Amérique latine
Des libérateurs aux mains sales

par Franz Hinkelhammert
L’auteur est chercheur au Departamento Ecuménico de Investigaciones du Costa Rica

Le gouvernement américain, depuis l’élection de George W. Bush, intensifie son pouvoir mondial. Les faucons du Pentagone célèbrent le New American Century. Les États-Unis ne cherchent plus à être primus inter pares, comme ils furent consacrés au terme de la guerre froide, mais seigneur régnant sur des sujets soumis.


Toute lutte pour le pouvoir mondial est toujours accompagnée d’une conspiration mondiale présumée. L’assaillant a besoin, pour légitimer son projet, d’un ennemi d’une envergure telle qu’il n’ait d’autre choix, pour s’en défendre, que de mener à terme son projet de conquête. L’Allemagne nazie a inventé sa conspiration juive; le stalinisme sa conspiration trotskyste. La guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique a eu ses « Empires du mal ». Aujourd’hui, pour le gouvernement américain, c’est la conspiration mondiale du terrorisme. Un proverbe latino-américain dit : « Si tu crois voir un géant, assure-toi bien que ce que tu vois ne soit pas l’ombre gigantesque d’un nain! » La conspiration présumée par l’administration Bush est tellement vague et générale qu’elle prend les visages d’Oussama Ben Laden, de Saddam Hussein, d’Al Quaïda ou de l’Axe du mal, selon les convenances et les circonstances. Ces visages peuvent disparaître ou se substituer l’un à l’autre, sans que la conspiration soit ébranlée pour autant. D’autres visages du « mal » prennent alors la relève. Mais le résultat est le même : c’est le « fantasme » (et la peur qu’il génère), justifiant l’entreprise de conquête.

Le dieu et le diable de Bush

Derrière cette conspiration terroriste mondiale se cache, selon George W. Bush, la face du diable. C’est lui le véritable maître d’œuvre de la terreur. À cette offensive maléfique ne peut faire écho qu’une « politique d’exorcisme » à caractère religieux.

Ce n’est pas un hasard si l’armée américaine a convoqué l’opposition irakienne, durant la guerre en Irak, à Ur, la ville où, selon la Bible, Abraham vit le jour. Ce n’est peut-être pas non plus une simple coïncidence si la sécurité de ce sommet a été assurée par des chars d’assaut M1 Abram – « Abram » étant le nom du patriarche avant qu’il ne quitte sa terre natale à la recherche de la terre promise. Une logique de relations publiques planifie avec soin les événements pour conquérir les âmes. Les Amériques ont une longue et douloureuse expérience de cette alliance de la piété et de la conquête (pensons seulement au Conquistadores). Nous assistons donc à des actes religieux destinés au dieu « citoyen » des États-Unis (tel que le met en scène le fondamentalisme chrétien qui y a pris naissance), dieu tribal et seigneur du monde qui a choisi ce pays pour dominer les peuples. Pour George W. Bush, c’est ce dieu qui fit grâce aux États-Unis de la liberté, afin qu’à son tour, cette nation la répande dans le monde entier. Quitte à soumettre les peuples qui oseraient repousser ce don divin. Le pouvoir absolu des États-Unis serait ainsi le gage de la liberté dans le monde car, selon cette logique, les États-Unis et le monde ne font qu’un.

Dans la vision théologique de George W. Bush, cette liberté, don de Dieu aux États-Unis, est indissociable de la domination des entreprises transnationales et de leurs bureaucraties privées, elles qui ont pour mission d’incarner cette liberté dans l’histoire. Le théologien de l’American Entreprise Institute, Michael Novak, a déjà identifié ces entreprises à l’image biblique du « Serviteur souffrant » (thème central du livre du prophète Isaïe), qualifiant ces dernières de représentantes du « Serviteur souffrant des temps modernes ». Selon Novak, bien que honnies et accusées de tous les péchés, ces transnationales apporteraient humblement le bonheur, la prospérité et la paix au monde.

De quelle liberté s’agit-il?

On se souvient qu’à la suite de l’opposition de la France à la guerre en Irak, le Congrès américain a décidé – en guise de représailles symboliques – de rebaptiser les frites (French fries) et le pain doré (French toast) servis à la cafétéria du Capitole en frites et en pain « de la liberté » (Freedom fries, Freedom toast). Mais de quelle liberté s’agit-il, sinon d’une liberté qui peut donner la nausée autant que ces frites? La liberté « d’attaquer ceux que nous considérons comme une menace ou une concurrence militaire », affime George W. Bush. La « liberté » que les États-Unis ont déployée en Irak (à l’encontre de l’ONU) comme en Afghanistan, et qu’ils prétendent exercer durant au moins 100 ans selon le Project for the New American Century (un document stratégique développant les principes d’une hégémonie militaire, économique et politique des États-Unis pour assurer leur défense, leur sécurité et leur prospérité nationales). À la Maison-Blanche – qui dispose de listes de pays « à conquérir » –, décidera-t-on au déjeuner (en mangeant des « toasts de la liberté ») quel pays sera le prochain à être attaqué? Cela nous rappellerait ces réunions que convoquait, après l’office dominical, le dictateur guatémaltèque Efraim Rios Montt. Il y décidait alors lesquels de ses adversaires politiques, sur la liste noire, allaient disparaître durant la semaine!

La nation américaine, confortée dans son mythe de peuple élu, veut s’assurer la suprématie du pouvoir militaire, économique et politique. Une nouvelle guerre mondiale est donc commencée, guerre qui a cette particularité qu’un seul pays l’a déclarée tandis que tous les autres attendent impuissants d’en subir les conséquences.

La stratégie de la globalisation

Trop souvent, les États-Unis se présentent comme les sauveurs d’une crise qu’ils ont préalablement provoquée. À vrai dire, peu de pays attendent – et surtout pas ceux d’Amérique latine – que les États-Unis leur apportent la démocratie. Ce qu’ils veulent, par contre, c’est que les États-Unis les laissent conquérir eux-mêmes la démocratie et n’y fassent pas obstacle.

L’Amérique latine, comme l’Asie et l’Afrique, a souffert de dictatures qui se sont substituées aux démocraties naissantes parce que celles-ci n’allaient pas dans le sens des intérêts étatsuniens. À ce traitement choc, ont succédé les « techniques sociales » du Fonds monétaire international (FMI) qui, par des moyens de pression économiques, est en mesure de saper les fondements démocratiques d’une société. Après les crises sociales et la répression qui résultent de ses actions, le FMI réussit toujours à imposer un système, démocratique ou non, en affinité avec les aspirations des administrations américaines. Au Costa Rica, par exemple, cette méthode a été mise en pratique durant la présidence de Rodrigo Carazo (1978-82). Lorsque celui-ci a refusé les conditions du FMI (faisant valoir que cette organisation n’était pas l’autorité démocratiquement élue de son pays), ce dernier s’est évertué à ruiner l’économie par des sanctions qui ont provoqué une inflation de plus de 100 %. Après cela, aucun autre président du Costa Rica n’a eu de doute sur les détenteurs du véritable pouvoir dans le pays.

La résistance à l’assaut du monde de la part des États-Unis doit nécessairement passer par une résistance à la stratégie de globalisation financière capitaliste qui lui est antérieure et qui appelle et sous-tend cet assaut, tant dans le domaine politique que militaire. En effet, les bureaucraties privées des entreprises transnationales ont besoin d’un pouvoir politique et militaire qui leur ouvre le chemin et impose leur domination sur le monde. En ce sens, l’action des États-Unis sert bien leurs intérêts. L’opposition à l’invasion de l’Irak, de la part d’États importants comme la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine, ne remettait évidement pas en question la stratégie de globalisation économique à laquelle ces pays participent eux-mêmes pleinement à travers leurs propres entreprises transnationales. Si ces pays se sentaient alors floués par les Américains, c’est parce que ces derniers, grâce à leur puissance inégalée et sans partage, étaient maintenant en mesure de s’accaparer la meilleure part du gâteau. Au fond, les pays qui se sont opposés à la guerre en Irak prônent plutôt, sans l’avouer, que la conquête du monde pourrait se mener pacifiquement grâce aux « armes » en apparence plus subtiles que sont le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce. D’où leur opposition molle (bien plus sur la forme que sur le fond) à l’hégémonisme américain.

L’instinct meurtrier

Jack Trout, le stratège de marketing et auteur de best-sellers en la matière, évoque « l’ère des concurrences meurtrières ». Pour sa part, Helmut Maucher, président de Nestlé, a parlé en 1991 « d’instinct meurtrier » (Killerinstinkt) pour qualifier la vertu cardinale des exécutifs de sa transnationale. L’expression est vite devenue populaire.

Cet instinct meurtrier se retrouve non seulement chez les exécutifs des transnationales et des organisations comme le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce, mais aussi dans le gouvernement étatsunien qui se charge de ramener les États récalcitrants à la « raison » (c’est-à-dire à la conformité à leur stratégie de globalisation). En vérité, les États-Unis ont fait leur preuve en ce domaine. En Amérique latine, dans les années 1970 et 1980, ils ont fomenté des dictatures dites « de sécurité nationale » dans des démocraties dont ils avaient contribué à saborder l’économie. Il s’agissait, sans nul doute, de dictatures à l’instinct meurtrier. Celles-ci ont massacré les mouvements démocratiques. Par la suite, les Américains ont réinstallé des démocraties, mais des démocraties sans voix ni mouvements populaires, contrôlées à l’interne par l’appareil militaire et, à l’externe, par le FMI. Des « dictatures de sécurité nationale » on passait donc à des « démocraties de sécurité nationale ». Et ceux-là même qui avaient promu ces dictatures se présentèrent comme des libérateurs.

L’administration américaine est passée maître en de telles manœuvres. C’est à partir de ces dictatures – celle du Chili jouera un rôle clé – que les États-Unis ont déployé leur stratégie mondiale d’accumulation du capital qu’est la globalisation. C’est en continuité avec celle-ci qu’ils montent aujourd’hui à l’assaut du pouvoir mondial. Pour mener à terme cette stratégie conquérante, ne fallait-il pas qu’ils dissolvent la démocratie et se transforment eux-mêmes en dictature de sécurité nationale, considérant le reste du monde comme leur zone de sécurité intérieure? Les attentats de New York et le Patriot Act qui s’ensuivit leur ont permis d’amorcer ce tournant. Ce qu’ils avaient fomenté et soutenu à l’extérieur, spécialement en Amérique latine, ils l’importent maintenant chez eux.

Référence : Hinkelhammert, Franz, « Des libérateurs aux mains sales », Relations, novtembre 2003 (688), p. 18-21.

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26 novembre 2004