par Vincent Greason
Par l'usure et par l'astuce, le gouvernement Landry a gagné son pari.
Le 4 juillet dernier, alors que l'été battait son plein et que nos voisins du Sud fêtaient leur indépendance, le conseil des ministres, réuni à Québec, a travaillé fort. C'était la journée où il devait adopter L'Action communautaire : une contribution essentielle à l'exercice de la citoyenneté et au développement social du Québec, mettant le point final à un dossier vieux de dix ans. Cette politique est la réponse gouvernementale et définitive à la revendication du mouvement d'action communautaire autonome (ACA) visant l'obtention d'une politique de reconnaissance et de financement.
Formulée dans les années 80, la revendication défendait principalement deux idées. D'abord, qu'une politique formelle permettrait au gouvernement du Québec de reconnaître l'existence d'un grand mouvement de transformation sociale, composé d'une myriade de groupes luttant sur plusieurs fronts, en vue de bâtir une société plus juste et plus équitable. Cette politique serait un outil par lequel le gouvernement reconnaîtrait l'apport des pratiques du mouvement ACA et celui des organismes qui les portent au sein de la société québécoise. Mais on envisageait aussi qu'à travers cette politique, le gouvernement s'engagerait formellement à soutenir financièrement le mouvement pour qu'il puisse continuer à exister et à se développer au cours des années à venir. Ainsi, la politique formelle devait baliser les interventions du pouvoir public à l'égard des organismes et mettre fin à l'arbitraire, à la précarité et à la pauvreté bien connue de beaucoup d'entre eux. Replacée dans cette perspective historique, L'action communautaire se situe nettement en-dessous des attentes.
Vue sous l'angle de la conjoncture
actuelle, la nouvelle politique, adoptée quelques mois à peine
avant le déclenchement des élections, s'avère un bijou
stratégique pour le gouvernement Landry. Plus large qu'une politique
de reconnaissance de l'ACA, L'action communautaire fournit l'encadrement gouvernemental
du " tiers secteur ". Concept nouvellement importé au Québec,
celui-ci comprend autant les organismes de l'ACA que ceux de l'économie
sociale, des initiatives " communautaires " en employabilité,
les Carrefours Jeunesse Emploi et d'autres types d'interventions en partenariat.
Pris dans son ensemble, le tiers secteur naissant se révèle être
un secteur clé facilitant la transition des services publics vers le
privé. En effet, le tiers secteur est la " bonne conscience "
du passage en question, et cette politique implante son nouveau mode de gouvernance.
De surcroît, L'Action communautaire ne coûte pas cher! En proposant
de répandre à l'ensemble du communautaire un mode de financement
(en appui à la mission) déjà utilisé dans le milieu
de la santé et des services sociaux, le gouvernement fait semblant de
faire un pas en avant. Mais, sur le plan du redressement concret de la situation
financière précaire des organismes, la politique ne propose rien.
Sur le plan du financement, la politique ne promet que de grands bouleversements
qui accompagneront sûrement l'arrimage des ministères bailleurs
de fonds et des organismes communautaires financés selon leur mission
partagée.
La politique suscite une controverse de fond au sein du milieu communautaire. Appelé à se prononcer globalement sur les intentions gouvernementales lors d'une rencontre nationale convoquée à cette fin en mai 2001, les deux tiers de la centaine de délégués se sont montrés plutôt favorables. La majorité s'est résignée au fait que l'offre gouvernementale était mieux que rien, que le mouvement était plus avancé avec cette politique qu'avec aucune, ou que l'offre sur la table d'un gouvernement péquiste et " social-démocrate " était moins risquée que d'attendre des développements d'un éventuel prochain gouvernement libéral.
Tel n'était pas l'avis du tiers de l'assemblée, dont la quasi-totalité du vieux mouvement populaire ainsi que l'auteur de ces lignes. Cette minorité a porté un tout autre jugement sur le projet gouvernemental, car elle n'y voyait rien de moins que la consécration de l'utilité du communautaire par un gouvernement à visée néolibérale. Si la politique salue le travail des groupes qui luttent du bout des lèvres, ces délégués prétendaient que le cur de la politique situe le rôle qu'on entend faire jouer au communautaire dans le processus actuel de désengagement et de démantèlement de l'État. Dix-sept organismes de plusieurs secteurs se situaient tellement en désaccord avec les visées du projet gouvernemental qu'ils se sont prévalus de leur droit de dissidence par rapport à l'appréciation de la majorité.
Avec l'adoption de cette politique, le gouvernement Landry a gagné son pari. Par l'usure et par l'astuce, un dossier important, né il y a cinq ans dans le bureau du Premier ministre Jacques Parizeau, aboutit sur la table de la ministre déléguée à la Lutte contre la pauvreté, Nicole Léger. Par l'usure et par l'astuce, la promesse d'un gouvernement de doter le Québec d'une véritable politique d'action communautaire autonome se traduit par l'adoption d'une politique d'encadrement du tiers secteur. Par l'usure et par l'astuce, le gouvernement péquiste a réussi à vendre ce projet au mouvement d'action communautaire autonome. Ainsi se termine l'histoire d'une revendication vieille de dix ans. Et maintenant, les organismes d'action communautaire doivent vivre avec, puisque ce sont eux qui l'ont demandée!
Référence : Greason, Vincent, "Un point final pour l'action communautaire", Relations, octobre-novembre 2001 (672), p. 8-9.
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12 février 2003