Le ras-le-bol populaire bolivien

par Denis Langlois
L’auteur politologue, travaille en Bolivie à titre de conseiller
aux droits de la personne et au renforcement institutionnel

La frustration de la population bolivienne, à majorité autochtone et pauvre, est à son comble. Elle se canalise dans une immense mobilisation sociale contre la privatisation de l’eau et en faveur de la nationalisation des ressources pétrolières et d’une Assemblée constituante. Quelle que soit l’issue de la crise actuelle, le dilemme demeure entre un changement de politique économique radicale ou l’éclatement social.


L’eau, ressource vitale pour la santé, le logement, le mode de vie et la culture d’un peuple, est convoitée, en Bolivie comme dans de nombreux pays du monde, par des consortiums internationaux qui y voient une nouvelle occasion de grossir leurs bénéfices. Cela a conduit à l’accentuation du dilemme entre la course aux bénéfices et le droit d’accès universel à l’eau, lequel suppose aussi des investissements majeurs en infrastructures et en entretien. Dans un pays comme la Bolivie, où la majorité (55 %) de la population vit sous le seuil de la pauvreté et la plupart en état d’extrême pauvreté, le report de ces coûts sur les usagers exige nécessairement une contribution publique majeure.

Or, devant l’absence de vision gouvernementale et le refus des multinationales de l’eau de considérer l’accès à cette ressource comme un droit humain fondamental et non comme une simple marchandise, les guerres de l’eau de Cochabamba contre Bechtel, en 2000, et d’El Alto contre Suez, en 2005, ont conduit à l’expulsion de ces compagnies et à la mise en cause des gouvernements qui avaient signé les contrats.

L’état de pauvreté de la population a alimenté aussi l’opposition à la hausse du prix du carburant, que le gouvernement avait décrétée en décembre 2004 pour faire face à la contrebande de pétrole vers l’Argentine, le Brésil, le Pérou et le Chili, pays où le pétrole est plus cher qu’en Bolivie. Dans ce cas, les droits en cause sont l’alimentation (la majorité de la population cuisine avec des bonbonnes de gaz), le logement (chauffage), mais également le transport, car la hausse du prix du carburant entraîne celle des tarifs des transports collectifs, qui sont utilisés par la majorité des Boliviens. Cela explique les mouvements populaires qui revendiquent la nationalisation des réserves pétrolières importantes de Bolivie, deuxième pays producteur en Amérique latine, après le Venezuela.

Concurremment, c’est depuis Santa Cruz, première ville du pays, que l’opposition à la centralisation excessive se révèle la plus vive. C’est que Santa Cruz abrite une frange importante du capital bolivien et étranger, laquelle rejette la propriété publique du gaz et cherche à éviter la redistribution dans l’ensemble du pays des bénéfices de son exploitation. Dans ce contexte de revendications contradictoires – à savoir d’un côté, l’agenda d’octobre 2003 pour la Constituante et, de l’autre, celui de janvier 2005 pour l’autonomie régionale –, le gouvernement Mesa s’était satisfait de dire oui aux uns et aux autres.

Mais à travers ces mobilisations aux objectifs contradictoires, c’est nettement un modèle de développement qui est mis en cause par une grande partie de la population tout en étant soutenu encore par les secteurs dominants, à savoir le modèle néolibéral mis en place par décrets, dans les années 1980, à la faveur d’une grave crise financière.

Restructuration du mouvement social

Le mouvement de révolte populaire d’octobre 2003, qui a chassé du pouvoir Gonzalo Sánchez de Lozada et laissant à sa place Carlos Mesa, avait marqué un point tournant dont les forces politiques et économiques dominantes refusent encore de prendre acte. Les partis politiques traditionnels et souvent corrompus – au profit d’intérêts industriels, commerciaux et financiers du Nord – sont aujourd’hui décriés ouvertement. Ils ne sont pas morts, loin s’en faut, mais ils n’ont plus la faveur populaire.

Ce rejet des partis politiques traditionnels a favorisé un amendement constitutionnel en 2004, permettant aux regroupements citoyens et aux peuples autochtones de présenter directement des candidats aux différentes élections du pays, y compris à la présidence. Les élections municipales de décembre 2004 ont été la première occasion où cette disposition s’est appliquée. Dans ces nouvelles conditions, la stratégie des partis rejetés est d’investir les regroupements citoyens et ceux des peuples autochtones pour tenter d’influencer leurs politiques, car ces partis disposent toujours de structures et de machines électorales aguerries et bien financées.

Les secteurs populaires sont cependant loin d’être dupes de cette stratégie. Le mouvement d’El Alto sur l’eau dirigé par la FEJUVE – Federación de juntas vecinales (comités de quartiers) – a rejeté l’appui de partis traditionnels. L’opposition locale aux mouvements autonomistes de Santa Cruz, dirigés par les entrepreneurs, pour sa part, a dénoncé publiquement les tentatives de partis traditionnels de transformer la lutte contre la hausse des tarifs du pétrole en revendication pour l’autonomie régionale.

Le changement de perception et de comportement de la population à l’égard des entreprises multinationales est une autre caractéristique de ce point tournant initié par la crise d’octobre 2003. Une lettre méprisante du gérant local de la Suez au président de la République aura provoqué une litanie de dénonciations contre les multinationales, venant non seulement des secteurs en lutte mais également de journalistes, politiciens et ministres du gouvernement. L’humiliation d’une population à travers celle de ses dirigeants et institutions ne passe plus.

La majorité exclue n’accepte plus n’importe quoi

Voilà bien une caractéristique de fond de la société bolivienne, composée en majorité de peuples autochtones (62 %). C’est parmi eux que l’on retrouve les plus hauts taux de pauvreté et d’extrême pauvreté, d’analphabétisme, d’absence ou de mauvais soins de santé, de problèmes d’éducation, de travail, de difficultés d’accès aux ressources vitales, qui sont pourtant des droits humains fondamentaux.

Les Autochtones ne sont significativement présents ni au gouvernement, ni dans la fonction publique, ni dans les institutions importantes comme le système judiciaire, ni dans le domaine économique, sauf à survivre en tant que petits vendeurs, transporteurs ou artisans. Ils sont, par contre, actifs au sein des nombreuses municipalités rurales et locales.

Les crises de 2003 avaient mené au massacre par l’armée de dizaines d’entre eux, à El Alto et ailleurs. En janvier 2005, dans le conflit qui l’opposait au mouvement populaire contre la privatisation de l’eau, le président Mesa s’était refusé à utiliser la violence, mais on constate que la force, voire le recours à des tueurs à gages, est aujourd’hui monnaie courante contre les paysans sans terre (sin tierra) qui s’installent là où ils le peuvent.

Les Autochtones de la partie est du pays revendiquent une Constituante depuis quelques années. Ils rejettent les prétentions autonomistes des secteurs capitalistes de la région orientale du pays, de Santa Cruz, du Béni et de Tarija, pour lesquels l’autonomie régionale constituerait une urgence. Le gouvernement est donc pris entre deux feux, tant en ce qui concerne l’Assemblée constituante que pour l’adoption d’une nouvelle loi sur les hydrocarbures et le référendum promis sur l’autonomie régionale. Cette nouvelle loi, sanctionnée par la Chambre des députés, n’a pas été acceptée par le gouvernement Mesa en raison des impôts trop élevés pour les pétrolières.

Que ce soit maintenant, dans six mois ou dans deux ans, une politique alternative s’impose, sans quoi la mobilisation ira en se renforçant et le pays risque d’éclater. Dans l’état actuel des choses, les 62 % d’Autochtones que compte la Bolivie et ses 55 % de pauvres n’ont plus beaucoup à perdre. Malgré les nouvelles mobilisations de mai et de juin 2005, c’est plutôt leur patience qui est surprenante.

Que faire face à la mondialisation capitaliste?

La Bolivie était (et est peut-être encore) un modèle de développement pour la Banque mondiale! Mais c’était sans compter les conséquences de politiques économiques parfois désastreuses pour les êtres humains qui les supportaient. Le message des mobilisations populaires, depuis la guerre de l’eau de 2000 et, surtout, depuis la crise d’octobre 2003, est bien celui du rejet de ces politiques économiques ne profitant qu’à une minorité. Mais quelles sont les solutions de rechange?

Mettre la multinationale Bechtel à la porte, en 2000, n’a pas abouti jusqu’ici à une amélioration significative de l’accès à l’eau pour la population de Cochabamba; 30 % de celle-ci n’ayant toujours pas d’accès à l’eau potable, même si les prix n’ont pas augmenté. La fin du contrat avec la Suez va-t-elle améliorer l’exercice du droit à l’eau pour le peuple aymara qui habite El Alto, quand on sait que l’État et les municipalités n’ont pas les ressources fiscales pour gérer un système d’approvisionnement en eau, ni l’expertise nécessaire pour ce faire (ou ne l’ont plus), ni ne disposent d’un système fiscal universel permettant de doter une population des structures capables de respecter leurs droits légitimes?

Tel est le dilemme auquel fait face le gouvernement sur le plan économique et financier. Mais ce dilemme confronte également les secteurs sociaux en lutte : s’en remettre à l’aide financière internationale, avec la dépendance économique et financière que cela entraîne, ou nationaliser les ressources existantes, voire les gérer sous forme coopérative, mais sans véritable capacité financière de soutenir de façon durable leur exploitation.

C’est le dilemme de l’après néolibéralisme. Ce dilemme se complique, dans un pays comme la Bolivie, avec la faiblesse de l’État, notamment l’absence de ressources fiscales adéquates. L’ensemble de l’économie bolivienne est de caractère largement informel, avec peu de contrôles et donc peu de recettes fiscales. La crise de février 2003, alors que le FMI avait fait adopter un système d’impôts affectant les seuls salariés, a sonné malheureusement le glas d’une politique fiscale pourtant incontournable.

À cela s’ajoute le fait que, depuis 20 ans, les institutions financières du Nord, dont le FMI et la Banque mondiale, font pression pour le plus petit État possible, la déréglementation des activités productives et la privatisation des services publics, parce que la loi de l’offre et de la demande serait génératrice de développement et d’emplois! C’est malheureusement le dogmatisme économique qui est à l’œuvre et il n’y a guère de chance qu’il puisse sortir un pays comme la Bolivie de la dépendance.

Sur le plan économique, une solution de rechange exigerait la mise en œuvre d’un système fiscal universel et son acceptation par la population, y compris par les grandes entreprises et producteurs nationaux et étrangers. Elle exigerait en outre des systèmes de tarification progressive de services en matière de ressources essentielles (énergie, eau, etc.). Elle exigerait enfin le recours à des ressources basées sur la taxation des échanges financiers internationaux pour financer les infrastructures en eau, routes, et autres services de base essentiels à la population.

Sur le plan politique, la restructuration du mouvement social et politique, à la faveur du discrédit des forces politiques traditionnelles, semble réellement enclenchée mais elle est encore loin de signifier une solution de rechange crédible et durable pour les droits de tous et de toutes. Le MAS (Movimiento al socialismo) a le vent dans les voiles. Il a remporté plusieurs municipalités lors des élections de décembre 2004 et le discours anti-néolibéral de son chef, Evo Morales, plaît à une bonne partie de la population.

Il faut espérer que la situation politique et sociale actuelle pour le moins incertaine n’entrave pas la consolidation des assises du mouvement social et des nouvelles forces politiques afin de donner sens, cohérence et unité à leurs luttes.

Référence : Langlois, Denis, « Le ras-le-bol populaire bolivien », Relations, août 2005 (702), p. 28-30.

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25 août 2005