![]() |
L’industrie de la manipulation de masse par
Caroline Morin |
L’un des spécialistes des relations publiques engagé par le Pentagone et la CIA pour divers projets liés à l’Irak depuis la première guerre dans le Golfe Persique, John W. Rendon, se définit comme un « guerrrier de l’information » et un « manager des perceptions ». Il a orchestré la scène télégénique où, à l’arrivée des troupes américaines à Koweit City en 1991, des centaines de Koweitiens agitaient des drapeaux. Avant l’intervention américaine, l’agence Hill and Knowlton, une multinationale américaine embauchée par le gouvernement koweitien, avait entre autres mis en scène le faux témoignage d’une jeune Koweïtienne (qui s’avéra être la fille de l’ambassadeur koweïtien aux États-Unis) témoignant devant le Comité des droits de l’homme du Congrès américain. Son récit, fortement médiatisé, décrivant des soldats irakiens arrachant des bébés koweitiens dans les incubateurs d’un hôpital pour les laisser mourir sur le sol, avait offusqué les téléspectateurs américains et les élus, et évidemment nourri l’appui à l’intervention américaine. Quand les enquêtes de journalistes et d’Amnistie Internationale montrèrent que tout était faux, il était trop tard; l’effet acheté par le client avait porté fruit. Nous saurons dans quelques années quelles autres manipulations médiatiques nous sont servies dans le cadre de l’actuelle guerre en Irak.
Avec l’industrie des relations publiques, quiconque peut payer quelques millions ou dizaines de millions de dollars – qu’il s’agisse du Pentagone ou de multinationales comme Monsanto ou Walmart ou même de régimes dictatoriaux –, peut bénéficier d’une vaste campagne publique mensongère pour soigner son image et laver sa réputation. Certaines agences se spécialisent dans le « placement » auprès d’un maximum de médias d’« experts » sur des questions comme la situation au Moyen-Orient par exemple, experts payés par l’agence. D’autres firmes de relations publiques excellent dans les sondages ainsi que dans la collecte de données sur les préférences et les opinions des citoyens pour mieux les manipuler. Des firmes utilisent une technologie pour transférer les appels des citoyens qu’ils contactent vers les bureaux de leurs élus afin de leur faire connaître leur opinion – qui vient de leur être suggérée.
Tous les moyens sont jugés bons pour servir le client. Les mobilisations « à la base » font maintenant partie de l’arsenal des stratèges lobbyistes. Pour défendre l’ALENA ou pour contrer la réforme de la santé de Clinton, qui visait une couverture universelle, les défenseurs des intérêts corporatifs ont mobilisé leurs employés et membres afin de simuler un mouvement d’opposition citoyen. Les lobbyistes à la fine pointe de l’innovation pensent que toutes les grandes entreprises doivent viser la mobilisation de leurs salariés, clients et fournisseurs quand des questions leur tiennent à cœur. Ils visent l’extension de la manipulation politique par un maximum de canaux.
La création d’associations bidons dans le but de donner une couverture « populaire » à une position politique corporative est également fréquente dans l’industrie des relations publiques américaines. Cela s’appelle, dans le milieu, le « lobbying synthétique ». L’Alliance pour la défense des forêts de Colombie-Britannique, par exemple, a été créée par la firme Burson-Marsteller au milieu des années 1990 pour faire croire qu’une association citoyenne s’opposait aux écologistes défendant la forêt ancienne de Clayoquot Sound et permettre aux journalistes de transmettre en toute bonne foi des informations mensongères. L’industrie forestière était servie.
Plus encore, des anciens espions des services de renseignement ou de l’armée se recyclent en se mettant au service d’agences de relations publiques pour infiltrer des organismes militants. Aucune loi ne réglemente la surveillance privée. La firme embauchée pour contrer la campagne contre l’hormone de croissance bovine de Monsanto n’a pu cependant éviter que soient identifiés deux de ces infiltrateurs.
Le nec plus ultra dans le domaine des relations publiques est maintenant le « management de l’activisme ». Il s’agit d’identifier les « radicaux » – ceux qui demandent des changements fondamentaux – ainsi que les « réalistes », plus ouverts au dialogue. Ne reste qu’à approcher ces derniers par l’entremise d’un organisme bidon, créé exprès afin de marginaliser les radicaux et leurs demandes.
Il ne fait aucun doute que les corporations privées canadiennes, qui s’inspirent de leurs compétiteurs ou maisons-mères aux États-Unis, salivent devant les occasions de privatisation des services publics. Surveiller ces pratiques et en assurer l’encadrement juridique relève, au plus haut point, de l’intérêt public.
Référence : Morin, Caroline, « L’industrie de la manipulation de masse », Relations, juin 2006 (709), p.15.
Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations
Qui sommes-nous? / nouveau numéro / Archives / Soirée Relations / liens / abonnement / Centre justice et foi
www.revuerelations.qc.ca
janvier 2008