LA NUIT DU MONDE

par Jean Pichette


À trop vouloir être efficace, en prise directe sur l'ordre des choses, la gauche risque de s'enliser dans un cadre étroitement gestionnaire. Il lui faut apprendre à être attentive à la poésie du monde afin de redonner un sens à son idéal de justice.

Il lui faut réapprendre à être attentive à la beauté du monde.


" Toi tu ne vois que l'horizon qui s'éclaircit
moi aussi la nuit
lui ne voit que la nuit
moi l'horizon qui s'éclaircit aussi. "

Nâzim Hikmet, 30 août 1958

Le monde ne s'épuise jamais dans l'administration des choses. Il la déborde de partout. Il est ouvert sur l'ailleurs, même si nous avons parfois l'impression d'être prisonniers d'une réalité fermée sur elle-même. C'est d'ailleurs la fugacité de ce sentiment qui pousse des hommes et des femmes à vouloir changer le monde. Comme si les silences de la misère étaient destinés à faire entendre autre chose, à sculpter un monde jusque-là insoupçonné. Oui, le monde est toujours à faire et à refaire, ce qui parfois signifie à défaire, quand le réel, trop plein de lui-même, obscurcit l'horizon.

La force du néolibéralisme ne loge pas dans sa capacité d'imposer sa vision économique du monde. C'est parce qu'il sait semer dans nos têtes l'idée que le temps est venu d'en finir avec les discours que le néolibéralisme règne aujourd'hui : désormais, il s'agirait de laisser se déployer une réalité enfin libérée de toutes normes, si ce n'est celle du fait, érigé en ultime valeur. Une idée à ce point répandue que de larges pans de la gauche, convertis au " réalisme ", ont fini par placer la visée d'efficacité au cœur de leur action : comme si celle-ci pouvait trouver sa vérité dans une utilité immédiate, libérée des chimères de la pensée. Comme si le bien-fondé de la gauche passait par sa capacité à doubler les prétentions de l'ordre établi de bien " gérer " la société.

L'idéalisme semble devenu un péché que même la gauche n'ose plus commettre. Mais si la gauche renonce à faire de notre monde la résidence de l'idéalisme, qui pourra faire souffler dans l'habitat humain les idéaux de solidarité et de liberté, une liberté irréductible au simple " choix du consommateur "? Certains aiment parler de maturité quand la gauche s'agenouille devant un ordre marchand qu'il lui incomberait de gérer de façon " humaine ". Programme exaltant! Le mythe de " la fin des idéologies " tente de nous faire croire que la société, parvenue à l'âge adulte, pourrait se passer de penser le monde. Comme si l'existence humaine n'était pas traversée de bout en bout par les questions de sens, qui sont au cœur de notre expérience du monde. À défaut de ramener ces questions à l'avant-scène, c'est la possibilité de justifier le désir de changer le monde qui devient problématique. C'est peut-être là, parce qu'elle est obnubilée par la volonté de " coller " immédiatement à la réalité, que la gauche se piège. Elle tombe en panne d'imagination, devient captive d'un vieil imaginaire qui l'empêche de se représenter le monde autrement. Faut-il alors s'étonner qu'elle suscite si peu d'enthousiasme?

Le théâtre de la vie

Sur quoi peut s'ériger le désir de travailler à une plus grande justice sociale? Si l'on s'enferme dans la " réalité ", la réponse est simple : rien. Parce qu'il est impossible de fonder un tel projet sans assumer la transcendance qui habite le monde, sans reconnaître, en d'autres mots, son incomplétude. Les hommes et les femmes sont liés entre eux par le détour d'une mise en scène, d'une représentation qui fait elle aussi partie de la réalité humaine, qui l'informe - lui donne forme.

Sur le théâtre de la vie, ce qui relie les humains entre eux est toujours aussi ce qui les dépasse. Quelque chose déborde toujours nos existences singulières : cela se dérobe à notre prise, mais sans ce " quelque chose ", nous serions sans aucune prise sur le monde. On peut donner plusieurs noms à ce débordement, à cette présence de l'infini dans notre existence finie, à ce trop-plein sans lequel la vie humaine ne serait plus qu'amas de ruines. Je parlerais quant à moi de la poésie du monde, d'un souffle qui le traverse pour l'animer, sans qu'on puisse jamais le saisir, comme le vent qui fait bruire les feuilles en demeurant dans l'obscurité, même sous les rayons du soleil.

Le grand écrivain argentin Ernesto Sabato a magnifiquement décrit, au crépuscule de sa vie, ce dont il est ici question.

" Quelles que soient mes réticences à écrire ces pages finales, je m'y décide à cette heure où mon moi le plus profond, le plus mystérieux et irrationnel, m'incline à le faire. Peut-être pourrai-je ainsi aider à trouver une signification transcendante à ce monde rempli d'horreurs, de trahisons, de jalousies; de détresses, tortures et génocides. Mais aussi d'oiseaux qui me redonnent courage lorsque j'entends leurs chants à l'aube; comme lorsque ma vieille chatte vient se lover sur mes genoux; ou quand je contemple la couleur des fleurs, parfois si minuscules qu'il faut les observer de tout près.

Très discrets signaux que la Divinité nous envoie de son existence. Et non seulement à travers ces innocentes créatures de la nature, mais aussi des héros anonymes, tel ce pauvre homme qui, lors de l'incendie d'un bidonville, entra trois fois dans une baraque de tôle où étaient enfermés de petits enfants - que leurs parents avaient laissés là pour aller travailler - et mourut à sa dernière tentative. Pour nous montrer que dans cette vie tout n'est pas misérable, sordide et sale, et que cet être anonyme, tout comme ces fleurs minuscules, est une preuve de l'Absolu. "

La fragilité du monde qu'évoquent ces belles phrases de Sabato en constitue aussi toute la richesse. Toute la beauté. C'est pourquoi ces phrases écrites par un homme presque nonagénaire peuvent résonner en nous comme un appel à la justice. Au fond, la justice ne loge-t-elle pas dans une certaine harmonie du monde? Peut-on penser la justice dans un monde qui ignorerait la beauté? La justice ne se justifie pas par la Raison, sauf à vouloir la mouler dans une froideur gestionnaire qui la priverait du même coup de toute sa profondeur existentielle. La justice - et le désir qu'on peut ressentir de la voir éclore - peut pourtant être une raison de vivre, que rien ne justifie si ce n'est le souci d'entendre la poésie du monde. De dire et d'être cette poésie.

La poésie du monde est active. On ne peut la voir qu'en se faisant soi-même poète - en échappant aux diktats de l'utile, pour élargir la conscience du monde. Le poète s'inscrit dans la chair d'un monde pétri de visible et d'invisible. D'invisible, d'abord, parce que c'est lui qui anime cette chair et la fait autre que ce que toutes les réductions de la science voudraient en faire - monceau de matières inertes, d'immondices sans esprit, jetables après usage. " Le Verbe s'est fait chair " : êtres incarnés, nous ne sommes que dans le verbe, dans cette poésie du monde qui nous fait humains parce qu'elle nous fait communier à un même Esprit.

Mais comment communier à un même Esprit en cette époque qui s'acharne à tuer l'Esprit, au nom de l'efficacité et du réalisme? La question est vitale : sans cette communion, la vie devient une simple " histoire dite par un idiot, pleine de bruits et de fureurs ", comme disait le grand poète. Il faut combattre ce qui tend à faire taire le Verbe pour éviter que le monde s'épuise dans l'insensé. L'enjeu n'est pas ici d'apporter une réponse - une Vérité - mais de garder ouvert l'espace du questionnement, dont le vide est rempli des promesses du monde. C'est dans ce vide que se noue l'humanité, et c'est la fragilité de ce vide - que les gestionnaires du réel s'acharnent à saturer - qui appelle à la solidarité, voie étroite qui peut seule préserver le maintien d'un horizon de sens.

L'injonction de la justice

La justice ne se fonde pas en raison. Elle n'est pourtant pas irrationnelle. Elle doit être, tout simplement. Elle est ce miroir dans lequel nous devons chercher à nous regarder, parce qu'il reflète une harmonie du monde, une beauté qu'aucune raison ne saurait justifier : la profondeur existentielle de notre présence au monde, que cette beauté rend sensible, se justifie elle-même dans son accomplissement, qui est celui de notre condition d'être humain. La Raison, qui prétend s'être arrogé le monopole de dire ce qui est, peut certes s'amuser à renvoyer le non-être - ce qui n'est pas - dans l'irrationnel. Elle peut, du même coup, se rire d'une " chose " aussi irrationnelle que la justice. Aussi importe-t-il d'en finir avec son monopole, qui clôt le champ des possibles en essayant de faire taire ce qu'elle ne contrôle pas, ce qui l'excède - comme la vie.

Face aux appels à la soi-disant " nécessaire adaptation à la réalité ", il importe donc de faire entendre la poésie du monde. Il faut faire voir le monde qui se déploie à la verticale (dans l'espace d'une parole qui nous élève) avant que de se déplier à l'horizontale (dans une proximité qui étouffe le verbe). Il faut faire sentir la fragilité du monde, sa fugacité, pour qu'elle devienne pour chacun de nous un appel à la responsabilité à " soigner " la beauté du monde. Bien sûr, la beauté, si elle s'enferme dans l'esthétisme, ne pourra sauver le monde. Mais le monde pourrait-il être sauvé s'il ne cherchait aussi la beauté? Voudrions-nous d'un monde juste qui ne soit pas aussi un monde beau? Qu'aurions-nous à faire d'un monde juste qui pataugerait dans la laideur?

Heureusement, justice et laideur ne peuvent cohabiter. La transcendance qui loge dans l'humain, dans laquelle nous plongeons en venant au monde et qui nous lie à nos contemporains comme à nos devanciers, ne peut exister que dans la durée, dans la lenteur de notre présence au monde, qui a son temps, irréductible à celui de la machine, un temps qui se maintient dans la transmission d'un héritage. Et qui voudrait d'un héritage qui ne soit informé par la beauté, où la musique du monde ne serait que fracas? C'est une chose que d'habiter un monde où la justice ne règne pas; c'en est une autre que d'habiter un monde où l'idée même de justice ne peut se faire entendre, parce que l'ouverture de la transcendance s'est refermée au point de rendre impossible toute résonance. Au fond, c'est peut-être ça la dictature du réel : un immense silence trônant sur un vide immanent. Qui consacre le divorce entre justice et beauté, en les rendant toutes deux " dépassées ".

Le 3 février 1999, le quotidien Le Monde annonçait que " les cosmonautes de Mir " allaient " déployer en orbite un fin miroir de 25 mètres de diamètre ". L'objectif : " vérifier qu'il est possible avec un tel dispositif de concentrer les rayons du Soleil, de les renvoyer sur Terre et d'éclairer des zones plongées dans de longues périodes de nuit ". Ce miroir - baptisé Znamia, la " Bannière " - pourrait mettre fin à l'obscurité; il pourrait surtout parfaitement symboliser une nouvelle forme d'obscurantisme. Comme l'a écrit Annie Le Brun : " On a les Lumières qu'on peut, notre époque se sera éclairée à la pollution lumineuse. "

La disparition de la nuit marque l'avènement des ténèbres transparentes : un cauchemar avec les yeux grand ouverts. Comme si, revenu de toutes ses illusions, l'humain était condamné à regarder le monde tel qu'il est et, surtout, à s'y soumettre; comme si, repu de ses grands idéaux d'émancipation, il devait désormais se contenter d'être un spectateur dans un monde abandonné à mille et un déterminismes (y compris ceux de ses gènes!); comme si, à l'instar des étoiles accrochées dans la boîte noire du silence cosmique, il ne pouvait briller qu'en se consumant dans le mutisme clinquant de l'ordre marchand.

Mais tout n'est pas joué. On peut encore baisser les paupières pour s'orienter dans le monde; on peut encore apprivoiser la nuit du monde plutôt que la fuir - ou l'éclairer avec les feux aveuglants de la logique gestionnaire. Mais il faut d'abord apprendre à écouter la poésie du monde, parce qu'elle sait faire de la nuit la grande scène de la vie. Elle sait trouver, tapis dans le noir, les ressorts profonds de notre présence au monde. Parce que la poésie du monde est d'abord une promesse : celle de garder l'horizon ouvert.

Réapprendre à être poètes. Faute de quoi, oui, le monde s'épuisera - avec l'épuisement de la gauche - dans l'administration des choses.

Référence : Pichette, Jean, "La nuit du monde", Relations, décembre 2001 (673), p. 18-21.

Retour à la page d'accueil des archives de la revue Relations


www.revue relations.qc.ca
12 février 2003