par Dominique Boisvert
Le phénomène des migrations fait partie de l'histoire humaine. Néanmoins, il faut prendre acte que, de nos jours, les pressions migratoires s'accentuent. Ce courant de fond pose à notre société des questions nouvelles d'ordre politique, juridique, social et culturel qui appellent les citoyens responsables à formuler des réponses concrètes.
On assiste, j'en suis convaincu, à l'accouchement laborieux d'un nouveau monde. Ce n'est pas le lieu d'en décrire les divers symptômes: mondialisation, mutation du travail, accélération technologique, etc. Mais les migrations internationales croissantes contribuent incontestablement au processus.
Et nous n'en sommes qu'au début: ces brassages massifs de populations, aussi bien par les voyages temporaires, d'affaires ou de loisirs, que par les transplantations plus permanentes, forcées ou volontaires, vont continuer de s'amplifier un peu partout, modifiant peu à peu les équilibres traditionnels des États-nations comme nous les connaissions.
Un courant de fond
Il importe de prendre la mesure du phénomène, et surtout de comprendre pourquoi il est inévitable. La cause fondamentale en est simple. Les disparités (de richesse, de bien-être réel ou supposé, de moyens technologiques, de paix ou de tranquillité) sont tellement grandes et scandaleuses entre pays du Nord et du Sud qu'elles sont, et vont être de plus en plus, une cause irrépressible de migrations du Sud vers le Nord. D'autant plus que le rapport des nombres accentue cette pression (l'immense foule de ceux qui n'ont pas face au petit nombre de ceux qui possèdent), et que les deux principaux obstacles traditionnels aux migrations (l'ignorance des disparités et la difficulté des moyens de déplacement) sont en voie de disparition rapide.
Bien des causes plus immédiates se greffent sur cette cause fondamentale: multiples conflits locaux ou régionaux, importation-exportation, officiellement temporaire, de millions de travailleurs migrants, affaiblissement des États-nations au profit de nouvelles relations supra-étatiques, etc. Tout cela entraîne une relativisation des frontières nationales, perçues de plus en plus comme artificielles et anachroniques: c'est déjà pleinement le cas pour les capitaux, et c'est l'objectif immédiat pour le commerce des biens et services. La mobilité transfrontalière des personnes ne pourra que suivre...
Il ne s'agit nullement de ressusciter une sorte de version moderne du "péril jaune" ou de "l'invasion des barbares", thèse alarmiste qui est périodiquement alimentée, de façon plus ou moins heureuse, par divers analystes, romanciers ou cinéastes. Mais sans tomber dans la démagogie xénophobe qui alimente clairement certains courants politiques, il est certainement utile et nécessaire de prendre conscience, dès maintenant, du courant de fond que représente l'augmentation des pressions migratoires et de l'avertissement qu'il nous donne quant aux disparités toujours plus intolérables qui séparent le Nord et le Sud.
Quelques effets de ce brassage
Avant d'examiner les conséquences de ce brassage planétaire des populations, il est sans doute utile de nous rappeler que les migrations ne datent pas d'aujourd'hui; que les États-nations sont une invention relativement récente dans l'histoire; et que beaucoup de ce qui nous tient à coeur maintenant est précisément le fruit de migrations, brassages et métissages antérieurs (nos langues, identités, valeurs, etc.).
Mais tout en gardant cette perspective historique, qui aide à relativiser les choses, force est de constater que les migrations internationales actuelles nous posent de nombreuses questions nouvelles et difficiles.
Et d'abord des questions politiques. Comment assurer l'identité et la cohésion nationales avec des populations de plus en plus nouvelles et plurielles? Comment doit se poser dorénavant la question de la citoyenneté? Et quelle juste place peuvent encore avoir les nationalismes dans un monde où les frontières nationales sont aussi remises en question? Doit-on laisser ces questions aux seules autorités nationales, ou devrons-nous bientôt nous donner des autorités supra-nationales?
Mais aussi des questions juridiques. Avec la reconnaissance (dans la Déclaration universelle des droits de l'homme) du droit à l'émigration et la place importante qu'a prise, au plan international, le discours sur le respect des droits humains, pourra-t-on encore longtemps parler de l'immigration comme d'un simple privilège plutôt que comme un droit? Comment concilier les mesures restrictives prises face à l'immigration avec les exigences fondamentales des droits humains? Et comment devraient évoluer les engagements internationaux de protection des réfugiés face aux besoins profondément transformés des populations fuyant l'intolérable?
Et enfin des questions sociales et culturelles. Comment respecter la diversité culturelle tout en affirmant (et en développant?) sa propre identité? Autour de quoi pourra se construire un vivre-ensemble harmonieux et, le cas échéant, une "culture publique commune"? L'arrimage des nouveaux arrivants avec les communautés d'accueil se fera-t-il selon le modèle de l'intégration? De l'assimilation? De la convergence culturelle? Du multiculturalisme? Du pluralisme interculturel? Chaque société est ici mise au défi de trouver sa propre réponse pour favoriser une convivance à la fois plurielle et harmonieuse.
Des questions pour nous
Tout cela peut sembler bien théorique ou futuriste. Et pourtant, c'est chaque jour que nos dirigeants et nous-mêmes, comme société, sommes confrontés à des choix bien concrets.
Quelle doit être la contribution québécoise (ou canadienne) à la solution du problème grandissant des réfugiés et des personnes déplacées dans le monde? Accueillir un plus grand nombre d'entre eux ici? Combien? Sélectionnés selon quels critères? Aider financièrement à leur protection temporaire dans des pays limitrophes? Dans quelle mesure? Avec quelle efficacité? Et avec quels interventions politiques pour corriger la cause du flux de réfugiés et permettre leur rapatriement? Et comment traiter justement le cas de tous ceux qui viennent revendiquer ici la protection du statut de réfugié? Faut-il départager les impératifs juridiques de protection des aspects purement humanitaires d'une demande de refuge? Etc.
Dans la situation démographique, économique et linguistique actuelle du Québec (et du Canada), faut-il encourager encore l'immigration (et laquelle)? Faut-il au contraire stabiliser ou diminuer le nombre des nouveaux arrivants? Comment concilier ouverture et générosité avec les limites réelles de notre capacité d'accueil? Comment tenir compte des exigences juridiques des Chartes des droits, des besoins spécifiques des nouveaux arrivants, des contraintes liées à la convivance harmonieuse tout en évitant les dangers de ressac et de racisme? Et quelle que soit la décision d'ouverture ou de fermeture, faut-il chercher à resserrer les contrôles sur nos propres frontières ou favoriser au contraire, au plan international, une gestion plus collective des flux migratoires?
Comment devrions-nous envisager l'immigration, tant au Québec qu'au Canada, dans le contexte international des nouvelles pressions migratoires? En fonction de nos seuls besoins locaux? Ou en tenant compte aussi (comment?) des besoins des autres? Que devrions-nous faire en matière de développement international pour réduire les disparités sources de migrations? Devrions-nous jouer un rôle pour favoriser la mise sur pied d'une autorité supra-nationale?
Ce ne sont là que quelques-unes des questions bien concrètes auxquelles nous devons réfléchir et apporter des réponses. Et même si certaines peuvent nous paraître difficiles, elles nous appartiennent comme citoyens responsables.
Car, chaque jour, des politiciens, de fonctionnaires, des gens d'affaires ou des éditorialistes répondent à ces questions, supposément en notre nom. Si nous voulons d'un monde qui nous ressemble, il nous faut prendre la parole.
Référence : Boisvert, Dominique, "Les enjeux pour nous", Relations, avril 1997 (629), p. 86-87.
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12 février 2003