par Wajdi Mouawad
L’auteur
est directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous
13 avril 1975. Sept ans bien sonnés, je suis accroché au guidon de mon tricycle et je fais le tour du balcon qui encercle entièrement notre appartement, à Beyrouth. Je surclasse tous les records. Mon bolide fonce à des années-lumière de la Terre et je suis pourtant en retard, car je dois me rendre de toute urgence à la planète Vulgus, où le sort de l’humanité se joue. Je ne porte plus de couche-culotte depuis au moins quatre ans, alors il n’est plus question pour l’ennemi de se foutre de ma gueule. D’ailleurs, bien accroché au devant de mon guidon, tout à côté du klaxon, un canon à laser me permettra de subjuguer, comme ils ne l’ont jamais été encore, tous les Vulgusiens, race innommable s’il en est, baveuse et glandouillante, au visage ganglionnant d’où coulent toutes les larves de l’enfer en pustules de rat.
Bref, il fait beau sur le balcon et ma mère, pas loin, m’énerve, car elle me rappelle trop, par sa seule présence, que je suis toujours à Beyrouth, et non dans l’hyperespace. Qu’à cela ne tienne, mes yeux la transforment aussitôt, elle et sa planche à repasser, en un monstre spatial cunéiforme, à écailles de morue et aux yeux de mouche. Sa planche à repasser est un dard dangereux qu’il va me falloir éviter à tout coup. Et je fonce et je pédale avec une véhémence pré-schumacherienne. Prost, Alesi, Villeneuve et Tabarly peuvent d’ailleurs tous aller se rhabiller : je n’ai besoin, moi, ni du sol ni de la mer pour avancer, car mon tricycle (cadeau inestimable de mon oncle Antoine) est ami des oiseaux, il vole dans l’azur et se rit des tempêtes.
13 avril 1975. Nous habitons au septième étage d’un immeuble de sept étages. Une banlieue de Beyrouth qui s’appelle " Ain el Réméné ", qui veut dire " L’œil de la grenade ". Les montagnes, au loin, je les vois parfaitement, malgré ma taille. " Wajdi, calme-toi et roule moins vite ", hurle le monstre à la planche à repasser, et moi, courageux comme pas un, je lui réponds que le venin informe qu’elle tente de me verser ne saura m’arrêter dans ma mission. L’humanité m’attend et je ne faillirai pas. Je suis un enfant et je vous emmerde tous. Victoire : le monstre bat en retraite, ce qui veut dire, en langage adulte, que ma mère, ayant fini de repasser, est entrée pour ranger le linge. Le soleil baigne le balcon et mon vaisseau spatial est heureusement bien protégé contre les rayons gamma des soleils verts.
À Beyrouth, il y a beaucoup de bruits. Il y a les klaxons, les appels continus des vendeurs itinérants (galettes, baklavas, fruits confits), il y a aussi les appels de tous genres, car à Beyrouth, on n’a pas honte de s’appeler à grands cris, il n’y a pas de honte à pleurer à gorge déployée. Il y a aussi les odeurs, mais pas celles que l’on croit. Ce sont les odeurs inexplicables. " Mais d’où vient cette odeur de thym, s’écrie un voisin, vous sentez, vous sentez? "
Les promesses du monstre ne m’impressionnent pas et je fonce toujours. Et je suis loin de Beyrouth mais Beyrouth ne m’en veut pas. Beyrouth est comme un camembert bien fait. Avec une croûte qui sent les pieds, mais aussi une tendresse à faire damner le monde entier.
13 avril 1975. Soudain un cri strident. Inhabituel. Violent. Un homme hurle un juron. Je le jure, je m’en souviens encore. Je m’arrête, et à travers les grilles de la rambarde du balcon, je regarde ce qui se passe. Un autobus est arrêté devant la maison et s’apprête à tourner le coin. Je le vois, je le jure je le vois, car il est juste sous mes pieds. Je suis arrêté et je regarde. Je vais finir par être en retard à Vulgus et le monde va être perdu par ma faute. L’homme qui hurle est là. Il fait chaud tout à coup. Je me suis arrêté pour suer à pleine eau.
L’homme hurle.
Le chauffeur hurle.
L’homme hurle.
Le chauffeur hurle encore.
Je le jure je les ai vus, entendus. Dans l’autobus aux fenêtres ouvertes, des femmes se mettent de la partie pour dire à l’homme de se taire, de se pousser pour laisser passer l’autobus. Un autre homme arrive avec un boyau d’arrosage. Est-ce que je l’ai vu? Je crois bien. Il fait chaud. Mes yeux sont noyés par la sueur de ma course. Vulgus m’attend, mais c’est moi qui suis subjugué. Une armée secrète m’encercle et s’apprête à m’abattre. Je suis pris au piège car ce ne sont pas des enfants mais des assassins qui sont là et me regardent avec leurs yeux de crabes.
13 avril 1975. Un enfant dans l’autobus pleure. Il fait chaud. Le second homme se met à arroser l’autobus et je suis heureux pour les gens dans l’autobus. Je me dis qu’il doit faire tellement chaud dans l’autobus que l’homme, généreusement, a décidé de les arroser. Je suis heureux, tout seul sur mon balcon, et je ris. Un sursis. Dans l’autobus, ça hurle. Je ris de joie car ils ont l’air tellement heureux d’être rafraîchis! Ce que je ne parviens pas à m’expliquer pourtant, c’est la réaction des gens dans la rue : ils hurlent, ils veulent empêcher l’homme de continuer à arroser. Le premier homme les repousse, d’autres se sont mis à fuir, et puis les deux hommes. Celui qui arrose et celui qui insulte, ont, tout à coup, deux mitrailleuses à la main. Je le jure. Je ne sais pas comment ils ont fait, d’où ils les ont sorties. Les avaient-ils accrochées à leurs épaules? Je n’en sais rien. Et puis, à cet instant-là, il n’y a plus rien à savoir, il n’y a plus rien qui a du sens.
J’étais arrivé trop tard à Vulgus. L’espace s’arrêtait absurdement, là. Au milieu du cosmos. Il n’y avait plus d’homme. L’humanité au complet venait d’être effacée puisqu’à cet instant précis, les deux hommes se sont mis à tirer sur l’autobus qui s’est mis à flamber, lui et l’essence dont on venait de l’asperger. Je le jure. Mon tricycle pourrait en témoigner s’il n’était pas mort à cet instant. Deux femmes ont tenté de sortir de l’autobus par la fenêtre et les deux hommes les ont descendues, abattues en hurlant, ils ont tiré. Et puis le temps a passé, je crois. Je ne me souviens pas, je ne peux plus témoigner de rien après cela, car ma mère (qui était bien ma mère, je ne la remercierai jamais assez pour cela) était venue m’arracher à ma stupeur pour me jeter dans la maison avant de refermer fenêtres et volets et de me prendre dans ses bras. On était le 13 avril 1975 et la guerre du Liban venait de commencer.
1983. Je suis en France et j’ouvre un bouquin sur la guerre du Liban qui fait toujours rage, et je suis scié. Je réalise alors que les historiens s’entendent désormais, et cela pour les siècles des siècles, pour dire que la guerre du liban a débuté sous mon balcon. " 13 avril 1975, les miliciens chrétiens attaquent un autobus de civils palestiniens dans une banlieue de Beyrouth. " Putain, que je me dis, avec l’à-propos d’un San Antonio que je venais de découvrir, c’est pas tous les jours qu’on réalise avoir été témoin d’un événement historique. L’assassinat d’Henri IV par Ravaillac, en octobre 1610, peu de gens peuvent encore se vanter de pouvoir le raconter de visu.
1er février 2001. Je suis à Beyrouth et je me tiens debout. Exactement à la place de l’homme qui a tiré sur l’autobus. Rien n’a changé et je m’imagine avec une Kalachnikov entre les mains. J’attends. Justement un autobus vient à passer. J’imagine que je l’arrête, que j’y fous le feu et que je me mets à tirer. L’autobus passe. Je lève les yeux et je regarde le balcon où j’étais. Il est toujours là. Voilà vingt-cinq ans que je n’y ai pas été. Je me demande qui y vit. Est-ce que les murs ont changé? Je prends mon courage et je grimpe les sept étages.
1er février 2001. Dans l’immeuble, un enfant me précède. Il grimpe aussi les sept étages. Il me regarde. Il a un peu peur de moi. Je le rassure.
Il sourit. On est en terrain de connaissance.
Il sourit. Mon arabe est approximatif et je tremble comme une feuille.
1er février 2001. Je suis sur le balcon. J’ai trente-deux ans et je regarde le lieu de l’incendie. J’ai tout retrouvé. Les traces sur les murs. Les traces sur le carrelage. Les ronds laissés par les pots de fleurs de ma mère. Le père de Samir, le petit garçon, m’offre le café. On est assis dans le salon, là où mes parents, il y a de cela quarante ans, ont fêté leur mariage. Les photos que j’ai vues mille fois en témoignent. Je suis assis, là où on avait déposé le gâteau de noces. C’est à hurler, mais moi, je rigole. Je rigole à la face de l’Histoire, je rigole à la face de l’enfer et à tout ce qui le compose, j’emmerde la planète Vulgus et le lève haut mon poing ganté de sang, de tout le sang qui noya mon enfance, et je revendique la peine ancestrale de tous les êtres qui attendent de naître.
Assis dans le salon, je souris poliment et je parle poliment. Samir, seul, assis face à moi, me comprend. Il a pris le relais, il me le signifie en me montrant ses jouets. Vulgus n’a qu’à bien se tenir. Et sa mère est encore bien vivante. Moi, la mienne cultive des oliviers du bon Dieu et mon tricycle est à côté d’elle. Elle a déposé sur son siège un pot, d’où émerge, avec beaucoup de beauté, un oiseau du paradis. Je pense à elle en marchant dans les rues de Beyrouth, j’aurais aimé qu’elle ait une vie plus heureuse et plus facile
Référence : Mouawad, Wajdi, "Le lieu du crime", Relations, mars 2001 (667), p. 36-37.
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12 février 2003