Des solidarités assiégées

par Guy Paiement
L'auteur, jésuite, est théologien et animateur social

Le Québec se caractérise par un milieu communautaire dynamique qui contribue à la vitalité de notre démocratie et de nos liens de solidarité. Dans le contexte néolibéral et celui de l’actuelle crise financière, son avenir demeure toutefois précaire.


Quand des chercheurs dans le domaine social viennent au Québec, ils sont immédiatement frappés par la multiplicité des organismes communautaires. Près de 5000 groupes, répartis sur l’ensemble du territoire, s’activent en effet dans tous les domaines. Cette floraison a une histoire : celle d’une société minoritaire et longtemps pauvre qui a dû compter sur ses propres moyens. Elle manifeste aussi une créativité étonnante, qui se nourrit des valeurs de compassion et de résistance qui ont une parenté certaine avec un christianisme populaire.

Depuis la Révolution tranquille et les transformations de l’État, dans les années 1960, les organismes communautaires ont développé toute une gamme de collaborations plus ou moins conflictuelles avec ce dernier. Aujourd’hui, cependant, la donne a changé. Les courants néolibéraux qui traversent l’État et la société dans son ensemble ont mis de l’avant la priorité du Marché et tentent de réduire l’État pour en faire leur domestique. Les organismes en subissent les conséquences mais, dans l’ensemble, c’est la résistance qui semble prévaloir.

L’apport du communautaire

À cet égard, il est utile de rappeler l’apport du mouvement communautaire. En raison de sa proximité avec la population, il demeure le témoin des besoins de base non satisfaits. Il cherche à les combler et, en faisant appel à la créativité des personnes concernées, il trouve de nouvelles réponses.

Dans plusieurs cas, des initiatives nées de la base ont pu « remonter » dans l’appareil gouvernemental et ont permis de mettre sur pied de nouveaux services à la population. L’exemple des cliniques populaires est bien connu, car celles-ci ont inspiré la création des CLSC. Plus récemment, les expériences des garderies de type coopératif ont donné naissance aux CPE, facilitant ainsi la vie de milliers de parents. Ce sont aussi les centaines de groupes de femmes qui ont marché sur Québec et obtenu que l’équité salariale devienne une réalité législative. D’autres groupes de défense des droits ont mené une campagne de plusieurs années pour que l’État adopte une loi qui l’oblige à combattre la pauvreté. Les groupes d’aide alimentaire de la région de Montréal ont réussi à présenter à la commission gouvernementale sur l’avenir de l’agriculture un projet de politique globale de sécurité alimentaire. Les effets de ce dernier se font déjà sentir dans les cafétérias des écoles. On pourrait ajouter les initiatives des groupes en santé mentale, des maisons pour femmes en difficulté, des groupes luttant pour le logement social, des maisons de jeunes, des groupes de défense des droits des personnes retraitées et de combien d’autres qui ont influencé l’appareil gouvernemental et permis souvent des législations progressistes dans le domaine social.

En regardant globalement ces réalisations, il ne fait pas de doute que le développement social est bien en selle dans notre milieu et qu’il apporte un soutien et un complément critique au développement économique. Possédant la capacité de refaire sans cesse le tissu social, les organismes communautaires augmentent le « capital social » de la société, ce réseau de rapports sociaux qui fait toujours une différence et qui permet à un milieu de se prendre en main et de travailler à son propre développement. Aux politiciens, il rappelle sans cesse que les décisions prises de façon isolée, sans qu’elles soient mises en rapport avec les autres facettes de la réalité sociale, sont inefficaces et souvent dangereuses. La personne qui a faim est aussi celle qui a été rejetée du monde du travail et qui peine à payer son loyer. Elle a perdu son réseau social et quelque chose de sa propre dignité de citoyen ou de citoyenne. Sa santé en souffrira tôt ou tard et ce n’est pas grâce à des « pilules » que sa situation changera. La réalité sociale traverse ainsi constamment l’individu qui souffre et c’est, en définitive, des changements dans le monde du travail et dans les orientations gouvernementales que se trouvent les façons adéquates de répondre à la situation.

Rappeler ainsi la complexité du réel demeure l’un des apports incontournables des organismes communautaires. On n’a qu’à penser à la manchette récente qui rappelait que la métropole demeurait l’un des endroits les plus sécuritaires en Amérique du Nord : la paix sociale n’est pas le résultat de la seule patrouille des policiers. Elle résulte de la présence imaginative des multiples organismes qui accueillent les personnes itinérantes et qui leur offrent un gîte. D’autres s’occupent des personnes seules, des femmes victimes de violence conjugale, des jeunes de la banlieue en fugue ou encore proposent des cours de français aux nouveaux arrivants. C’est ainsi tout un réseau de solidarités sociales qui crée le climat tant apprécié. C’est aussi ce dernier qui risquerait de se modifier très rapidement si tous ces groupes fermaient leurs portes.

Quand le miroir se brise

Malheureusement, une telle éventualité n’est pas impossible. La plupart des groupes ont commencé leurs activités sous le signe du bénévolat. Il y avait un besoin et l’on a cherché à le combler avec les moyens du bord. Il était toutefois écrit dans le ciel que ce mode de gestion devait changer pour peu qu’on veuille assurer la pérennité des services offerts. La collaboration de l’État devint ainsi nécessaire. Mais l’argent public s’accompagna rapidement de la volonté des divers ministères de se servir des groupes comme des sous-traitants à moindre coût. D’où une mainmise de plus en plus tatillonne sur ces derniers et la perversion de leurs propres orientations.

Dans le contexte de l’actuelle crise économique, les coupures budgétaires se multiplient et la précarité des organismes va croissant. Par choix ou par manque de perspectives, le gouvernement suit le courant dominant en se cantonnant dans la seule relance économique des grandes entreprises et la baisse des impôts des plus riches, laissant à de rares mécènes (souvent engraissés d’argent public) le soin d’orienter le développement social. Pendant ce temps, les communautés religieuses – l’un des bailleurs de fonds traditionnels de centaines d’organismes communautaires – ont de moins en moins de personnes qui travaillent et donc de revenus. Elles ne pourront bientôt plus soutenir à bout de bras tous les groupes qui en font la demande.

Tous les indicateurs passent au rouge. La tendance néolibérale ne nous rejoint donc pas seulement dans son effort pour tout ramener au seul marché. Elle est en train de gangrener toute une société qui demeure fragile. Une société qui, pourtant, s’est donné un filet de sécurité sociale accessible à tous, des systèmes publics de santé et d’éducation qui ambitionnent de servir toute la population, un monde diversifié d’organismes communautaires qui, en plus de « boucher les trous », demeure le rappel vivant de la complexité et de la richesse des humains que nous sommes. Voilà pourquoi l’avenir du communautaire a partie liée avec celui de notre société.

Référence : Paiement, Guy, « Des solidarités assiégées » , Relations, mars 2009 (731), p. 12-14.

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août 2009