LES VOIES DE LA RÉSISTANCE

par Jean-Claude Ravet


Nous sommes écrasés sous le poids du réel qui impose sa loi de fer sur nos vies. Comme si notre existence était assujettie à une fatalité, le destin technique et marchand du monde. " Nous n'avons pas le choix ! " : telle est l'antienne que scandent nos gouvernements entre chaque décision technocratique. L'espace politique se rétrécit comme un peau de chagrin pour n'être qu'un bureau d'experts en administration des choses. La parole publique, considérée comme inefficace, se mue en management d'entreprise; les politiciens, en gestionnaires. Ne définissons-nous pas la société comme un système et comme un marché régulés par leurs lois propres?


Et l'idéal de transformation du monde qui mobilisait des générations éprises de liberté et de justice, croyant encore au pouvoir de la parole et des actions concertées, qu'en reste-t-il? Le changement et la nouveauté sont banals en ces temps de l'éphémère et du prêt à jeter. Ils n'ont rien à voir avec quelque valeur que ce soit. Ils sont de l'ordre des faits. Nous avons peine à suivre le train du progrès qui roule à vive allure. En fait, il est emballé; plus personne ne le conduit. Plus vite, toujours vite, vers nulle part.

C'est l'utopie postmoderne.

Il n'est pas étonnant que la pensée critique soit suspecte : elle pactise avec les perdants, ceux, revanchards, qui n'ont pas su embarquer et qui jalousent ceux qui l'ont pu. Taxée d'irréaliste ou de retardataire, elle ose perturber la quiétude des voyageurs, dorlotés par les rengaines savantes en calculs prévisionnels sur les coûts et bénéfices.

Comment ne pas penser cette réalité à la lumière de la guerre qui se fait? Une guerre sans déclaration de guerre. À quoi servent les mots quand les bombes parlent d'elles-mêmes? Devant la réalité muette, délivrée des paroles pour la dire, la comprendre, constituée de faits bruts, indiscutables, la politique ne peut devenir progressivement que la continuité de la guerre par d'autres moyens, pour inverser la formule célèbre de Clausewitz. Alors la liberté s'encroûte dans l'ordre des choses, pétrifiée en statue immuable...

Est-ce la voie que nous voulons suivre? Un monde où les mots ne disent plus rien dans le brouhaha du vaste chantier de production qu'il est devenu?

Et la gauche, que fait-elle la gauche? Elle fait des affaires, la gauche, diraient les plus cyniques en paraphrasant Prévert. Une bonne partie de la gauche institutionnelle ne s'est-elle pas recyclée à l'école du pragmatisme et du néocorporatisme? Rendre plus humaine la marchandisation du monde, sans la remettre en question, en s'assurant d'en profiter un peu, c'est apposer le label " humain " sur le produit final. Douce compensation!

Pourtant, la gauche ne doit-elle pas porter une vision subversive du monde, dans laquelle le politique prime sur l'économique, le bien commun sur l'intérêt privé, la solidarité sur le profit? La valeur marchande n'est pas la mesure de toute chose, ni la raison instrumentale l'étalon de la pensée. L'une et l'autre reflètent plutôt un égarement à propos de la condition humaine et masquent une criminalité rampante, sinon galopante : la terre livrée à la prédation mafieuse et boursière.

Devant la résignation à la réduction du monde en marchandise et du politique en simple gestion de l'état des choses, il n'est pas vain de faire entendre la voix de l'indignation et d'ouvrir des voies diverses de résistance. Ce dossier fait écho à l'urgence du temps : briser l'interdit d'alternatives, le mur de la fatalité, rompre courageusement avec l'insignifiance hautaine de notre époque. Autre chose est possible que cette affligeante réalité qui déploie derrière notre dos sa démesure implacable et hideuse, dépourvue de sens et d'humanité.

Nicole Laurin nous rappelle que la résistance ne loge pas tant dans la prise du pouvoir d'État qui assujettit à sa propre logique managériale ceux qui le détiennent que dans les actes subversifs qui remettent à l'ordre du jour le monde de la vie quotidienne et qui " fabriquent de l'humanité ". À cet égard, elle signale d'innombrables initiatives sociales, syndicales, populaires sur lesquelles " s'appuie l'espoir d'un monde meilleur, ce monde qui nous habite et nous échappe ".

Gilles Gagné, dans un style ironique et décapant, soulève des enjeux importants pour une fondation politique du monde. Passant d'une fable sur ce qui pourrait être une politique de gauche à la réalité où " le politique est en passe de devenir fiction ", il nous convie au pouvoir de l'imagination - en œuvre entre autres dans le mouvement anti-mondialisation - pour nous sortir de cette grisaille actuelle des bons gouvernements gestionnaires de la société.

Jean Pichette porte à notre attention la pseudo-maîtrise instrumentale du monde qui domine l'Occident, dans laquelle le dépérissement du politique et le règne incontesté du néolibéralisme trouvent leur origine. En évacuant toute transcendance qui habite le monde - non qui le surplombe -, au point où le sens et le langage n'informent plus l'expérience humaine, le monde est livré à la tyrannie du réel et la vie humaine n'est plus qu'un amas de ruines où plane l'insensé. Devant ce réalisme sans âme, " il importe de faire entendre la poésie du monde ", à la source de la justice et de la beauté.

Référence : Ravet, Jean-Claude, "Les voies de la résistance", Relations, décembre 2001 (673), p. 10-11.

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12 février 2003