par Connie Bleau et Vincent Greason
Cette question a été lancée lors de la deuxième rencontre extraordinaire des groupes communautaires autonomes de la Montérégie, en octobre 2003. Un texte intitulé " Jeter les bases d’une association nationale et unitaire des groupes communautaires " a été rédigé en vue d’un débat et d’une prise de position des divers groupes. Le mouvement communautaire autonome peut-il créer un rapport de force qui permettrait d’obtenir des gains réels?
Les enjeux sociaux actuels commandent au mouvement communautaire autonome d’être un acteur plus influent.
Connie Bleau
L’auteure
est directrice de l’Avant-garde en santé mentale et présidente
de la TROC-M (www.nouvelleassociation.org.)
C’est à la suite d’un long processus de réflexion entre ses membres que la Table régionale des organismes communautaires et bénévoles de la Montérégie (TROC-M) a finalement décidé de lancer un appel à tous les groupes communautaires autonomes du Québec afin de " jeter les bases d’une association nationale et unitaire de groupes communautaires autonomes ".
La création d’une association nationale peut paraître paradoxale compte tenu du très grand nombre de regroupements déjà existants. En effet, selon le Secrétariat à l’action communautaire autonome (SACA), quelque 3800 groupes au Québec sont réunis au sein de 231 regroupements. Malgré cette situation, la TROC-Montérégie pense que le moment est venu pour le mouvement communautaire de se doter d’une organisation où les groupes et leurs membres pourraient se réapproprier un pouvoir essentiel pour construire une société progressiste et plus juste.
Des constats
Outils collectifs d’aide et d’entraide, de défense et de promotion des valeurs, besoins et droits des personnes et des communautés, les groupes communautaires autonomes sont des agents de transformation sociale, des sources d’innovation, des lieux d’éducation populaire. Ils favorisent la participation citoyenne et l’exercice de la démocratie. Ils sont présents dans de nombreuses sphères de la société et leur précieuse contribution est irremplaçable. Cependant, il convient de reconnaître aussi leur fragilité. La pression pour les prestations de services, la course au financement, l’abandon de pratiques novatrices pour répondre aux différents programmes institutionnels sont autant de menaces réelles à l’identité des groupes.
Aujourd’hui, malgré les nombreuses concertations, les groupes ont de moins en moins de liens entre eux. Ils ont peu conscience qu’ils appartiennent à un mouvement qui offre un immense potentiel. Le mouvement communautaire autonome est pratiquement absent de la scène politique. Pourtant, la conjoncture sociale et le contexte politique nécessitent une prise de parole publique forte. Les groupes communautaires doivent être aux premières loges de la défense des programmes sociaux passés actuellement au scalpel.
Des avancées ont certes été faites, mais les gains auraient pu être supérieurs et ce, dans l’intérêt de tous les groupes. La sectorisation du mouvement communautaire, même si elle a permis de marquer des points, l’a empêché de tenir le rôle véritable que le mouvement s’était donné à sa naissance, il y a plus de 30 ans.
Une association nationale multisectorielle réunissant des groupes qui désirent passer à l’action permettrait de relancer la participation collective des citoyennes et des citoyens qui se sont aussi désengagés avec le temps et l’essoufflement.
Des actions
Il est temps de penser la puissance collective du mouvement communautaire autonome sur de nouvelles bases. Dans la conjoncture politique actuelle, nous savons pertinemment qu’il faut, dans un avenir rapproché, faire des changements importants en faveur de notre unité et de notre force politique. Nous devons dès maintenant nous positionner quant à la représentation du mouvement communautaire. Il n’y a pas de solution parfaite ni de moment idéal. Ce projet d’association n’est probablement pas la seule avenue envisageable. Mais pour plusieurs d’entre-nous, il représente la meilleure solution qui soit viable à court et à long terme, englobant vraiment les principes et les valeurs qui nous sont chers.
Nous voulons une association où les membres s’engagent activement dans les prises de position, les comités et les activités; où les personnes s’identifient pleinement à l’action communautaire autonome et mettent les luttes sociales au cœur de leurs préoccupations. Pour garantir son indépendance, il est nécessaire que cette association soit exempte de tout financement étatique.
Nous voulons travailler activement à la défense et à la promotion de l’action communautaire autonome auprès de nos décideurs, mais aussi auprès de la population. Ensemble et autrement, plutôt que seul et chacun pour soi.
Nous avons besoin d’une association qui reposera sur des assises démocratiques fondamentales. L’élection périodique des porte-parole par les membres et un fonctionnement représentatif réellement démocratique sont des conditions incontournables.
Ce projet est mobilisateur et novateur. S’il exigera beaucoup d’efforts, il contribuera surtout à redonner à l’action communautaire autonome ses lettres de noblesse, tâche qui nous incombe à toutes et à tous! Ainsi regroupés, nous pourrons mieux atteindre nos objectifs communs de solidarité, de transformation sociale et d’approche globale.
La
proposition de la TROC-Montérégie risque de mobiliser des énergies
précieuses
sur des questions déchirantes de structures internes.
Vincent Greason
L’auteur
est membre de la table ronde des OVEP de l’Outaouais
Alors que les gouvernements provincial et fédéral réalisent des projets de " réingénierie " destructeurs, la proposition de la TROC-M lancée cet automne représente une bombe de même nature : remplacer tous les regroupements territoriaux et sectoriels existants du mouvement communautaire autonome par une nouvelle association nationale, unitaire, politisée et autofinancée.
Fruit d’un débat interne de plusieurs mois, ce projet part d’une prémisse discutable : il y a trop de regroupements et pas assez de cohésion – pour aboutir à un cul-de-sac : faisons abstraction de l’histoire et recommençons à zéro.
Un peu d’histoire
L’histoire de la structuration du mouvement d’action communautaire autonome (ACA) n’est pas linéaire. Selon la conjoncture territoriale ou sectorielle, le mouvement s’est donné des structures différentes et des formes d’organisation parfois opposées. Les groupes de l’Estrie se sont dotés d’une TROVEP (table régionale des organismes volontaires d’éducation populaire) dans les années 1970, alors que les groupes de Lanaudière ont attendu jusqu’aux années 1980 pour se doter d’une table en éducation populaire. Les groupes de Victoriaville ont créé une CDC (corporation du développement communautaire) bien avant ceux de Longueuil. Différents besoins ont donné ainsi naissance à différentes structures.
Le milieu communautaire avait, jusqu’au début des années 1990, un embryon de réseau national autonome et unitaire, politisé et peu financé par l’État : le réseau organisé en éducation populaire autonome. Bien sûr, celui-ci avait ses faiblesses organisationnelles et politiques. Des regroupements sectoriels existaient probablement en dehors de ce réseau. Mais la multiplication des regroupements sur le plan régional et local s’est produit dans les années 1994, 1995 et 1996 avec la fondation ou la consolidation de la majorité des tables régionales des organismes communautaires en santé et services sociaux (TROCSSS) – la Loi 120 exigeait que chaque Régie finance un interlocuteur communautaire –, le financement en bloc des tables de concertation des groupes de femmes et l’explosion fulgurante des CDC.
Un projet irréaliste
Si l’on désire avoir une structure nationale et unitaire, pourquoi ne pas renforcer le Comité aviseur de l’action communautaire autonome, dont la TROC-Montérégie fait abstraction dans son projet actuel? Sans vouloir en faire l’éloge, il faut cependant reconnaître que cet organisme existe. Il appartient au mouvement d’action communautaire autonome, il est reconnu par le milieu comme son porte-parole. Pourquoi balayer ce qui existe déjà?
L’association nationale et unitaire proposée ne pourra pas être démocratique. La TROC-Montérégie parle de 4000 groupes qui peuvent potentiellement en faire partie. Imaginons l’assemblée générale annuelle! Des groupes de chômeurs, de femmes et de locataires de la Côte-Nord qui se réunissent avec des groupes de personnes assistées sociales de l’Abitibi et des groupes de solidarité internationale du Lac-Saint-Jean pour parler " politique "! Les groupes de base de l’Abitibi ou de la Gaspésie auront-ils les moyens de participer à la vie associative d’un tel regroupement? Les régions éloignées pourront-elles se sentir partie prenante d’une nouvelle association dont le siège social serait, par exemple, à Montréal? Les regroupements régionaux et locaux ont précisément été mis en place pour que les groupes se sentent en prise avec ce qui les concerne.
L’idée d’une association nationale et unitaire dont les membres assumeraient complètement le financement est politiquement dangereuse. Elle saborderait une centaine de regroupements (FRAPRU, R des Centres de Femmes, Front commun des personnes assistées sociales, etc.) – dont le financement est à l’image des populations défavorisées qu’ils défendent – pour les remplacer par une association autofinancée par ses membres, car on dit que c’est la meilleure façon d’assurer son autonomie! C’est le même principe conducteur que l’on retrouve dans la Politique d’action communautaire adoptée par le gouvernement précédent, soi-disant " social-démocrate ". Cette idée est en rupture avec la revendication historique affirmant que l’État a la responsabilité de financer des organisations dont la mission est de donner une tribune aux sans-voix de la société.
L’idée d’une association nationale joue le jeu d’un gouvernement qui a déjà montré ce dont il était capable : réduction du nombre des ménages à l’aide sociale, élimination des unités syndicales en milieu hospitalier, démantèlement de l’article 45…
Référence
: Bleau, Connie et Vincent Greason, "Vers une association nationale des
groupes communautaires autonomes?",
Relations, mars 2004 (691), p. 30-31.
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14 avril 2004