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Le complexe militaro-industriel par
Steven Staples |
L’alliance – autour d’intérêts idéologiques et économiques – du monde des affaires et du secteur de la défense, crée un puissant réseau d’influence et de pression que seules la vigilance et la mobilisation citoyennes peuvent contrer.
Dans son documentaire, Jarecki passe en revue les politiques étasuniennes. Il y montre que loin d’avoir pris au sérieux l’avertissement de Eisenhower, la puissante et lucrative industrie militaire des États-Unis, avec ses alliés du Pentagone, est à l’origine de nombreux conflits armés. Or, ceux-ci ont fini par miner les valeurs et la sécurité mêmes que l’on prétendait défendre.
Qu’en est-il pour le Canada? Y a-t-il ici un tel complexe militaro-industriel? Si oui, quelle influence exerce-t-il sur le gouvernement?
Chez nous, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, ce n’est pas tant le sens moral qui motivait l’envoi de troupes à l’étranger, que les impératifs de l’appartenance à l’Empire britannique. Ainsi, une déclaration de guerre à la Grande-Bretagne équivalait à une déclaration de guerre au Canada. Des Canadiens étaient envoyés aussitôt pour défendre la mère patrie. Après 1945 – période qui marque la fin de la puissance coloniale britannique –, les rapports de force changent. Le Canada passe, en ce qui a trait à sa politique militaire, dans le giron des États-Unis. Ce passage se concrétise à travers des accords de défense nord-américains, tels ceux du NORAD et de l’OTAN. Dès lors, le complexe militaro-industriel canadien se lie étroitement à notre voisin du Sud qui assure, militairement et économiquement, la protection du Canada. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, cette relation de dépendance s’est accentuée.
En effet, au lendemain de ces attaques, le président Bush déclarait : « Chaque pays, dans chaque région du monde, a maintenant une décision à prendre : soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. » Sans hésitation, le gouvernement canadien s’est évidemment aligné derrière les Américains. Il a déployé des troupes, des avions et des navires de guerre pour soutenir l’intervention étasunienne en Afghanistan. Cet alignement ne répondait aucunement à des motifs d’autodéfense. Il s’inscrivait plutôt dans la ligne des intérêts sécuritaires des États-Unis auxquels le Canada s’identifie directement.
Eisenhower définissait le complexe militaro-industriel comme un establishment militaire associé à une puissante industrie d’armement. Pour le contexte canadien, il faudrait plutôt parler, pour être plus juste, d’un complexe militaro-corporatif. Celui-ci peut se définir comme une alliance entre, d’une part, des organisations qui veulent un accroissement substantiel des dépenses militaires et de la puissance de frappe de notre armée associée à celle des États-Unis; et, d’autre part, des associations d’entreprises militant pour la déréglementation et la privatisation d’une économie davantage intégrée à celle des États-Unis.
Des intérêts idéologiques et économiques unissent donc ces groupes de pression : une armée plus puissante pour les uns, d’alléchants contrats pour les autres. Tous s’accordent pour que le gouvernement dépense des milliards de plus dans le secteur militaire, dans l’espoir de resserrer les liens avec l’administration Bush et le Pentagone. Des entrepreneurs et d’anciens généraux, par exemple, se sont récemment unis pour favoriser la participation canadienne au Programme de défense antimissile de l’administration américaine.
Ainsi, les groupes d’influence les plus actifs sur les politiques de défense, au Canada, sont issus du monde de la finance et de l’industrie des ressources naturelles – l’industrie des armements n’en étant qu’une petite composante. À travers l’augmentation des dépenses militaires, ce milieu des affaires cherche d’abord et avant tout une plus grande intégration à l’économie étasunienne. Des organisations telles que le Conseil canadien des chefs d’entreprises (CCCE) font ainsi la promotion de la déréglementation, de la privatisation et plus particulièrement du libre-échange. Le CCCE (à l’époque le Business Council on National Issues) a d’ailleurs été un des instigateurs de l’accord de libre-échange canado-américain de 1988 – devenu l’ALENA en 1994.
Après le 11 septembre 2001, le CCCE s’est sérieusement inquiété des risques de fermeture de la frontière entre le Canada et les États-Unis. À la suite de la déclaration de l’ambassadeur américain au Canada affirmant que « la sécurité déterminera les échanges commerciaux », le CCCE s’est lancé dans une campagne de soutien aux projets sécuritaires et militaires de l’administration Bush – que ce soit l’invasion de l’Irak ou le projet de guerre des étoiles. Son objectif : faire en sorte d’intégrer le Canada au périmètre de sécurité des États-Unis afin que les échanges commerciaux canadiens ne soient pas affectés par ces mesures de protection. Selon le CCCE, cette démonstration de bonne foi envers le gouvernement des États-Unis devrait aussi mettre fin aux mesures protectionnistes qui frappent, par exemple, le bois d’œuvre canadien. Le président du CCCE, Thomas d’Aquino, affirmait d’ailleurs, lors d’une réunion de hauts dirigeants d’entreprises tenue à Ottawa en 2003 : « Nous devons intégrer nos plans économiques à une stratégie visant à assurer la sécurité de nos frontières et du continent au complet. »
Une grande part du lobby militaire s’exerce sur le terrain idéologique. Des think tanks pro-militaires – comme l’Institut de la conférence des associations de la défense et le Forum sur la sécurité et la défense – regroupent des chercheurs d’une douzaine d’universités et disposent de millions de dollars.
Plus petit que le lobby des affaires, mais néanmoins efficace, le lobby militaire regroupe des entreprises qui produisent des biens et des services pour le ministère de la Défense nationale, le Pentagone et d’autres gouvernements étrangers. Ces entreprises fabriquent différents éléments, allant des chars d’assaut aux hélicoptères de manœuvre. Ce lobby regroupe également des compagnies canadiennes qui sont des filiales ou des sous-traitants d’entreprises américaines et qui fabriquent des composantes pour des systèmes étasuniens – par exemple des boîtes à engrenages pour les hélicoptères Apache. Ces sociétés canadiennes profitent de contrats militaires, de subventions fédérales et provinciales et de crédits d’impôts.
Selon l’Association des industries canadiennes de défense et de sécurité, il y avait plus de 1500 sociétés, en 2001, dont la part des profits provenant du militaire s’élevait à 100 000 $ et plus. Le Project Ploughshares signale toutefois que l’industrie militaire canadienne est contrôlée par une poignée d’entreprises qui se partagent la majorité des contrats : CAE, General Dynamics Canada, General Dynamics Land Systems Canada, SNC-Lavalin, Bell Helicopter Textron et Bombardier. La moitié des dix plus importantes entreprises de ce secteur appartiennent à des intérêts étrangers ou sont contrôlés par ceux-ci.
L’industrie canadienne de la défense et de la sécurité génère, à elle seule, des revenus de 7 milliards $ par année. Un tiers des recettes de cette industrie proviennent d’exportations d’armes – dont la moitié vers les États-Unis. Ainsi, en 2004, le Congressional Research Service de Washington et le Stockholm International Peace Research Institute situaient le Canada au 6 e rang mondial des exportateurs d’armes.
Enfin, il faut rappeler qu’en dépensant des millions de dollars par année en relations publiques, y compris en sondages d’opinion, le ministère de la Défense nationale est partie prenante de ce lobby militaire. Il entretient une couverture médiatique favorable, produit des avis destinés à influencer les parlementaires et finance des think tanks et des instituts de recherche universitaires à l’idéologie de droite.
Des études portant sur les différences entre les valeurs des Canadiens et des Étasuniens – incluant leur adhésion à la militarisation et au recours à la force – concluent généralement que la culture politique du Canada est moins militariste que celle de son voisin du Sud. Les sondages indiquent d’ailleurs que les Canadiens choisissent largement la santé et l’économie, bien avant la défense, comme priorités gouvernementales. De plus, pour régler les conflits internationaux, ils sont enclins à soutenir les Nations unies, le droit international et la voie diplomatique plutôt que l’intervention militaire.
Le poids de ces valeurs, dans l’opinion publique, influence directement les décisions politiques de nos décideurs. Il représente donc un des principaux freins au complexe militaro-corporatif canadien. C’est pourquoi un des principaux objectifs de ce dernier est de convaincre les Canadiens d’abandonner l’idée d’une force de maintien de la paix, en faveur d’une participation plus grande à la « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis. Ce complexe militaro-corporatif milite sans relâche pour que le Canada adopte une politique de sécurité nationale plus musclée et qu’il participe davantage à des interventions militaires à l’étranger. Et dans cette bataille, il fait des gains.
Par exemple, avec ses 15 milliards $ en dépenses militaires, le Canada se situe au 7 e rang des 26 pays membres de l’OTAN et au 15 e rang mondial. En outre, le gouvernement du Parti libéral, en 2005, a alloué une augmentation de 12,8 milliards $ sur 5 ans au budget de la Défense. Le gouvernement du Parti conservateur, pour sa part, a avancé 5,3 milliards $ de plus, rendant ce budget plus important que ceux qui étaient adoptés à l’époque la guerre froide! Et tous les partis politiques fédéraux ont soutenu, durant les dernières élections, ces augmentations.
Le Canada a longtemps été parmi les 10 premiers pourvoyeurs de soldats aux missions de paix de l’ONU. Aujourd’hui, tous les casques bleus canadiens pourraient tenir dans un seul autobus scolaire – moins d’une soixantaine sur les 66 000 déployés dans le monde. Le nombre de soldats canadiens actuellement en Afghanistan marque bien la fin symbolique de l’engagement canadien dans les forces onusiennes de maintien de la paix. Il illustre parfaitement l’alignement du Canada sur la politique guerrière des États-Unis. Enfin, autre fait significatif : la plupart des grands médias ont appuyé la participation du Canada au programme étasunien de défense antimissiles. Pourtant, l’opinion publique canadienne y était très majoritairement réticente ou opposée.
Heureusement, le lobby militaro-corporatif peut être contrecarré. Des centaines de milliers de citoyens se sont opposés, par exemple, à la participation canadienne à l’invasion de l’Irak. Cette mobilisation a neutralisé le lobby voulant que le Canada se joigne à la Coalition des « volontaires ». De plus, profitant de la position minoritaire du gouvernement Martin et de l’affaiblissement de l’administration Bush, les groupes pacifistes ont contribué au refus du Canada d’adhérer au programme de bouclier antimissile américain.
C’est donc dire qu’une fois alertée et suffisamment organisée, la population possède une réelle capacité d’empêcher le gouvernement d’adopter l’ordre du jour du complexe militaro-corporatif. En nous appuyant sur nos valeurs et en nous mobilisant pour les affirmer, nous pouvons faire reculer ce riche et puissant complexe.
Référence : Staples, Steven ,«Le complexe militaro-industriel », Relations, mars 2007 (715), p.12-14.
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février 2008