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Radio-Canada face au privé par
Éric George |
Les profonds bouleversements dans le domaine de la télédiffusion, notamment la multiplication des chaînes spécialisées privées et la fragmentation de l’audience, nécessitent autant de renforcer la télévision publique contre les effets de la marchandisation que de repenser la notion de service public.
En 1929, devant la place croissante des États-Unis dans le développement de la radio au Canada, tant en termes de contenu des émissions que de propriété des entreprises, une commission royale d’enquête présidée par Sir John Aird fut mise sur pied. Faisant l’hypothèse d’une domination du secteur privé sur la radio, elle estima que la concurrence sur le marché publicitaire et la quête accrue de rentabilité mèneraient à la médiocrité des émissions, à une trop grande présence de la publicité, à l’absence de stations dans les endroits peu peuplés et à la domination des programmes en provenance des États-Unis. Ses membres en arrivèrent à la conclusion qu’une nationalisation de la radiodiffusion était nécessaire! Or, si la Commission canadienne de la radiodiffusion (CCR), l’ancêtre de la Société Radio-Canada (SRC), fut créée à la suite du rapport Aird, on ne toucha pas au secteur privé. Pourtant, l’histoire de la radiodiffusion publique canadienne va rapidement démontrer que les inquiétudes émises dans le cadre de la commission Aird étaient pertinentes, et ce, non seulement pour la radio mais aussi pour la télévision.
La domination du secteur privé dans la télédiffusion s’est affirmée au début des années 1980, alors que dans une perspective néolibérale, les autorités politiques fédérales, d’abord libérales puis conservatrices, ont favorisé le secteur privé et mis l’accent sur les nouvelles technologies. C’est ainsi que la priorité fut accordée à la création de nouvelles chaînes de diffusion par câble et satellite ainsi qu’à la production privée indépendante. C’est le modèle étatsunien qui devait être suivi! Qui plus est, ces transformations sont allées de pair avec une diminution du financement public de Radio-Canada.
La SRC s’est vite retrouvée enfermée dans un véritable cercle vicieux : la diminution du financement public entraînant une plus forte dépendance à l’égard des recettes publicitaires la contraint à monter une grille de programmation très concurrentielle et peu distincte de celles des stations et réseaux privés, de telle sorte que la spécificité du secteur public a tendance à diminuer. Ce qui donne prétexte à certains de remettre encore plus en cause la place de l’organisme public au sein du paysage audiovisuel canadien.
De plus, depuis les années 1990, les chaînes généralistes tant publiques que privées se sont vues confrontées à d’autres défis. La multiplication des services à la carte et des chaînes spécialisées, ainsi que la place de plus en plus grande du réseau Internet ont contribué à disséminer l’audience au détriment des chaînes généralistes. C’est ainsi qu’en 2006, 22 chaînes spécialisées se partageaient 36,3 % de l’audience. De leur côté, les deux chaînes les plus anciennes, Radio-Canada (publique) et TVA (privée), faisaient respectivement 13,3 % et 27,7 % alors que Télé Québec obtenait 2,7 % de l’écoute. Preuve de leur succès, les chaînes spécialisées, sauf une, ont dégagé des marges bénéficiaires en 2007 supérieures à 15 %, principalement dues aux redevances que leur versent les services de distribution.
La multiplication des chaînes donne l’impression d’une augmentation considérable des sources de divertissement et d’information. En fait, la grande majorité de celles-ci sont entre les mains de quelques propriétaires, à commencer par Astral et Quebecor. Croissance et concentration peuvent parfaitement aller de pair. De la même manière, la multiplication des programmes ne s’oppose pas à leur uniformité. À cet égard, la création de nouveaux services de télévision n’a pu être possible que grâce à la rediffusion généralisée de programmes ainsi que par le développement d’un marché où sont mises en vente les émissions diffusées. En fait, pour les radiodiffuseurs, cette pratique représente un moyen de limiter quelque peu les conséquences de l’éclatement de l’audience. En témoigne la stratégie du principal groupe propriétaire de chaînes spécialisées de langue française, Astral Media, qui consiste à diffuser les mêmes écrans publicitaires en simultané sur l’ensemble de son réseau. La multiplication des émissions de plateau et de télé-réalité s’explique aussi par leur faible coût de production.
Dans un tel contexte de profond bouleversement télévisuel, la SRC a tout d’abord lancé deux services spécialisés en information continue : CBC Newsworld (en anglais) puis le Réseau de l’information (RDI) avant de participer, à hauteur de 45 % des parts, au lancement d’une chaîne culturelle, ARTV, avec trois autres partenaires : Télé-Québec (24 %), Arte France (16 %) et CTVglobemedia (15 %), ces deux derniers étant du secteur privé. Par ailleurs, la SRC a cherché à jouer le plus possible la complémentarité entre la télévision, la radio et Internet, notamment en matière d’information.
Mais la question cruciale demeure celle du contenu. Du côté de la radio publique, il apparaît qu’un équilibre a été atteint pour la Première Chaîne entre des cotes d’écoute fort honorables et une programmation largement distincte de celle du secteur privé. Par ailleurs, l’absence de publicité sur les ondes de la radio publique contribue à marquer sa différence par rapport aux stations privées caractérisées par la domination de la musique et de la publicité.
En revanche, la décision de supprimer la Chaîne culturelle au profit d’Espace Musique a été vivement critiquée, notamment de la part des milieux artistiques et culturels qui se sont opposés à la disparition des débats intellectuels, des discussions littéraires, des entrevues de fond, des recensions de livres et de disques, et des critiques de pièces de théâtre et de films… sans parler de la façon dont est traitée la musique classique.
À propos de la télévision, la montée en puissance des chaînes et des services spécialisés ainsi que d’Internet, fragmentant l’audience, met toujours tant les responsables politiques du pays que les dirigeants de la SRC devant deux choix stratégiques qui auront une influence directe sur les décisions prises chaque année en termes de programmation : opter soit pour une stratégie plutôt élitiste visant une audience complémentaire, soit pour une stratégie à dominante populaire qui a pour but principal de maximiser les cotes d’écoute. Certes, cette dernière a plutôt tendance à l’emporter. Mais il importe d’y apporter une nuance : en témoigne le fameux débat sur la place du sport dans la programmation. Parfois, elle est largement présente, parfois elle disparaît presque complètement.
Face à ce dilemme, dans un rapport récent de 2008, les députés membres du Comité parlementaire du patrimoine canadien ont plaidé pour le maintien d’un grand réseau public généraliste qui offrirait tous les genres télévisuels à destination de l’ensemble du public mais qui traiterait les sujets différemment de la télévision privée. Ce point de vue, maintes fois exprimé auparavant par divers groupes de la société civile, est intéressant. Encore faudrait-il que l’organisme de radiotélévision public soit correctement financé par les subsides publics. Or, la société d’État, même si environ 70 % du budget provient des recettes fiscales, est largement moins financée par les fonds publics que ses homologues britannique, française ou encore japonaise.
Enfin, il importe de rappeler qu’il est impossible au Canada de dissocier complètement les notions de « secteur public », dont la SRC constitue le principal acteur, et de « service public », qui comprend, selon la loi sur la radiodiffusion de 1991, autant le secteur public que les secteurs privé et communautaire. En effet, tous les diffuseurs ont des obligations dites de service public. D’un côté, une prise de position en faveur du renforcement de la spécificité du secteur public nous paraît nécessaire. Cela pourrait se faire en favorisant une plus grande participation du public aux prises de décisions, de telle sorte que le secteur public soit vraiment au service du public, et en augmentant le budget public, voire en supprimant la publicité à la télévision. Et pourquoi ne pas ouvrir plus largement les stations de radio et de télévision à des programmes produits par des organismes issus de la société civile afin de favoriser un plus large « droit à la communication »?
Mais, d’un autre côté, dans un contexte où le secteur privé continuera à dominer le domaine de la radio et de la télé, il importe plus encore de repenser la notion même de service public, au-delà du secteur public, principalement en ce qui a trait aux obligations qui y sont liées, émanant du fait que les ondes sont du domaine public. Avant tout soucieux de la santé financière des chaînes autorisées, le CRTC a eu tendance, par exemple, depuis bien des années, à assouplir les règles en matière de contenu canadien sur les ondes publiques, ce qui a contribué à accorder une place toujours plus importante aux émissions produites à l’étranger, à commencer par les États-Unis.
Une réflexion sur ce que signifie la notion de « service public » en termes de programmation est donc plus que jamais nécessaire, au moment où le secteur privé plaide, à la suite du développement d’Internet, pour que les obligations de service public soient réduites à leur plus simple expression, sous prétexte que nous aurions maintenant un choix presque infini de contenus informationnels et culturels.
Référence : George, Éric, « Radio-Canada face au privé », Relations, novembre 2008 (728), p. 17-18.
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mars 2009