DES FEMMES EN LUTTE CONTRE L'EXCLUSION

par Marie-Andrée Roy
L'auteure est professeure au Département des sciences religieuses et chercheure à l'Institut de recherches et d'études féministes de l'UQAM


Le discours religieux occulte fréquemment la question du pouvoir dans l’Église, et ce particulièrement lorsqu’il s’agit de l’accès des femmes à l’ensemble des responsabilités et des ministères.


Les femmes et le pouvoir dans l’Église catholique? Question impertinente puisque qu’il n’y a pas de pouvoir dans l’Église! Il n’y a que des catholiques qui se mettent au " service " des enseignements du Christ; des hommes et des femmes qui, chacun dans le respect de leur nature sexuée spécifique, vivent leur vocation de baptisés et s’engagent dans différents ministères pour qu’advienne le Royaume. Tel est le discours officiel entendu fréquemment dans les milieux ecclésiaux qui, s’ils reconnaissent la pertinence du concept de pouvoir pour comprendre le monde politique et économique, le considèrent inapproprié pour rendre compte de la réalité ecclésiale.

Mais de quel pouvoir s’agit-il? Il s’agit du pouvoir individuel et collectif de penser, d’orienter, de discuter, de décider et de mettre en œuvre les enseignements de l’Église; du pouvoir de participer, sans distinction de sexe ou de statut (clerc ou laïc) directement et effectivement à tous les paliers du gouvernement de l’Église et d’œuvrer, au besoin, à la transformation de celui-ci; du pouvoir de sanctifier la personne et la communauté des baptisés par la vie sacramentelle et liturgique. Il s’agit donc du pouvoir d’exercer toutes les responsabilités et tous les ministères dans l’Église sans distinction de sexe.

Les femmes dans l’Église d’ici

Au cours des 30 dernières années, comment a été discutée et négociée la question du pouvoir des femmes dans l’Église d’ici? Quelles ont été les stratégies mises en œuvre, les arguments déployés, les actrices qui sont intervenus? Pour se tailler une place, des femmes sont d’abord allées se chercher, dans les départements et facultés de théologie, des compétences en études bibliques, théologiques et pastorales. À partir du moment où la théologie est devenue un savoir accessible aux laïcs, à la fin des années 1960, des femmes ont progressivement investi les centres de théologie au point de composer aujourd’hui la majorité des étudiants. Elles ont manifesté une soif incroyable de savoir, une volonté d’acquérir les meilleures compétences pour servir leur Église et ce, en poursuivant leur formation à tous les cycles universitaires.

Puis, nombre d’entre elles ont accepté de travailler pour l’Église, souvent dans des conditions précaires et difficiles. Elles ont acquis de l’expérience aux niveaux paroissial, diocésain et national, en animation, formation, gestion, etc. Elles sont même devenues une

main-d’œuvre indispensable sans laquelle l’Église ne pourrait pas fonctionner. Mais, curieusement, elles n’ont jamais utilisé le " pouvoir " que leur donnait cette position stratégique pour négocier ou faire des pressions auprès des autorités. Une grève un tant soit peu prolongée pourrait, par exemple, paralyser sérieusement cette institution. Mais ces femmes – est-ce par angélisme politique ou parce qu’elles ont intériorisé le discours clérical de déni du pouvoir dans l’Église – semblent répugner à se servir de leur bargaining power et à faire leurs les outils de pression politique pour mettre de l’avant leurs revendications. Certaines y ont bien pensé, mais l’idée n’a pas suffisamment rallié de personnes… jusqu’à maintenant!

Recherches et volonté de changement

La très grande majorité des femmes, et j’oserais dire des hommes d’ici, aspirent à une transformation profonde de la vie ecclésiale, à un partage des responsabilités et des pouvoirs qui impliquent la reconnaissance de la pleine égalité des sexes dans l’Église, y compris l’accès des femmes à tous les ministères. Les sondages, année après année, le confirment. En fait, là où il y a divergence, ce n’est pas tant sur le plan des buts à atteindre que sur celui des moyens à déployer pour y parvenir.

Faut-il formuler des recommandations ou exiger des transformations? Faut-il procéder par étape, demander le diaconat, ou revendiquer l’accès des femmes à tous les ministères et l’abrogation du pouvoir clérical? Faut-il présenter nos attentes aux autorités ecclésiales concernées et tenter de les convaincre, ou bien afficher nos revendications sur la scène publique, critiquer ouvertement l’Église patriarcale et créer un rapport de force? Faut-il seulement prier et espérer, ou bien prendre le risque de la rupture en partageant, dans une communauté de disciples égaux, le pain et le vin? Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses, il n’y a que des limites rattachées à chacune de ces stratégies.

D’un côté, la méthode " douce " n’ébranle en rien les autorités ecclésiales, convaincues que notre amour de l’Église et notre sens du service l’emporteront toujours et, de l’autre côté, la méthode " radicale " n’a pas vraiment été appliquée jusqu’au bout. Je ne suis d’ailleurs pas assurée que nous ayons collectivement la détermination et les moyens de batailler avec une institution qui a l’éternité devant elle.

Il importe de souligner un réflexe qui traverse le mouvement des femmes engagées en Église : celui de la solidarité, de la sororité et de l’importance de se regrouper pour penser et agir. Depuis une trentaine d’années, on a vu nombre de groupes, associations ou collectifs s’organiser pour mettre de l’avant leurs aspirations, leurs revendications, leur vision de l’Église. En voici une liste non exhaustive : L’autre Parole, fondée en 1976; Femmes et ministères, en 1982; le Réseau des répondantes diocésaines à la condition des femmes et l’Association des religieuses pour la promotion des femmes qui ont été créés au cours des années 1980. Des groupes comme le Mouvement des femmes chrétiennes et l’Aféas existaient depuis plus longtemps et portaient aussi, à des degrés divers, des revendications concernant les femmes en Église. La plupart de ces mouvements se sont regroupés dans une table de concertation, mais l’action de cette table tarde à venir, à cause de la pauvreté des moyens dont disposent ces organisations et de la difficulté à trouver une stratégie commune.

Chose certaine, la question du pouvoir des femmes dans l’Église a été examinée à fond et traitée de multiples façons qui ont permis aux acteurs et actrices en place de faire valoir leur point de vue et d’entendre à peu près tous les arguments. Depuis 1970, il y a eu, dans le cadre de la vie ecclésiale, un nombre impressionnant de groupes de travail diocésains et nationaux, de comités ad hoc, d’associations diocésaines et nationales, de groupes de femmes qui ont formulé des recommandations et des revendications, rédigé des instruments de conscientisation et de formation, des manifestes, etc. qui, chacun à leur façon, demandent plus de pouvoir pour les femmes dans l’Église. Cela implique principalement une reconnaissance officielle de leur travail en Église, un rôle au niveau de la formation du clergé, une participation pleine et entière à l’élaboration de l’enseignement du magistère, un accès égal aux différentes responsabilités dans l’organisation ecclésiale et un accès aux ministères ordonnés.

Une question posée de multiples manières

C’est autour de la question des ministères que l’on observe le plus d’écart entre les groupes d’intervenants. Certains groupes privilégient la stratégie des " petits pas " pour apprivoiser l’épiscopat et la communauté catholique en vue d’atteindre " en douceur " la pleine égalité entre des sexes; d’autres énoncent plus directement leurs revendications et s’appliquent, ici et maintenant, à donner une voix à leur utopie, dussent-ils déroger au droit canonique.

Cette diversité stratégique se traduit de la manière suivante : des groupes demandent simplement, dans un premier temps, que des études " plus approfondies " soient menées sur cette question, d’autres souhaitent un accès aux ministères non ordonnés ou encore au diaconat, certains réclament clairement l’accès pour les femmes à l’ensemble des ministères, d’autres enfin choisissent de vivre la plénitude de leur ministère de baptisées dans l’Ekklèsia des femmes. Déjà, en 1971, un groupe de Canadiennes-françaises – dont Lucie Bélanger, Anita Caron, Élisabeth J. Lacelle, Simonne Monet-Chartrand, Hélène Pelletier-Baillargeon et Madeleine Ryan – avait formulé à l’Assemblée plénière de l’épiscopat canadien une série de " vœux " dont celui " que soit rendu possible pour la femme l’accès à des ministères (incluant le diaconat et le sacerdoce) ". Il y a donc plus de 33 ans que cette question est posée de multiples manières dans l’Église d’ici. Et, depuis plus de 10 ans, tous les sondages sont unanimes à dire que la population catholique d’ici est très majoritairement en faveur de l’ordination des femmes. On semble tourner en rond…

Il faut ajouter toutes les recherches scientifiques qui ont très largement documenté la question du pouvoir des femmes dans l’Église d’ici. Des Soutanes roses de Sarah Bélanger (1988), aux Femmes et pouvoir dans l’Église sous la direction d’Anita Caron (1991), en passant par Voix de femmes, Voies de passage de L. Baroni, Y. Bergeron, P. Daviau, M. Lagüe et Les ouvrières de l’Église de Marie-Andrée Roy (1996) etc., tout a été scruté et analysé concernant les rapports de pouvoir dans l’Église et leurs conséquences sur la vie des femmes et sur la vie ecclésiale. On connaît l’ampleur et l’importance de la contribution des femmes à la vie de l’Église, leur volonté de vivre un véritable partenariat dans cette Église, l’impact négatif qu’a le sexisme ecclésial tant sur la représentation qu’ont les femmes d’elles-mêmes que sur l’avenir de l’Église, les embûches qui se multiplient sur le chemin de l’égalité et les multiples stratégies que déploient certaines d’entre elles pour se faire entendre et repousser un peu plus loin leur désespérance. On sait tout des enjeux théologiques, ecclésiologiques et sociologiques inhérents au maintien d’une Église patriarcale qui croit que l’exclusion des femmes des sphères du pouvoir est de droit divin. Et rien ne bouge. Au contraire, on recule!

En 1971, les évêques canadiens demandaient à Rome qu’une commission soit constituée pour étudier la question des ministères des femmes dans l’Église. Paul VI a restreint le mandat de cette commission et n’a pas tenu compte des résultats de ses travaux. Mais, au moins, l’épiscopat canadien avait fait un bel effort. En 1983, à l’occasion du Synode sur la réconciliation, les évêques canadiens reconnaissaient " les ravages du sexisme […] l’appropriation masculine des institutions ecclésiales et de tant de réalités ecclésiales ". C’était il y a plus de 20 ans. À cette époque, l’épiscopat, sans être féministe, manifestait une certaine ouverture aux attentes des femmes et a été capable de prises de positions courageuses. Il est vrai que le mouvement des femmes battait son plein, que les théologies progressistes étaient florissantes et qu’un certain nombre de femmes, qui avaient " l’oreille " de leur évêque (le fameux pouvoir d’influence), ont pu leur suggérer des paroles et des actions " positives " pour faire avancer le " dossier des femmes ". Depuis, les nominations de Jean-Paul II ont modifié la configuration de l’épiscopat d’ici, le pouvoir d’influence semble moins effectif et un vent de conservatisme souffle sur notre Église pour tout ce qui concerne les rapports ecclésiaux de sexe.

La véritable source du blocage

S’il y a blocage à l’heure actuelle dans l’Église sur les questions concernant les femmes et le pouvoir, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de femmes compétentes pour exercer des responsabilités; elles sont hautement formées. Ce n’est pas faute d’expérience de travail dans l’Église; elles représentent plus de la moitié de la main-d’œuvre. Ce n’est pas par ignorance des attentes des femmes; elles les ont fait connaître dans une foule de recommandations et de revendications. Ce n’est pas parce que la question n’a pas été sérieusement étudiée; son examen a été fait à satiété.

Alors, d’où vient le blocage? Il faut le reconnaître, l’Église catholique demeure une institution résolument patriarcale, même si elle est traversée par certains courants qui tentent de battre en brèche son sexisme et son androcentrisme. Elle continue de contredire avec conviction les enseignements de Jésus qui propose des rapports entre les humains et avec les institutions faits de liberté et d’égalité. L’Église catholique est une institution centralisée, autoritaire et non démocratique qui, par la voix de son chef, se croit détentrice de la vérité et unique interprète de la volonté de Dieu. C’est une institution conservatrice et sexiste où le pouvoir suprême est exercé par une gérontocratie masculine et qui, tout en étant capable de manifester des signes d’adaptation à la modernité, demeure farouchement opposée au changement, éprise de secret et revendicatrice de l’obéissance de ses fidèles. Si la tendance se maintient, les femmes ont peu de chance d’exercer au cours des prochaines décennies un véritable pouvoir dans l’Église!

Que faire alors? Se taire et se ranger puisque, manifestement, le vent ne souffle pas de notre côté? Filer en douce et s’engager dans des lieux où nous pouvons traduire notre espérance évangélique en action? Résister, au risque de compromettre l’unité de l’Église et de se perdre dans cette résistance sans fin? La réponse appartient à chacun et chacune d’entre nous. Mais je serais tentée – tentation très catholique sans doute – de mettre de l’avant quelques suggestions et balises! Agir en collectif, parce qu’on peut durer plus longtemps et qu’on a plus de plaisir en groupe. Ne pas oublier que nous ne sommes pas seules et, que sur le plan international, il y a nombre de groupes et de mouvements qui partagent nos aspirations. On en trouve sur Internet. Ne pas négliger la voie de l’œcuménisme, parce que les Églises sœurs ont quelques enseignements à nous partager en matière de droits des femmes et de démocratie. Ne pas négliger non plus celle de l’interreligieux parce que nous ne sommes pas les seules aux prises avec une tradition patriarcale et que nos sœurs féministes juives, musulmanes ou hindoues peuvent nous partager leurs pratiques de résistance. Et, enfin, il y a le pouvoir qu’on prend et qu’on se donne, en fidélité avec ses convictions, mais au risque de vivre la marginalité et l’exclusion.

Référence : Roy, Marie-Andrée, "Des femmes en lutte contre l'exclusion", Relations, mars 2004 (691), p. 20-23.

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14 avril 2004