par Robert
Mager
L'auteur
est professeur au Département de théologie et de sciences religieuses
de l'Université du Québec
à Trois-Rivières et chercheur au Centre interuniversitaire d'études
québécoises
Dans le conflit actuel, chacun cherche à mettre Dieu au service de sa politique. Le fondamentalisme religieux et l'idéologie néolibérale se rejoignent dans cette manipulation parce que l'un comme l'autre s'appuient sur des certitudes qui, excluant tout espace de jugement, sont prêtes à se transformer en certitudes immuables.
Le philosophe Jean Baudrillard a qualifié l'attentat du 11 septembre d'" événement symbolique d'envergure mondiale ". La date choisie (une journée internationale de la paix), les cibles visées (de hauts lieux de la puissance économique, militaire et politique américaine), les symboles en cause (l'Amérique, l'islam, le terrorisme, la guerre, la mort), tous ces éléments, et bien d'autres, forment une nébuleuse qui défie la pensée. Si les événements récents ont donné lieu à des analyses pénétrantes et à des jugements mesurés, ils ont également prêté flanc à des déclarations et à des actions fondées sur des vues contestables telles que le " choc des civilisations " (Huntington), la " fin de l'histoire " (Fukuyama), une guerre de religions, etc. Comme l'a souligné Edward W. Said, de l'Université Columbia, dans un article du quotidien Le Monde (26 octobre 2001) : " Il est plus simple de proférer des déclarations belliqueuses pour mobiliser des passions collectives que de réfléchir, d'examiner, d'expliquer ce à quoi nous sommes confrontés en réalité, l'interconnexion d'innombrables vies, les "nôtres" autant que les "leurs"."
" Eux " et " nous "
La polarisation du " eux " et du " nous " a notamment pris la forme d'interprétations religieuses délirantes et ce, de tous côtés. Des médias arabes, et non des moindres, ont soupçonné les " organisations sionistes " ou le gouvernement américain d'être à l'origine des attentats. En Inde, des responsables hindous et bouddhistes ont vu dans les bombardements américains en Afghanistan la punition divine encourue par les talibans pour avoir détruit les bouddhas géants de Bamiyan. Aux États-Unis, les prédicateurs Jerry Falwell et Pat Robertson ont lié l'attentat de New York à un jugement de Dieu contre les païens, les avorteurs, les féministes, les gais et lesbiennes, l'American Civil Liberties Union, en fait, " tous ceux qui ont tenté de séculariser l'Amérique ".
Les acteurs principaux du conflit ont eux-mêmes polarisé celui-ci en termes religieux. Ben Laden a parlé " d'une guerre religieuse à sa base, les peuples de l'Orient étant les musulmans [ ] contre le peuple d'Occident qui sont les croisés ". Le président Bush, pour sa part, n'a cessé d'amalgamer le nationalisme américain et la symbolique religieuse dans ses discours. S'il a démenti que la guerre en cours soit dirigée contre l'islam (le terme " croisade " a été lâché mais vite repris), il a constamment interprété l'ensemble des événements comme un affrontement entre le bien et le mal, où l'Amérique, " phare de lumière ", se verrait confier la mission d'" éradiquer le mal du monde ". " L'histoire a un auteur ", a-t-il affirmé devant les Nations unies, " un auteur qui remplit le temps et l'éternité de son dessein ", le bien étant assuré de prévaloir contre le mal. De même devant le Congrès américain : " La liberté et la peur, la justice et la cruauté, ont toujours été en guerre, et nous savons que Dieu n'est pas neutre face à eux ".
Dieu avec nous?
Dieu avec nous? On n'en est jamais très loin. Le soir de l'attentat, le président Bush citait le psaume 23 : " Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi ". Il clôt depuis lors plusieurs de ses discours par le très national God Bless America. Quant aux mouvances terroristes, assimilées ouvertement au fascisme, au nazisme et au totalitarisme, " elles osent demander la bénédiction de Dieu ", mais " le Dieu d'Isaac et d'Ismaël n'exaucerait jamais une telle prière ". En revanche, c'est " après avoir beaucoup prié " que le président engage la guerre et exhorte ses concitoyens au " sacrifice ". Ce combat est celui du " monde " et de la " civilisation "; il est mis à l'enseigne de la " liberté immuable " et de la " justice éternelle ".
En contraste avec cette rhétorique théologico-politique, les autorités religieuses du monde ont généralement réagi avec des appels à la prudence. L'institution d'Al-Azhar, haute autorité musulmane du Caire, a rejeté toute interprétation des événements en termes de guerre de religions, de choc des civilisations ou de choc des cultures. Les associations musulmanes américaines ont condamné l'attentat le soir même et ont joint leurs voix à celles des Églises américaines pour demander que la quête de justice et de paix prévale sur tout sentiment de vengeance. Alors que la guerre s'intensifiait sur le terrain afghan, la voix des Églises (y compris l'Église méthodiste unie à laquelle appartient le président Bush) s'est faite de plus en plus critique, condamnant " la violence sous toutes ses formes " et exigeant que les enjeux sociaux et humanitaires reviennent au premier plan des préoccupations.
Religion et violence
Et pourtant les religions, et l'islam au premier rang, ne sont-elles pas omniprésentes dans les événements? Le 25 septembre, rapporte P. de Beer, le Conseil indonésien des oulémas " appelait tous les musulmans du monde à s'unir pour combattre au nom d'Allah en cas d'agression des États-Unis et de leurs alliés contre l'Afghanistan et le monde islamique " (Le Monde, 6 octobre 2001). Dans nombre de pays, la population musulmane a manifesté son indignation et sa colère devant l'intervention américaine, voire sa sympathie pour les talibans. Ne faudrait-il pas voir dans l'attentat " islamiste " et la riposte guerrière de l'Occident " chrétien " des avatars de l'intolérance qui, selon la vieille thèse sans cesse ravivée, serait inhérente à tous les monothéismes? Assisterait-on à une nouvelle actualisation du potentiel de violence que recèleraient constitutivement les trois religions abrahamiques?
Les meilleurs commentateurs invitent
à des positions plus mesurées. Said écrit : " Nous
vivons une période de tension, mais mieux vaut penser en termes de communautés
puissantes et sans puissance, de politiques séculières de la raison
et de l'ignorance, de principes universels de justice et d'injustice, plutôt
que s'égarer en quête de vastes
abstractions susceptibles de fournir d'éventuelles et éphémères
satisfactions, mais peu de connaissance de soi ou d'analyse informée.
" L'historien Antony Sullivan invitait dès 1999 à démystifier
l'opposition entre un " Occident chrétien " et un " monde
arabe musulman ", en soulignant l'importance de l'islam dans la genèse
même de l'Occident, le fait qu'" il y a plus de musulmans en Malaisie
seulement (185 millions) que dans tout le monde arabe ", leur présence
massive en Asie, en Afrique et, de plus en plus, en Europe, aux États-Unis,
etc. Pour sa part, le directeur d'un quotidien libanais remarquait récemment
que " si la
confrontation actuelle était vraiment un conflit de civilisations ou
de religions, en particulier islamo-chrétien, le Liban avec ses dix-sept
communautés, précisément musulmanes et chrétiennes,
en aurait été la caisse de résonance idéale et l'explosion
s'y serait déjà produite " (Le Monde, 10 novembre 2001).
Les actes terroristes ont pourtant bien eu lieu et leurs auteurs présumés se réclament de l'islam. Protester que " l'islam est une religion de paix " et citer en ce sens des passages du Coran ne vide pas la question. Toute religion est susceptible de verser dans la perversion, l'oppression et la violence. Cette critique est amorcée, et pas seulement à l'externe. Said cite Eqbal Ahmad qui, en 1999, fustigeait dans un hebdomadaire pakistanais " les mutilations de l'islam opérées par les absolutistes et les tyrans fanatiques, dont l'obsession de régir le comportement privé favorise "un ordre islamique réduit à un code pénal, dépouillé de son humanisme, de son esthétique, de ses quêtes intellectuelles et de sa dévotion spirituelle". Ce qui "entraîne l'affirmation absolue d'un seul aspect de la religion, généralement sorti de son contexte, au total mépris de l'autre. Ce phénomène dénature la religion, altère la tradition et fausse le processus politique partout où il se développe". " De même, l'écrivain Tahar Ben Jelloun dénonçait récemment " le front du refus, refus du dialogue, refus de vivre ensemble, refus de l'État de droit, un front où l'amour de la vie a été remplacé par l'amour mystique de la mort, la mort qu'on se donne et qui se donne au plus grand nombre d'ennemis, un front qui a cultivé le ressentiment et les certitudes " (Le Monde, 2 novembre 2001).
Ressentiment et certitudes
Ressentiment et certitudes : deux mots clés qui permettent d'éclairer un peu la situation. Le ressentiment d'abord. On ne naît pas terroriste; le refus des explications, sous prétexte qu'elles " excuseraient " la folie meurtrière, ne mène à rien. Par-delà la richesse de ben Laden et les motivations de sa mouvance, la symbolique de l'attentat et la joie mal contenue qu'il a suscitée dans nombre de pays pointent vers l'intolérable déséquilibre socio-économique du monde actuel et le rôle actif que jouent les États-Unis dans le maintien de ce désordre. Baudrillard écrit : " Ce n'est donc pas un choc de civilisations ni de religions, et cela dépasse de loin l'islam et l'Amérique, sur lesquels on tente de focaliser le conflit pour se donner l'illusion d'un affrontement visible et d'une solution de force. Il s'agit bien d'un antagonisme fondamental, mais qui désigne, à travers le spectre de l'Amérique (qui est peut-être l'épicentre, mais pas du tout l'incarnation de la mondialisation à elle seule) et à travers le spectre de l'islam (qui lui non plus n'est pas l'incarnation du terrorisme), la mondialisation triomphante aux prises avec elle-même. " Ce questionnement est fondamental, et aussi difficile à mener aux États-Unis que l'autocritique de l'islam l'est en pays musulman, comme a pu le constater l'écrivaine Susan Sontag, dont les charges dans le New Yorker contre " la superpuissance autoproclamée " a provoqué " un tollé d'une rare violence " ( Sylvie Kauffmann, " Le consensus patriotique ", Le Monde, 14 novembre 2001).
C'est que là où règnent les certitudes, la critique ne fleurit pas. La certitude - qui n'est pas la foi! - réduit l'espace de jeu nécessaire à la formation du jugement. S'il y a dans la religion, monothéiste ou autre, un potentiel d'intolérance et de violence, comme dans tout système de croyances (politiques, scientifiques, économiques, etc.), c'est précisément dans la mesure où celles-ci peuvent dégénérer en certitudes immuables. Le fondamentalisme religieux et l'idéologie néolibérale sont ici sur le même terrain, qui ne laisse place à aucun doute et qui revient à se mettre " en position de Dieu (de toute-puissance divine et de légitimité morale absolue) " (Baudrillard). Au God Bless America, l'écho répond alors " God is America ", et la bonne conscience s'avère prête à tout. " On ne fait jamais si bien le mal que lorsqu'on le fait avec conscience ", disait Pascal.
Maintenir l'écart
Le nom de Dieu devient alors un
objet de manipulation. Ce péril guette toute expérience religieuse,
dans la mesure où ce sont toujours les humains qui disent Dieu et proclament
sa transcendance. Il est facile de perdre de vue l'écart que la parole
religieuse instaure et masque d'un même souffle. Ce n'est pas le monothéisme
qui est " génétiquement " intolérant, mais bien
toute croyance qui perd le sens de l'incommensurable distance. " Ainsi,
quand de soit-disant "monothéistes" se trouvent engagés
dans des actes d'arrogance, d'intolérance et, à l'extrême,
de persécution, nous pouvons être sûrs que ces actions résultent
d'un malentendu radical en ce qui concerne un des éléments critiques
du monothéisme religieux. En agissant avec certitude et en déniant
catégoriquement toute valeur à l'opinion des autres, on érige
une idole dans la mesure où l'on comble l'abîme entre l'être
humain et Dieu, où l'on oublie le kiv'yachol ["pour ainsi dire"],
où l'on prétend confiner l'universel dans le particulier et
connaître parfaitement ce qui ne peut être connu qu'imparfaitement.
Le vrai monothéiste ne connaît jamais l'entière vérité
et ne peut donc jamais dire que l'autre n'a aucune vérité. Le
vrai monothéiste ne peut être que pluraliste. " (Roger C.
Klein, " A Monotheism Which Compels Pluralism ", Sh'ma 13/243 , 10
décembre 1982).
Le philosophe Paul Ricur ne parle pas autrement quand il décrit l'expérience religieuse authentique comme une expérience " poétique ", qui nourrit et inspire mais ne se laisse enrôler dans aucune croisade. Son entreprise essentielle : " libérer le fond de bonté de l'homme ". Jean-Paul II a fait récemment de multiples interventions en ce sens, dénonçant la manipulation de la religion contre les humains et appelant à ce que " le nom de Dieu [devienne] toujours davantage ce qu'il est en réalité : un nom de paix ". Il s'agit pour tous, quelles que soient leurs appartenances, de tracer ensemble une voie d'avenir dans un monde déchiré par les inéquités. Nous tous, hommes et femmes " coincés dans les eaux profondes, entre tradition et modernité " (Eqbal Ahmad). Comme l'écrit Said : " Nous nageons tous dans ces eaux profondes, Occidentaux, musulmans et autres pareillement. "
Référence : Mager, Robert, "Dieu enrôlé", Relations, janvier-février 2002 (674), p. 12-16.
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12 février 2003