![]() |
Soigner, protéger, défendreEntrevue avec Gilles Julien |
Apôtre de la pédiatrie sociale, le Dr Gilles Julien cumule plus de trente années d’expérience auprès des enfants en milieu défavorisé. De plus, il est reconnu comme expert clinique en abus et négligence des enfants. En 1996, il a cofondé le projet Assistance d’enfants en difficulté de Hochelaga-Maisonneuve (AED), un organisme communautaire en milieu défavorisé, puis le Centre de services préventifs à l’enfance (CSPE) de Côte-des-Neiges. Il est l’auteur de Vivre avec un enfant qui dérange (Bayard, 2007).
Relations : Vous intervenez auprès des enfants en difficulté depuis de nombreuses années, plus particulièrement au sein de quartiers « défavorisés ». Les ressources y sont-elles adéquates pour répondre aux besoins des enfants?
Gilles Julien : Il existe à Montréal, mais probablement ailleurs au Québec, une polarisation des ressources et des outils de soutien en faveur des enfants en milieu favorisé. Alors que les ressources dans les milieux favorisés augmentent, elles diminuent dans les milieux défavorisés. C’est le cas pour plusieurs institutions : au CLSC, à l’école, aux centres de loisirs, etc. Dans les quartiers nantis, les parcs sont magnifiques, les infrastructures sont entretenues et les ruelles sont impeccables : des quartiers idéaux pour élever des enfants. Par contre, dans les quartiers défavorisés, les parcs sont délabrés, les ruelles sont « invivables » pour les enfants. Les enfants y sont abandonnés à eux-mêmes. Les ressources académiques y sont également minimales et vont en décroissant constamment. Les professeurs font dix fois plus qu’ils ne le devraient. Il n’est pas étonnant qu’ils n’y arrivent pas : peu nombreux, ils ont aussi peu de moyens, peu d’outils et peu d’argent. À chaque année, le réseau scolaire coupe dans le budget des écoles en milieu défavorisé. Une adjointe d’enseignement, par exemple, est retirée parce que le nombre d’élèves est considéré insuffisant. Le temps en psychoéducation est diminué. Le service d’orthophonie est coupé. Cet écart entre les ressources disponibles, d’un quartier à l’autre, explique pourquoi des enfants qui ont exactement le même potentiel auront des parcours diamétralement opposés. Ce sérieux problème d’équité est une des causes principales du taux élevé d’échecs et de décrochage scolaire dès le primaire et du faible taux de réussite au secondaire, dans les quartiers pauvres.
Auparavant, les CLSC consacraient plusieurs programmes aux enfants. Maintenant, il y en a très peu, sauf en périnatalité. Dans la foulée des coupures et des priorités gouvernementales, au cours des dix ou quinze dernières années, ils se sont spécialisés dans les soins à domicile pour les personnes âgées.
Des organismes communautaires ont été créés, grâce à la mobilisation de la population locale de ces quartiers défavorisés, pour répondre à des besoins déterminés et les services sont généralement bien rendus, bien qu’ils soient traités comme des « sous-intervenants » par l’État. Leur sous-financement est un véritable carcan financier utilisé afin de les contrôler. Les subventions sont accordées selon des critères bien précis en lien avec les objectifs du bailleur de fonds. Par exemple selon la mission ou les objectifs d’un ministère (Santé et Services sociaux, Sécurité publique, Emploi, Immigration, etc.) ou à partir de programmes spécifiques et souvent de courte durée. En étant maintenus ainsi dans un état de pauvreté chronique, ils se retrouvent en compétition entre eux pour leur financement. La concertation devient difficile, ainsi que la mise en commun des ressources et la création d’alliances nécessaires pour répondre aux besoins.
Rel. : Vous avez exprimé d’importantes critiques à l’encontre de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Quelles sont-elles?
G. J. : Ce n’est pas envers la DPJ que j’en ai, mais plutôt envers le fait qu’on lui a abandonné toutes les responsabilités en ce qui touche les enfants. Comme si le seul fait d’avoir créé la Loi sur la protection de la jeunesse avait réglé tous les problèmes. Par exemple, le mandat de soutien aux familles, avant d’en arriver au placement ou à l’adoption d’un enfant, est mal appliqué. La DPJ et les centres jeunesse n’ont pas les ressources pour y répondre adéquatement. Au bout du compte, cela a des effets néfastes pour les enfants et leurs familles. Les enfants finissent souvent par être placés ou adoptés, après un an, deux ans, trois ans de surveillance sans soutien.
Les enfants ont droit à leurs familles même « dysfonctionnelles » ou « incompétentes ». Il faut tout faire pour qu’ils y restent. L’adoption complète peut être utile dans certains cas, mais une adoption ouverte est préférable car un lien avec la famille est maintenu. Les familles changent. Après un certain temps, les problèmes peuvent être moins importants. Dans ces cas-là, l’enfant peut bénéficier de visites occasionnelles ou supervisées. Quand le placement est inévitable pour cause de négligence ou d’abus, il faut éviter de priver l’enfant de ses repères : son milieu, son école, ses racines, ses amis. Au reste, les bienfaits des placements sont controversés, surtout en centre d’accueil. Des enfants en sortent socialement démunis, vulnérables et risquent d’avoir de sérieuses difficultés d’intégration en société. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut jamais placer ou faire adopter un enfant, mais cela doit demeurer une exception. Il faut revoir la façon de protéger les enfants à partir de nouveaux critères fondés sur l’ensemble des droits des enfants.
Rel. : Le Comité sénatorial permanent des Droits de la personne vous a consulté sur l’application de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant que le Canada a ratifiée en 1991. Pourquoi cette consultation?
G. J. : Le mandat de ce comité portait sur l’examen des lois canadiennes qui s’appliquent aux enfants en lien avec la Convention. Le rapport déposé en avril dernier contenait 24 recommandations dont plusieurs invitent le gouvernement à revoir sa façon de protéger les enfants et à donner à ces derniers plus de place dans le processus. Dans la pratique, la Convention n’est que partiellement appliquée. Pourtant, c’est un excellent guide d’intervention pour le développement, la santé, l’éducation et le respect de l’identité des enfants.
La société québécoise s’est donnée un bon outil avec la Loi sur la protection de la jeunesse. Cependant, elle ne porte que sur une partie de la Convention. L’article sur la protection des enfants contre la négligence et les abus est appliqué, mais il est trop souvent fait abstraction des autres articles qui reflètent l’ensemble des besoins de l’enfant : le lien familial, son appartenance, son identité, son milieu d’enracinement, etc. Il y a protection, mais les droits et les besoins des enfants ne sont pas toujours compris dans leur globalité. Cela donne de mauvais résultats malgré les bonnes intentions. La loi répondait à un besoin, mais elle a été appliquée de façon limitée et est devenue la chasse gardée de la DPJ. Il faut questionner le fait qu’une société donne un tel pouvoir à une institution. Une société responsable garde un droit de regard, mais aussi de participation.
Rel. : Qu’en est-il des autres acteurs tels que l’école, le réseau de la santé, la famille?
G. J. : Toutes les personnes et les institutions qui gravitent autour de l’enfant et de sa famille font partie de la communauté de l’enfant : l’école, le voisinage, le CLSC, les organismes communautaires qui interviennent en enfance ou auprès des familles, les organismes municipaux de loisirs, ceux responsables des ruelles et des parcs. Il s’agit d’un réseau d’acteurs qui doivent se mobiliser autour de l’enfant.
La situation des familles est parfois difficile. Les familles sont isolées et ont peu de moyens pour faire face aux problèmes. Parfois elles subissent du harcèlement de la part des institutions. Certaines familles vivent des situations aberrantes : les parents ont tout essayé, mais n’ont trouvé aucune oreille pour les écouter. Il n’y a pas que la DPJ, le système judiciaire aussi est mal adapté. En cour, il peut y avoir jusqu’à quatre avocats qui se disputent pour analyser les besoins d’un seul enfant : l’avocat du père, de la mère, de l’enfant et de la DPJ. En plus d’être compliqué, c’est très coûteux. D’autres façons de faire existent et pourraient être mises de l’avant. Le recours, par exemple, à la médiation juridique – couverte par l’aide juridique – permet de désamorcer des situations néfastes pour les enfants, que ce soit entre deux parents, entre un parent et l’école, entre un parent et le réseau de la santé, l’hôpital ou autre. Les médiateurs accompagnent les familles dans le respect des droits des enfants. On évite aussi une escalade de coûts et d’intervenants.
Rel. : La pédiatrie sociale est présentée comme une manière plus communautaire de répondre aux besoins des enfants en difficulté. En quoi cette approche diffère-t-elle de la façon plus conventionnelle de faire de la pédiatrie?
G. J. : Un centre de pédiatrie sociale est un organisme intermédiaire. Les parents viennent y chercher de l’aide. Ils sont accompagnés dans leurs démarches par des professionnels. C’est un service axé sur l’accueil des gens. Au début, c’était un service strictement médical, puis d’autres services s’y sont greffés : soutien psychosocial, dépannage, répit, etc. Des gens de la communauté se sont joints au projet comme bénévoles, ainsi que des hommes d’affaires pour le financement et la gestion. Les écoles et des organismes communautaires sont devenus des partenaires. Des services intégrés avec des partenaires du milieu se sont ainsi développés, qui gravitent, selon le modèle de la spirale, autour des enfants. C’est là l’un des deux volets de la pédiatrie sociale. L’autre volet consiste à défendre et faire respecter les droits des enfants.
Par exemple, si une école se contente d’exclure un enfant ou ne met pas à sa disposition les moyens dont il a besoin pour répondre à son problème d’apprentissage, un tel réseau peut se mobiliser et rappeler que selon la Convention, l’enfant a droit à l’éducation et qu’il faut rendre disponibles les ressources pour ce faire. Il en va de même pour la DPJ qui retire un enfant de sa communauté ou si les parcs et les ruelles sont sales et dangereux pour les enfants. Ce réseau composé des membres de la communauté collabore avec différents acteurs et institutions pour défendre tous les droits des enfants, pas seulement le droit à la protection.
La Fondation pour la promotion de la pédiatrie sociale a été créée dans le but de recueillir des fonds pour soutenir les projets en émergence au Québec, non seulement financièrement, mais aussi dans la formation ou l’accompagnement. Il s’agit de promouvoir un modèle de pédiatrie proche des familles quel que soit le problème qui touche les enfants. De tels projets sont actuellement réalisés dans différentes villes : à Trois-Rivières, la maison Coup de pouce se transforme tranquillement en centre de pédiatrie sociale. Il y a aussi des projets-pilotes à Gatineau, à Chicoutimi et même à Vancouver. Plusieurs intervenants viennent au Centre pour voir le fonctionnement. Près de vingt-cinq médecins par année y viennent en stage. Le stage est devenu obligatoire pour les pédiatres formés à McGill et à l’Université de Montréal.
D’un organisme communautaire existant peut se développer un petit réseau, comme à Trois-Rivières, par exemple. Coup de Pouce, qui existe depuis 20 ans, reçoit de 40 à 50 enfants à l’aide aux devoirs tous les jours. Ça veut dire quarante bénévoles qui y aident les enfants. Un médecin et un pédiatre se sont joints à eux, ainsi qu’une infirmière du CLSC et une travailleuse sociale. Finalement, ils ont étendu leur réseau aux écoles environnantes.
D’autres solutions sont explorées pour répondre aux besoins des enfants comme celui de la médiation. C’est un projet-pilote qui vise à simplifier la résolution de conflit. Il s’inspire de la technique du cercle de justice utilisée par les Amérindiens. L’enfant détermine les participants, ce peut être ses voisins, ses amis ou autres. La situation est discutée ensemble. Ensuite, les responsabilités sont distribuées. Le rôle du Centre de pédiatrie sociale est d’animer le cercle. Actuellement, ce sont des avocates qui s’en occupent. Le Barreau, la DPJ et le ministère de la Justice sont intéressés au projet.
La présence médiatique du Centre a créé un intérêt autour des droits des enfants et une ouverture aux solutions de rechange. La pédiatrie sociale repose sur la présence dans le milieu, l’apprivoisement des familles et des enfants, et le soutien. Elle peut varier selon les cultures et les milieux de vie.
Je crois que le Québec est prêt pour un changement important dans la façon dont la société et les communautés se mobilisent autour des droits des enfants. Les nouveaux modèles attirent l’attention tant des intervenants que des gouvernements. Surtout, on constate les effets du « laisser-faire » : un taux de décrochage et de suicide chez les jeunes parmi les plus élevés au monde, les problèmes de toxicomanie, etc. qui ne cessent d’augmenter. La pédiatrie sociale est une contribution importante pour un tel changement.
Entrevue réalisée par Louise Dionne
Référence : Julien, Gilles, « Soigner, protéger, défendre », Relations, septembre 2007 (719), p.17-20.
Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations
Qui sommes-nous? / nouveau numéro / Archives / Soirée Relations / liens / abonnement / Centre justice et foi
www.revuerelations.qc.ca
septembre 2008