par Benoît Leblanc et Francis Dupuis-Déri
L'expression a fait florès. Elle est sur toute les langues. Revêtant le plus souvent une connotation négative, elle est dénoncée comme procédure de rectification du langage allant dans le sens du conformisme social. Elle a pourtant été popularisée, dans les années 70 par le mouvement féministe dans le but de démonter les mécanismes langagiers qui consolident l'oppression. Elle est bien une arme politique, mais au fond quelle conception du langage sous-entend-elle?
Entourloupette langagière utilisée à bon ou à mauvais escient, le politically correct cherche à présenter des réalités historiquement bafouées sous des airs sympathiques.
Benoit Leblanc
L'auteur est professeur à l'Université du Québec
à Trois-Rivières
Le politically correct (PC) touche d'abord les choses et, avant tout, la pensée. Et la langue, dans sa dynamique sociolangagière, emboîte le pas, véhiculant ce mode de pensée, servant de paravent à ce camouflage controversé. Il s'agit ici de gommer les réalités trop crues, de les ôter de la vue des âmes bien pensantes ou de les montrer sous un meilleur jour à la face même du bon peuple. Quelles en sont les manifestations? Notre intention n'est pas de passer en revue les tournures PC, un grand nombre sont courantes, tant elles sont répétées ad nauseam dans les médias.
À la rescousse du dévalorisé
Nous nous intéresserons particulièrement à l'adjectif premier et à ses avatars dans le merveilleux monde de la bienséance langagière. Ce cas de figure, de figure toute virginale, prétend accorder la première place à tout ce qui a été historiquement bafoué, idéologiquement éludé ou socialement marqué plutôt de manière négative. Premier, un adjectif tout empreint de naïveté, d'innocence - qu'on se souvienne de ses premiers pas, de sa première communion, du premier baiser, etc. - , un adjectif qui a rejoint les rangs de la nouvelle orthodoxie.
Premier (oups!) exemple : ainsi vient-on de découvrir que certains arts n'étaient plus primitifs, mais premiers, ces manifestations artistiques incluant les uvres créées notamment par les artistes des Premières nations, lesquels n'habitent pas nécessairement les premiers quartiers. En fait, ces vieux quartiers étant trop défavorisés pour être considérés comme historiques, ils deviennent premiers. Toutefois, les euphémismes se rapportant aux choses portent peu à conséquence : ils sont anodins et portent même à rire. En revanche, il est plus intéressant de jeter un coup d'il sur les noms de personnes ou de catégories de personnes traduits en PC. Il ne s'agit pas ici d'une charge contre les tenants et les aboutissants des gestes des peuples en cause, mais d'analyser les aberrations linguistiques qui en découlent.
Hallucination
Revenons à l'exemple des " Premières nations ". Cette dénomination se veut à la fois politique et correcte - elle ne fait pas de discrimination linguistique - et il semble que les citoyens concernés préfèrent eux-mêmes s'appeler de cette façon, en lieu et place d'un exonyme, terme signifiant " un nom donné à un groupe, à une communauté, à un peuple, etc. par une personne ou un ensemble de locuteurs extérieurs à ces mêmes regroupements ". Tant mieux. Au cours de l'histoire, lorsqu'on s'est fait successivement affubler de vocables comme " sauvages ", " indiens ", " amérindiens ", etc., il est juste et souhaitable d'améliorer son étiquette, même si la recherche d'une dénomination naturelle demeure toujours naïve et sans issue.
En outre, la création d'une nouvelle appellation remplaçant une forme jugée impropre dissimule souvent des revendications, manifeste un besoin de reconnaissance ou comble une quête d'identité. Mais l'usage de l'adjectif " première " devient ici abusif : que dire des Premières nations disséminées partout au pays, toutes premières! Ironiquement, posons la question : comment départager ces ex aequo?
En revanche, des groupes minoritaires, peu dupes du stratagème politiquement correct, vont utiliser volontairement " leurs " propres exonymes péjoratifs pour exacerber, aux yeux du vaste monde, leur condition d'opprimés. À titre d'exemples d'exonymes, citons le nom esquimau signifiant " mangeur de viande crue ", accolé aux habitants des mers arctiques par leurs ennemis, c'est-à-dire les Indiens (autre exonyme) et pygmée du grec pumaios, " gros comme le poing ". Ce dernier mot est réservé à des ethnies africaines dont la taille des individus est petite. Dès lors, on peut comprendre leur désir de sortir de l'anonymat, pour ne pas dire de l'exonymat! Mais on peut douter de la justesse des dénominations privilégiées.
Arme de combat
Le langage est perçu comme une arme de combat, un moyen de corriger les choses : comme si le simple fait de changer le nom des réalités du monde suffisait à le transformer, à l'améliorer, le métamorphoser en paradis sur terre. Quel cratylisme primaire (à savoir coïncidence immédiate des mots avec leurs significations)! Victoire d'une langue qui imiterait la réalité. On cherche l'étiquette conforme à la lecture qu'on en fait. Bref, le PC soutient en quelque sorte une doctrine et l'investit en orientant la pensée humaine. À la merci du trop grand nombre d'adeptes croyant que les mots sont issus de l'être des choses, restons donc à l'écoute pour entendre notamment - revenant à nos exemples précédents - l'expression qui remplacera le mot premier. Ce qui ne saurait tarder, tant le souci de la correction politique fait constamment l'objet de la recherche du mot idoine, amenant l'atténuation au comble... du ridicule.
Les opposants au mouvement politically correct, retranchés dans la grammaire comme s'il s'agissait d'un lieu immuable, tentent de penser l'impensable : une langue sans histoire.
Francis Dupuis-Déri
L'auteur,
écrivain, est chercheur en science politique au Massachusetts Institute
of Technology
L'expression politically correct (PC), qui vient de l'extrême-gauche occidentale des années 1930 et 1940, désignait avec ironie chez les militants modérés ou anarchistes la ligne officielle tracée par Moscou à laquelle ils s'opposaient. C'est dans les années 1980 et surtout 1990 que l'expression est redevenue à la mode, surtout au sein d'une certaine droite morale et culturelle. Les féministes, les afro-américains, les homosexuels et ceux et celles qui cherchent à redresser les torts subis par les " minorités " furent étiquetés avec mépris comme " politiquement correct ", une attitude associée dans l'esprit des anti-PC à une censure, voire même à un totalitarisme soft. Cette expression devrait laisser entendre que les luttes de reconnaissance menées par une certaine gauche sur le front identitaire et culturel avaient eu un succès si percutant qu'elles étaient parvenues à imposer un contrôle sur la pensée et le langage. Les femmes occidentales, par exemple, avaient obtenu le droit de voter et d'être élues, d'entrer dans toutes les facultés universitaires, de pratiquer (presque) tous les métiers. Mais que certaines d'entre elles désirent maintenant ajouter un " e " à certains mots, voilà qui serait tout à fait révoltant!
Les reproches de ses détracteurs
Attention : si les PC jouent de la langue à des fins politiques, cela ne signifie pas que chaque jeu de mot à des fins politiques s'inscrit dans la mouvance PC. Des forces dominantes jouent, elles aussi, avec les mots pour déjouer l'esprit critique, comme c'est le cas du Pentagone et ses expressions " bombes intelligentes " et " bombes sales ", les premières associées aux " bons " soldats américains, les secondes aux mauvais terroristes arabes. Mais ce n'est pas parce que le Prince et ses scribes jouent avec les mots (ce qu'ils ont toujours fait) qu'il faut les associer au mouvement PC. Ce qui caractérise le mouvement PC d'aujourd'hui, c'est qu'il prend résolument parti pour les groupes qu'il juge défavorisés. Or les anti-PC reprochent rarement ouvertement aux PC de (re)travailler la langue pour qu'elle soit plus respectueuse de ces " minorités " dont les membres ont une sensibilité bien évidemment exacerbée après des siècles de discrimination, voire d'oppression. Les anti-PC accusent plutôt les PC d'empêcher l'esprit de se déployer librement et de couper la spontanéité de l'humour par le contrôle qu'ils tentent d'exercer sur les mots.
Une posture hypocrite
La langue est-elle un jardin anglais ou français? Selon l'approche du jardin français, bien ordonné et aux lignes tranchées, qu'affectionnent les anti-PC, il serait non seulement ridicule mais même scandaleux de vouloir féminiser la langue ou d'encourager l'utilisation d'expressions moins méprisantes que " nègre ", " youpin ", " sauvages ", " tapettes ", "mongoles ", etc.
Curieusement, les anti-PC, drapés dans leur courroux et adoptant la posture du résistant face à cette nouvelle censure font à la fois preuve d'une étrange amnésie et d'une troublante hypocrisie. Amnésie, d'abord, car ils semblent oublier qu'il y a des règles (formelles ou non) de bienséance langagière en tous temps et en tous lieux. Hypocrisie, enfin, car associer le PC à la " censure ", c'est ne pas voir que de nombreux auteurs influents publient des textes contre les PC, non pas dans la clandestinité, mais chez Gallimard (Alain Finkielkraut et François Furet, par exemple), et qu'il y a même une émission s'intitulant Politically incorrect diffusée à la télévision américaine. Bref, il est beaucoup plus sexy - et politiquement correct - de se dire politiquement incorrect que l'inverse
Une langue à l'épreuve du politique
Il est également curieux de constater que les anti-PC semblent croire naïvement que la langue ne devrait pas se ressentir des véritables révolutions sociopolitiques telles que les multiples victoires du féminisme, qui ont fait accéder les femme en quelques dizaines d'années au statut de citoyennes à part entière. En travaillant la langue comme ils le font, les PC démontrent un véritable amour de la langue. Mais cette langue, ils ne la conçoivent pas comme une langue morte. Que les PC jouent des mots pour lutter, pour gagner les esprits, il n'y a là rien d'étonnant. Plutôt que de chercher à mettre la langue à l'abris du politique - ce qu'elle ne fut jamais nulle part -, les anti-PC devraient plutôt clairement se positionner dans le champ politique et se dire pour ou contre le féminisme, l'antisémitisme et le racisme, les droits des handicapés, etc.
Référence : Leblanc, Benoît et Dupuis-Déri, Francis, "Faut-il craindre le Politically Correct?", Relations, octobre-novembre 2002 (680), p. 26-27.
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25 février 2003