UN MODÈLE D'EXCLUSION SOCIALE

par Renato Martins
L'auteur est secrétaire exécutif du Réseau brésilien pour l'intégration des peuples
et chercheur au Centre d'études sur la culture contemporaine à Sao Paulo


Au Brésil, comme dans les autres pays du Mercosur, l'expérience du libre-échange s'est avérée traumatisante parce que non accompagnée de politiques d'intégration sociale. La population a raison de craindre une plus grande libéralisation économique et financière.


Il est de plus en plus improbable que les négociations en vue de la création de la ZLEA aient une issue démocratique. Le manque de transparence et la nature socialement rétrograde des accords commerciaux justifient l'appréhension d'une grande partie de la société civile par rapport à cette initiative du gouvernement étatsunien. Richard Fisher, représentant adjoint au Bureau du Commerce aux États-Unis, a récemment combattu les résistances du gouvernement brésilien devant la ZLEA. En décembre dernier, il affirmait dans une entrevue accordée au journal argentin La Nación que le Brésil " doit décider s'il veut prendre part au match ou s'il veut rester sur le banc ".

Ce discours arrogant confirme la nature autoritaire des négociations de la ZLEA. Il est clair que, pour les États-Unis, la ZLEA n'est rien d'autre que l'extension de l'ALENA à tout le continent, favorisant ainsi les entreprises multinationales, à majorité d'origine étatsunienne.

Devant les risques potentiels d'un tel accord, il est temps de mettre de côté la peur de l'isolement et d'affirmer une position plus agressive face à cette nouvelle vague de libéralisation commerciale et financière. À cet égard, le IIe Sommet des peuples des Amériques, en avril 2001 à Québec, doit s'inscrire dans la trajectoire d'une véritable résistance politique et prendre position clairement en faveur d'un modèle plus juste d'intégration des peuples.

Des conséquences désastreuses

Au Brésil, comme dans les autres pays membres du Mercosur, l'expérience de libre échange s'est avérée traumatisante. Le passage à un modèle d'économie ouverte n'a pas été accompagné de politiques d'intégration sociale. Pour cette raison, une ouverture commerciale sans discernement dans nos pays est directement associée à l'intensification du chômage, à l'élimination des droits sociaux et à l'augmentation des risques pour l'environnement. Les travailleurs, comme une large majorité des secteurs populaires, ont raison d'avoir peur d'une plus grande libéralisation commerciale et financière.

Depuis dix années d'ouverture et de réforme de l'État, la situation sociale en Amérique latine demeure marquée par d'énormes inégalités sociales et économiques. Les politiques libérales ont montré leur inefficacité non seulement du point de vue économique, en creusant plus profondément le gouffre de la dépendance financière et en bloquant les possibilités d'un développement soutenu; mais aussi du point de vue social en favorisant l'accroissement de la concentration des revenus et de l'exclusion sociale. L'intégration des Amériques ne peut se faire sur la base d'un modèle politiquement antidémocratique et socialement exclusif.

Les accords de libre-échange ont aussi augmenté la vulnérabilité externe de l'Amérique latine, en amplifiant la dépendance financière qui constitue une des caractéristiques du développement du capitalisme tardif dans la région. Le budget du gouvernement brésilien, présenté pour l'année 2001, prévoit le paiement d'intérêts sur la dette extérieure de plus de 140 milliards de reals.

Cela ne signifie pas pour autant que la solution soit le retour à l'autarcie du temps des régimes militaires. Nous ne pouvons nous désister d'un développement économique et social au nom du libre-échange. Il est de plus en plus urgent de coordonner les politiques économiques et sociales dans le but de surmonter les inégalités, de créer des emplois, d'améliorer le niveau de vie et de garantir un processus soutenu de croissance économique, ce qui précisément n'est pas assuré par les accords de libre-échange. D'autant plus que d'immenses barrières tarifaires et non tarifaires persistent, imposées par les États-Unis et le Canada sur des produits provenant d'Amérique latine.

Il n'y a aucune raison valable pour que le Brésil signe un accord de commerce préférentiel avec les États-Unis ou n'importe quel autre pays, en laissant de côté des produits dont la production place le pays en position plus concurrentielle. Et c'est bien là la stratégie du gouvernement étatsunien : faire avancer dans la ZLEA ses intérêts, tels les investissements, les services et le commerce électronique, et laisser à l'OMC tout ce qui ne l'intéresse pas, comme l'agriculture et l'accès aux marchés.

À l'inverse de ce qu'affirme Richard Fisher, ce n'est pas à cause du Brésil, des pays du Mercosur ou des économies de plus petite échelle, que la ZLEA n'a pas avancé autant que le désiraient les défenseurs d'une plus grande ouverture commerciale. Les présidents d'Amérique du Sud ont réaffirmé, au mois d'août 2000, qu'ils ne céderaient pas par rapport aux délais et aux conditions de négociation de la ZLEA, et qu'ils donneraient la priorité aux accords avec la Communauté andine des nations (CAN) dans une perspective d'élargissement du Mercosur au reste de l'Amérique du Sud.

Mais, de hauts fonctionnaires de l'Argentine et de l'Uruguay parlent déjà de la possibilité d'anticiper la ZLEA. Un secteur du gouvernement brésilien défend aussi une plus grande ouverture de la région vers l'extérieur. Et malgré la résistance de groupes politiques qui préféreraient une intégration plus étroite avec le Mercosur, le président Ricardo Lagos du Chili, a annoncé l'ouverture des négociations commerciales entre son pays et les États-Unis. Certes, on ne peut ignorer l'immense pouvoir d'attraction des États-Unis. Cependant, les inégalités présentes sur le continent rendent pratiquement impossible la réalisation d'un accord équilibré entre ces pays.

Les États-Unis produisent 76 % de la richesse du continent, bien qu'ils représentent 1/3 de la population continentale. Ils ont un PIB per capita huit fois supérieur à celui de l'ensemble de l'Amérique latine. Les multinationales seraient les principales bénéficiaires d'un accord entre des économies aussi inégales. Elles augmenteraient ainsi leur contrôle sur des marchés qui sont saturés dans les pays du Nord, mais en pleine expansion dans ceux du Sud, telle la téléphonie. Malgré cela, les entrepreneurs brésiliens n'ont pu adopter une position commune contre l'implantation de la ZLEA. Quant à la position du gouvernement brésilien, elle est tout à fait ambiguë.

Le ministère brésilien des Relations internationales a déclaré maintes fois que la ZLEA ne représente pas une priorité pour le Brésil. La priorité brésilienne consisterait dans la consolidation du Mercosur et son possible élargissement : l'admission du Chili et de la Bolivie, comme membres associés, et un rapprochement avec les pays de la CAN. Contrairement au Mexique, qui fait déjà partie de l'ALENA, le Brésil alimente l'espoir de rallier les forces sud-américaines avant d'entrer dans les négociations de la ZLEA.

Protectionnisme et exploitation

Il est clair que, indépendamment des différentes prétentions brésiliennes et mexicaines, l'avenir de la ZLEA dépendra beaucoup de la priorité que lui accordera le nouveau président des États-Unis. Un autre aspect décisif pourrait être la capacité des secteurs organisés de la société civile de résister à la nouvelle vague de libéralisation commerciale.

Les résistances au projet de la ZLEA ont des origines et des motivations diverses. Parmi les entrepreneurs étatsuniens, par exemple, il y en a de farouchement protectionnistes, qui exercent une forte pression en faveur de barrières tarifaires et non tarifaires pratiquées envers des produits provenant de l'Amérique latine, rendant difficiles les accords de principe pour la création de la ZLEA. Les taxes à l'importation, érigées par les États-Unis sur certains produits brésiliens, démontrent le pouvoir de pression de ces secteurs : elles atteignent des taux de 239 % pour le sucre raffiné, de 350 % pour le tabac et de 45 % pour le jus d'orange. La législation des États-Unis sur les barrières non tarifaires est une des plus protectionnistes au monde. Au Brésil, l'ouverture unilatérale du début des années 90 a conduit des milliers d'entreprises à la faillite. Une nouvelle vague d'ouverture serait un véritable suicide.

En dépit du discours libéral, le protectionnisme est une pratique fréquente dans les pays industrialisés et il est renforcé par certaines décisions des organismes multilatéraux. L'Union européenne, par exemple, octroie des subventions de l'ordre de 1 milliard de dollars US par jour à l'agriculture, sans jamais être pour autant incommodée par l'OMC. Cette même OMC, par ailleurs, vient de donner au Canada le droit de riposte de 1,4 milliard contre le Brésil dans les sept prochaines années, en surtaxant des produits brésiliens. La décision a été prise en raison de prétendus dommages causés à l'entreprise Bombardier par les subventions à l'exportation reçues par sa concurrente brésilienne, le constructeur aéronautique Embraer. De toute évidence, la question ne réside pas dans l'existence de subventions, mais dans le type de pays qui la pratique. Pourquoi les pays riches y ont-ils droit, et pas les pays en développement? Combien de milliards de dollars Bombardier n'a-t-il pas reçus dans le passé, sous forme de subventions, d'abris fiscaux et de soutien à la recherche, jusqu'à ce qu'il devienne le troisième constructeur d'avions civils dans le monde? Sous prétexte de normaliser le commerce mondial, des décisions comme celles de l'OMC perpétuent la domination externe sur les pays de l'Amérique latine.

L'expérience de l'ALENA a démontré les risques sociaux de ces accords pour les pays de l'Amérique du Nord. Tandis que le Canada, et principalement les États-Unis, ont assisté à l'adoption de politiques sociales régressives qui coïncident avec l'implantation de l'ALENA, le Mexique a expérimenté depuis l'entrée en vigueur de l'accord, en janvier 1994, la croissance des inégalités sociales et régionales, comme caractéristique du processus de modernisation de ce pays. Les entreprises étatsuniennes qui ont déménagé au nord du Mexique passent d'un coût de travail moyen de 19 dollars/heure chez eux au coût moyen de 2 dollars/heure au Mexique. Elles augmentent le chômage d'un côté de la frontière tout en créant des emplois précaires et mal rémunérés de l'autre. À l'exception des entreprises multinationales, tous sortent perdants.

Le Mercosur

La situation du Mercosur n'est pas très différente. Il est vrai que l'ALENA, la ZLEA et le Mercosur sont des accords de nature distincte, ce dernier ayant pour objectif la constitution d'un marché commun qui englobe l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay. En plus de l'union douanière, le Mercosur vise à promouvoir des politiques de développement régional et la libre circulation des facteurs de production, y compris la main-d'œuvre. Mais la dimension commerciale prédomine encore sur la coordination des politiques de développement régional et reflète les intérêts des entreprises multinationales qui opèrent dans la région.

Les coûts sociaux de l'intégration demeurent élevés, et le chômage a été un des traits principaux de l'évolution du marché du travail au Brésil et en Argentine dans les années 90. Il n'y a encore aucun fond régional visant la réorientation professionnelle pour les chômeurs, ni aucune politique appuyant la restructuration productive des secteurs les plus touchés.

Malgré cela, les espaces de participation dans le Mercosur sont plus étendus que ceux de la ZLEA. L'approbation de la Déclaration sociale sur le travail, en 1998, et la mise sur pied de la Commission tripartite sur le travail sont une marque institutionnelle de reconnaissance des liens entre le commerce et les droits sociaux. Elles établissent un seuil minimal de droits à respecter par les pays membres du Mercosur. Bien qu'insuffisants, ces instruments s'avèrent supérieurs au Comité gouvernemental, composé de représentants de la société civile, présent dans la ZLEA. En raison de ces différences, le mouvement syndical au sein du Mercosur soutient une position contraire à la ZLEA.

Résistances et alternatives

Devant la sombre perspective de la ZLEA, le pouvoir de mobilisation et la capacité de proposer des alternatives tels le Forum social mondial, à Porto Alegre (Brésil), et le IIe Sommet des peuples des Amériques dans la ville Québec s'avèrent d'une importance capitale. Il est nécessaire, d'ores et déjà, d'établir une base consensuelle minimale sur le caractère du Sommet préparé par l'Alliance sociale continentale. Du point de vue des organisations démocratiques et populaires, réunies dans le Réseau brésilien pour l'intégration des peuples, nous devons développer une stratégie articulée autour d'actions de résistance et de formulation d'alternatives.

Nous devons continuer à demander la publication immédiate des accords obtenus par les groupes de négociation. Les parlements et les organisations de la société civile ne peuvent rester exclus des négociations et, à la limite, ces accords doivent être soumis à des référendums nationaux pour que la population puisse, seule, décider sur leur adhésion ou non à la ZLEA.

Il est également important de continuer à proposer des alternatives pour un modèle distinct d'intégration dans lequel le développement social prévaut sur les intérêts financiers et commerciaux. Certains thèmes au centre de cet ordre du jour sont déjà ébauchés dans le document appelé Alternatives pour les Amériques : pour un accord des peuples de l'hémisphère..

Dans un commentaire sur les impacts de la mondialisation sur la culture, Augusto Boal, célèbre dramaturge brésilien, a récemment écrit que nous vivions des temps difficiles " où le marché greffe en nous la prothèse du désir, nous extirpe le désir et lui substitue le désir du marché. Pour vendre de plus en plus, poursuit Boal, il faut que je chante avec la gorge d'un chanteur à succès, et non avec la mienne; que je danse avec les jambes d'un autre danseur, et non avec celles que j'ai; que je voie le monde avec les yeux d'autrui, non avec les miens… Je demande, conclut Boal, que nous chantions avec notre voix, que nous dansions avec notre corps, que nous disions notre parole… Nous sommes, tous, différents en raison des cultures où nous avons grandi, des pays où nous vivons. Nous sommes égaux dans la détermination d'être nous-mêmes, dans notre refus d'être de simples extensions du marché-roi… La mondialisation désire le monologue. Pour la combattre, le dialogue est nécessaire . "

Il est à espérer que le IIe Sommet des peuples des Amériques suive les conseils d'Augusto Boal et ait l'audace de chanter de sa propre voix!

Traduit du portugais par José Couto

Référence : Martins, Renato, "Un modèle d'exclusion sociale", Relations, mars 2001 (667), p. 16-19.

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25 février 2003