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Télévision : une nouvelle famille par
Dany-Robert Dufour |
La présence grandissante de la télévision dans la société est un phénomène qui ne se laisse pas seulement décrire en termes d’objectifs commerciaux, mais en termes de reconfiguration des subjectivités.
Depuis cinquante ans que la télévision étend constamment son empire dans le monde. À titre d’exemple, en Europe, en 2001, entre 1/3 et 2/3 des enfants avaient désormais la télévision dans leur chambre, selon les pays et les milieux sociaux (près de 75 % dans les milieux défavorisés en Angleterre). À noter que ces chiffres s’appliquent aux enfants entre 0 et 3 ans1. Par ailleurs, déjà en 1998, dans une étude de l’UNESCO, on pouvait lire ceci : « Les enfants du monde passent en moyenne trois heures par jour devant le petit écran, ce qui représente au moins 50 % plus de temps consacré à ce médium qu’à toute autre activité parascolaire, y compris les devoirs, passer du temps avec la famille, des amis ou lire.2 » Ce constat n’a fait que s’accentuer : aujourd’hui, près d’un tiers des enfants regardent la télévision quatre heures par jour ou plus.
Une question fondamentale alors se pose, sans pourtant que la sociologie et que la psychologie (voire la psychanalyse), sauf rares exceptions, aient l’air de s’en être avisées : les conditions mêmes de la socialisation et de la subjectivation ne se voient-elles pas profondément affectées?
Depuis longtemps, des études nord-américaines ont décrit la télévision comme un « troisième parent ». Cette expression ne devrait plus être utilisée aujourd’hui comme simple métaphore, tant la télévision vient à occuper une place fondamentale au sein de la famille, qui a perdu, par ailleurs, ses repères institutionnels. Ce troisième parent pour les enfants, qui est en même temps le meilleur ami de la famille pour les vrais parents, constitue en somme le vecteur qui permet de juxtaposer une nouvelle famille virtuelle aux restes de la famille réelle, contribuant à modifier encore plus ses contours. De fait, ce nouveau parent a ceci de particulier qu’il amène avec lui sa propre famille qui, pour être virtuelle, n’en est pas moins envahissante.
Cette extension virtuelle de la famille a été parfaitement repérée par la littérature dès les débuts du règne de la télévision. En effet, en 1953, dans un saisissant roman d’anticipation intitulé Fahrenheit 451 (Denoël, Paris, 1955), dont François Truffaut a tiré un film en 1966, l’auteur américain Ray Bradbury montrait déjà plusieurs aspects du problème. L’action se situe dans un futur proche : la société ne tolère plus l’existence des livres, jugés dangereux. Ils empêcheraient les gens de s’épanouir. Les pompiers n’éteignent plus les feux, ils débusquent les lecteurs, récupèrent les ouvrages illicites et allument des autodafés. Le héros du récit, Montag, appartient à l’une des ces brigades. Citoyen zélé, il effectue son travail sans se poser de questions. Jusqu’au jour où il croise Clarisse, une jeune institutrice amoureuse des livres qui le fait douter de sa fonction. Il n’en faudra pas davantage pour que Montag prenne goût au fruit défendu de la lecture et cherche le contact avec les « Hommes Livres » (le fameux « Je suis La République de Platon ») qui vivent dans les marges de la société en mémorisant tous les grands livres...
Si l’on a bien perçu la question du rapport télé/livre posée par ce récit, on a peu pris en compte la seconde question décisive qu’il aborde : la télévision comme nouvelle famille. Cet aspect est cependant très présent à partir de la place donnée dans le récit à l’épouse de Montag, Mildred (Linda, dans le film). Celle-ci est complètement assujettie au système de la vie aseptisée et obligatoirement heureuse instaurée par le « Gouvernement ». Elle consomme autant de comprimés qu’il en faut pour éviter toute anxiété. Et surtout, elle vit avec la télévision qui se trouve dans toutes les pièces du foyer et qui couvre toute la surface du mur. Ces murs parlants représentent ce qu’elle appelle sa « famille ». Les personnages virtuels de cette famille vivent donc tous les jours dans le salon de Mildred dont l’ambition la plus significative est de pouvoir se payer un jour un quatrième mur-écran pour améliorer… la vie de famille.
Ce que le roman avait saisi, c’est que les téléspectateurs, désertant les anciens rapports sociaux réels, se mettraient tous à appartenir à une même « famille » incessamment renouvelée, immense et volatile, amenée par la télévision, en ayant soudain les mêmes « oncles » raconteurs d’histoires drôles, les mêmes « tantes » gouailleuses, les mêmes « cousins » dévoilant leurs vies. Et, de fait, si l’on considère les très nombreux talk shows et autres émissions de divertissement que proposent aujourd’hui nos chaînes généralistes, c’est toute une galerie de portraits de famille qu’on y trouve qui circulent sans cesse d’une chaîne à l’autre et valant de l’or, derrière lesquels courent les politiciens en mal d’audience.
Non seulement la télé fournit-elle ainsi une famille, mais elle constitue ceux qui la regardent comme une grande famille où ils apprennent à se connaître – dans le double sens de « se connaître les uns les autres » et de « se connaître eux-mêmes ». Dans une multitude de programmes d’expression de soi, chacun se confie à tous dans un idéal de transparence où l’on ne peut plus rien se cacher. De sorte que l’indécence consiste à présent à cacher quelque chose de son intimité. Le ciment de cette grande famille, c’est la sincérité sur laquelle chacun est jugé. Peu importe que x et y défendent des positions contraires, ils auront raison tous les deux pourvus qu’ils paraissent sincères, c’est-à-dire sincères avec eux-mêmes. Le temps du soupçon critique et de la mise en question de tout idéal de transparence est révolu. Même les adolescents et les jeunes adultes passent maintenant par le confessionnal de Loft Story ou de Star Academy. La nouveauté de ces émissions (ce qui nous rapproche encore de Fahrenheit 451 où les murs parlants sont interactifs), c’est que cette famille, le téléspectateur peut désormais la composer à son gré en tapant 1, par exemple, s’il veut soutenir Loanna ou 2 s’il veut éloigner Élodie...
On pourrait se demander : après tout, pourquoi pas cette virtualisation des rapports familiaux? N’est-ce pas là le cours même de l’histoire qui fait que tout évolue? De sorte qu’il n’y aurait aucune raison de porter un jugement dépréciatif sur la période actuelle surtout si c’est pour mieux valoriser celle qui n’existe plus. D’ailleurs, le temps où l’on étouffait dans les familles réelles n’est pas si loin. Le fameux « famille, je vous hais » de Gide, repris par les étudiants de Mai 68, ne remonte qu’à une ou deux générations. En ce sens, une famille virtuelle n’est-elle pas préférable à une vraie famille sachant que, quand on en est vraiment fatigué, il suffit de tourner le bouton sans avoir, comme autrefois, à « tuer le père »?
La réponse à cette objection peut s’appuyer sur une remarque que Montag adresse à sa femme : « Est-ce que ta "famille" t’aime, t’aime vraiment, t’aime de tout son cœur et de toute son âme, Millie? » Il sentit les yeux de sa femme qui se plissaient lentement, fixés sur sa nuque. « En voilà une question idiote! » La question est ressentie comme « idiote » par Mildred parce que sans réponse pour elle. De fait, la question ouvre un gouffre. Celui qui aime les personnages de cette « famille » ne peut pas être payé de retour car ceux-ci, étant virtuels, ne peuvent qu’être parfaitement indifférents à son sort. Si ce n’est pas l’existence subjective de l’autre qui préoccupe cette « famille », c’est que rien ne préoccupe cette « famille » dans la mesure où elle n’est elle-même qu’un leurre, produit par une industrie culturelle qui, comme toute industrie, cherche avant tout… à dégager des profits. Et derrière ce leurre se cache la seule réalité consistante, l’audience qui se mesure, se découpe en parts afin de pouvoir se vendre et s’acheter sur le marché. En fait, seule compte l’audience car c’est cela qui influe sur les affaires sérieuses : le prix des espaces publicitaires. Qu’on ne voie dans ce propos nul mauvais procès, je me contente de répéter la règle que le directeur des programmes de TF1, enseignant à Dauphine et à la Sorbonne, a énoncé à l’usage des apprentis-programmateurs : « Il est inutile d’augmenter les coûts pour provoquer un programme meilleur que celui qu’on diffuse si vous avez déjà la meilleure audience.3 » Je n’épilogue pas, chacun connaît aujourd’hui les propos tristement célèbres par leur cynisme cru, tenus à l’origine en petit comité par M. Patrick Le Lay, président de TF1, qui confirmait à ses pairs, grands patrons comme lui : « Nos émissions ont pour vocation de rendre [le cerveau du téléspectateur] disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. »
C’est donc bien cela qu’il faut élucider : la façon précise dont est obtenue cette disponibilité. Or, s’il n'existe aucune autre activité sociale qui soit plus évaluée que la consommation télévisuelle, ces mesures ne disent quasiment rien sur la subjectivité de ces publics. C’est pourquoi il convient d’inventorier cette vaste zone d’ombre où de l’énergie psychique est captée pour être convertie en audience. Je forme l’hypothèse que ce qui permet à cette audience de se fidéliser s’explique par le fonctionnement de la télé comme famille virtuelle de substitution.
Est-ce à dire que les choses soient analysables en termes de prise de pouvoir des multinationales sur les esprits? Je ne le crois pas. Ce sont les parts de marché qui préoccupent l’industrie télévisuelle, non l’existence subjective de l’individu. Par contre, que la « culture » puisse représenter un marché à conquérir est une chose; que les puissances qui veulent y parvenir aient vocation à faire face aux obligations qui s’imposent dans ce champ en est une tout autre. Autrement dit, il se pourrait bien qu’avec la désinstitutionnalisation de la famille, d’un côté, et l’extension du Marché à de nouveaux secteurs, de l’autre, la formation des personnes ne soit plus réellement assurée. En ce domaine crucial, on ne sait guère que faire et on improvise, ce qui revient à miser beaucoup trop sur l’extraordinaire plasticité de la subjectivité humaine.
Le fait d’avoir désormais à vivre dans une « famille » virtuelle – structurée en sous-main par des rapports marchands purs et durs – n’est pas sans effet sur les modalités de subjectivation.
La moindre prise en considération de cette « famille », geste indispensable si l’on veut vraiment décrire et penser notre monde, permet de développer une puissante interrogation à l’encontre de toutes les analyses qui présentent notre époque comme fondamentalement individualiste. Je pense, entre autres, à celle de l’ex-ministre philosophe Luc Ferry dans le livre-bilan qui inspirait son action, Lettre à tous ceux qui aiment l’école (voir, par exemple, le chapitre 2, significativement intitulé : « Les racines du mal : une poussée individualiste qui met l’école en difficulté »). Car l’existence de cette nouvelle « famille » où baigne désormais l’enfant n’incite nullement à parler de « poussée individualiste ». C’est d’ailleurs l’avis de Bernard Stiegler qui, dans un vif et récent petit livre, Aimer, s’aimer, nous aimer (Galilée, 2003), à propos de la télévision et de la misère symbolique, indique que « [l’audiovisuel] engendre des comportements grégaires et non, contrairement à une légende, des comportements individuels. Dire que nous vivons dans une société individualiste est un mensonge patent, un leurre extraordinairement faux. […] Nous vivons dans une société-troupeau ». Le vrai nom de cette famille serait donc, aussi imprononçable soit-il, un troupeau, qu’il ne s’agirait plus que de conduire là où l’on veut qu’il aille s’abreuver et se nourrir, c’est-à-dire vers des sources clairement désignées.
Pour désamorcer sans tarder quelques possibles malentendus, il me semble nécessaire de souligner que parler d’une société-troupeau n’est nullement incompatible avec le déploiement d’une culture de l’égoïsme érigé en règle de vie, comme Stiegler en convient du reste. Cette vie dans un troupeau virtuel suppose en effet un égoïsme hypertrophié présenté comme accomplissement démocratique (« Sois toujours plus toi-même en participant toujours plus à la famille! »; « Avec nous, tu seras au centre du système. »).
En dépit de la grégarisation des consciences produite par le sentiment d’appartenir à une même famille virtuelle, il se met en place des mécanismes d’individuation4 nouveaux et paradoxaux, notamment la construction de soi par les autres. L’incroyable besoin de vouloir devenir célèbre qui saisit les jeunes gens serait aujourd’hui à interroger en ce sens. Il se mesure par exemple à la façon dont nombre d’adolescents courent derrière une apparition télévisuelle à Star Academy qui leur permettrait enfin de croire qu’ils valent quelque chose puisqu’ils ont été choisis pour que d’autres les voient à l’écran. Ce besoin s’accorde au fond à un fantastique souci de conformité puisque je ne peux devenir célèbre et rallier les suffrages qu’en présentant aux autres le maximum de traits d’identification avec eux. En ce sens, les jeunes stars d’aujourd’hui sont celles qui ressemblent le plus à ce que veut la « famille », c’est-à-dire la foule. Aujourd’hui, c’en est fini de ce principe d’individualisation qui me faisait être par moi-même ce que d’autres ne pouvaient être et qui impliquait une ascèse, une formation, des stratégies et des apprentissages. Désormais, je suis célèbre lorsque je réponds au plus proche et au plus vite de ce que les autres veulent de moi. Je peux alors échapper à la déprime en étant passé de l’autre côté de la « famille », du côté des regardés.
Cette réflexion ne constitue bien sûr qu’un premier repérage. Il y aurait à conduire plus loin l’investigation en suivant l’idée qu’il y a probablement autant d’aliénation à découvrir dans les nouvelles familles virtuelles d’aujourd’hui que dans les familles œdipiennes d’autrefois. Celles-ci furent découvertes comme le foyer privilégié de formations des différentes formes de névrose, celles-là devraient être considérées comme porteuses de nouvelles formes de subjectivation incertaine ayant de sérieuses conséquences pour le lien social.
1. Sonia Livingstone et Moira Bovill (éd.), « Children and young people in a changing media environment », Recherche Comparative Européenne, Londres, 2001.
2. Jo Groebel, « The UNESCO Global Study on Media Violence » in Children and Media Violence, UNESCO, Stockholm, 1998.
3. Cf. Laurent Fonnet, La programmation d’une chaîne de télévision, Éditions Dixit/DESS Communication audiovisuelle, Université Paris I, Paris, 2003.
4. À distinguer de l’individualisation. Je définis l’individuation comme ce qui permet de se compter pour un dans « le troupeau ». Alors que l’individualisation implique la sortie du « troupeau » et l’avènement d’un sujet autonome.
Référence : Dufour, Dany-Robert, «Télévision : une nouvelle famille », Relations, novembre 2008 (728), p. 23-26.
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