable de voir l'État comme une simple entreprise devant maximiser son efficacité, faute de quoi elle devra s'effacer devant des entreprises - privées, celles-là - plus efficaces. Il faudrait même préciser que la motivation de l'action étatique devrait alors se mesurer par ses performances financières. Ainsi, pourquoi l'État ne devrait-il pas financer la construction d'un stade de baseball, ou la modernisation d'une entreprise fabriquant des automobiles, si les entrées fiscales résultant de tels investissements s'avéraient plus importantes que leurs coûts? Ce faisant, c'est un glissement fondamental dans la conception de l'impôt qui s'opère: celui-ci cesse d'être la marque de la souveraineté de l'État et de sa capacité légitime - politique - d'orienter le devenir de la société, pour devenir un simple moyen à la disposition de toutes sortes de puissances capables de le mobiliser à leur avantage.
C'est l'idée du bien commun, irréductible à la somme des intérêts des individus ou d'une partie d'entre eux, qui se trouve ainsi remise en cause. De fait, la distinction entre ce qui relève du public et du privé tend à s'estomper de plus en plus. Quand l'espace politique (public) est dissout dans la somme des individus (privés) qui le constituent, la dette publique peut elle-même être vue comme la somme des créances privées détenues contre l'ensemble des contribuables. Cet éclatement de l'idée de la dette publique, dont les contribuables deviennent les "titulaires" d'une quote-part égale s'ajoutant à leur "trésor" propre, prive l'État de sa capacité de surplomb sur la société.
Jusqu'alors réputé inaliénable, l'État devient en effet un agent économique parmi d'autres. L'autorité qui était la sienne, et qu'il tirait de l'intérêt public qu'il était censé incarner, s'étiole. La "chose publique" perd toute consistance propre pour devenir le simple carrefour d'intérêts individuels. Débiteur parmi d'autres, l'État peut alors, comme tout débiteur, aliéner ses biens. Aliéné de tout ou d'une partie de son Trésor, l'État, à travers sa dissolution, devient ainsi la marque d'une faillite qui, loin d'être simplement financière, est celle de la société dans son ensemble. Cette faillite procède du refus de reconnaître la dette - fondamentale - qui nous fait exister comme êtres humains: une dette de sens.
La dette de sens!
La logique financière repose sur un postulat érigé en dogme: il n'existe que des individus, qui peuvent entrer en relation entre eux et aliéner leurs biens, au gré de leur volonté. La dette du sens implique au contraire la reconnaissance de notre incomplétude comme êtres humains. L'aliénation est ici constitutive de l'être humain. Elle indique que nous ne pouvons exister humainement qu'à travers le rapport à l'autre. Contre l'idéologie libérale de l'individu-roi, réputé autonome, elle nous rappelle à notre condition d'être en manque, d'être dont la plénitude de l'existence exige l'incontournable détour de l'autre, sans qui l'individu n'est rien. C'est en reconnaissant notre appartenance à ce qui nous lie - une histoire commune, à travers laquelle nous nous sommes "construits" - que nous pouvons faire de cette aliénation une force. L'affirmation de l'individu libre passe alors par la constitution d'une communauté politique, porteuse d'un idéal qu'elle cherche à déployer dans le temps: c'est l'exact opposé d'une liberté réduite à la pseudo-souveraineté d'un individu-consommateur réputé capable de faire lui-même ses choix, étant donné ses contraintes budgétaires, face à une panoplie de produits.
Au fond, reconnaître que nous sommes débiteurs de sens, c'est rompre avec une conception de l'humain qui nie son inscription dans l'histoire, qui refuse d'admettre que la société est toujours davantage que la somme des individus qui la composent. La dette de sens suppose donc la reconnaissance d'une "évidence": celle de la transcendance, sans qu'il faille nécessairement identifier celle-ci à la transcendance divine. Après tout, nous ne sommes pas simplement des sujets empiriques soumis à des lois mécaniques: nous pouvons toujours refuser de nous soumettre à une logique financière qui vicie - parce qu'elle en nie la nécessité première - notre rapport à l'autre.
Nous pouvons, au contraire, accepter de nous soumettre entièrement à la logique financière. Nous consentirions ainsi à vendre ce sans quoi nous ne pouvons exister: la société, avec toute la charge symbolique qu'elle comporte. Accepter un tel marché de dupes, ce serait renouer avec un vieux péché, dans une version contemporaine délestée de dimension religieuse: la simonie, qui consistait à vendre ou à acheter à un prix temporel une chose spirituelle. C'est peut-être un vieux terme, désuet, oublié, mais la simonie est surtout, maintenant, un danger plus grand que jamais.
Référence : Pichette, Jean, "Du Père Noël au Père Fouettard", Relations, décembre 1999 (656), p. 299-305.
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25 février 2003